Ceci est la suite de mon point de vue tel que commencé ici.   Je continue de l'écrire par étape, d'une part car j'aimerais prendre le temps et que je n'en ai pas beaucoup et d'autre part parce que je m'en voudrais de ne pas disséquer ma pensée, afin de la partager au mieux , et au plus respectueux, avec vous.


Cette stratégie de "la mise sous cloche du pays" de la part de la Famille Assad a plusieurs conséquences:

 Premièrement , comme je le disais dans mes prédédents billets, une vie assez calme somme toute, où le danger a fini par être perçu comme une spécialité des pays voisins (Israël en tête, avec un ressassage permanent de l'occupation du Golan, Le Liban aux incessantes querelles interreligieuses, la Turquie et son problème kurde....)

 L'autre point est que parallèlement les Syriens, dans cet isolement, se sont de plus en plus sentis les dépositaires de certaines "valeurs arabes". Concept un peu flou à nos yeux, mais très vivant dans une approche de solidarité panarabique idéalisée. Ce genre de charge symbolique commence toujours avec des détails insignifiants comme par exemple que "quand on veut apprendre un bon arabe, c'est à Damas qu'il faut aller." La Syrie a toujours été le dépositaire d'une indéniable qualité linguistique. Comparé au vaste nuage de poussière qu'est devenu Bagdad et qu'à toujours été le Caire, Damas, ses canalisations d'eau potable et son organisation urbaine déjà glorifiée au temps des Ommeyades, a toujours était entouré d'une auréole de haute respectabilité dans tout le monde arabe. La richesse patrimoine architecturale de la Syrie est aussi un indéniable sujet de fierté et là encore, très lié au monde arabe ( si l'on compare par exemple la Syrie à l'Egypte pharaonienne, dont l'impact touristique est si fort qu'il ne faut pas s'étonner que l'actuelle population arabe égyptienne soit beaucoup plus sur la défensive....)  Il y a aussi, évidemment,ce qui reste glorieux dans les idéaux du parti Baath , dont les figures de proue furent Hafez Al Assad et Saddam Hussein, homme dont on a une piètre image en occident mais une image infiniment plus subtile et plus mitigé dans le monde arabe. 

Le côté "poigne de fer" qui n'est plus très en vogue en Occident, fait toujours partie de l'apanage de la séduction des leaders dans le Monde Arabe et cet aspect là, aussi dérangeant soit-il, est trop souvent minimisé par nos spécialistes.

Tout ceci fait que la population syrienne a toujours été très fière de ce que, pour elle (là commence le quiproquo!), elle représentait "aux yeux du monde" et qu'en plus d'être à l'écart des grands sujets occidentaux , elle a développé sur ce dernier un regard "à part" et des croyances ....à peu près aussi étranges que ce que le monde occidental a développé sur elle.

Comme exemple, je me souviens très bien d'un jour où, de retour en France, j'avais invité des gens du service comptabilité de l'ambassade de Syrie en France. Je ne les connaissais absolument pas mais mon mari avait eu besoin de leur aide pour une histoire de transfert d'argent pour sa famille (opération qui ne cessa  d'être un cauchemar, qu'il y a 6, 7 ans )  et il avait sympathisé avec un monsieur qui l'avait aidé.

A l'époque nous habitions en Sologne (à 15 km de Chambord) et mon mari en bon bédouin, m'a tout de suite dit qu'il avait invité "tout le service" (?) à venir déjeuner quand il le souhaitait, d'autant que certains "allaient recevoir de la famille" et comme ça ils pourraient leur montrer "une France autre que parisienne". Un beau matin débarquent donc chez moi, en ayant prévenu la veille au soir, 8 personnes (6 hommes et deux femmes)  dont deux vivaient tout de même en France depuis 5 ans. 

Pendant le repas, nous parlons de choses et d'autres car je n'étais pas vraiment à l'aise de les recevoir sans avoir rien pu préparer comme je l'aurais souhaité, et que mon esprit, spontanément  indépendant, ne trouvait pas sa place dans les platitudes polies que j'entendais. 

Bien. 

Soudain mon voisin (un chef du service manifestement) fini par me dire, quasiment sur un ton complice: "en tous cas , vous n'avez pas de chance d'être si loin de Paris, car on peut être sûr que dans le coin, il n'y aura rien à voir, culturellement parlant".

 Un peu étonnée, je fais confirmer la justesse de ce que j'avais compris par mon mari. Surement ma langue arabe connaissait là ses limites...Non non pas du tout. J'avais parfaitement compris donc je réponds "Oh! il y a quand même deux trois trucs à voir dans le coin...Nous avons les châteaux de la Loire par exemple, dont Chambord, qui d'ailleurs, n'est pas loin du tout" "Quel genre de château?" me répond mon auguste voisin avec un sourire déjà fatigué 

"Eh bien , c'était le château d'un roi, ça a son charme...j'avoue même que je suis un peu surprise qu'au bout de 5 ans ici vous n'en aillez jamais eu vent car les châteaux de la Loire font partis des tours touristiques assez "classiques et réputés", pour être jumelés avec des tours parisiens" 

Je sens mon voisin piqué au vif mais dubitatif. C'était sans compter sur sa soeur, qui arrivait de Damas et qui m'a dit: "moi, j'aimerais bien voir le château d'un roi français". Je décidais donc de les emmener et fis  dans la voiture un rapide panorama historique à mes hôtes , sentant qu'ils ne suivaient la soeur du chef que par pure convenance.

Devant Chambord, il y eu un blanc.

 "Mais..." finit par me demander mon voisin un peu ennuyé "C'est magnifique, quand même! Vous en avez d'autres, comme ça, en France? S'agissait-il d'un roi connu? Comment se fait-il que l'on ne m'en ai jamais parlé? "

Bonne question.

 Cette simple histoire "in situ", pour vous dire que je ne suis pas sure que "l'Occident",  USA en tête, n'ai la moindre crédibilité en matière de "réussite de société" , voire de "civilisation" aux yeux de la majorité de population syrienne. Dans le désert cela m'avait déjà frappé, je l'ai souvent exprimé dans ma série sur le sujet, mais je me disais que le désert était le désert, alors que j'avoue que cette histoire en France m'a définitivement convaincu de l'ampleur du problème même si, bien entendu mes amis de la "bonne société damascène" , ont toujours fait montre d'un intérêt réel pour l'Occident, d'une connaissance souvent éclairée sur les "moeurs occidentales" et pour finir, d'un autre passeport, au cas où...Mais ça, ce n'est pas la norme du tout, c'est même une minorité immigrée maintenant loin de Syrie.

La majorité des gens ne me semble pas avoir de raison de faire grande confiance à quoi que ce soit qui vienne de l'étranger, à forciori de l'Occident. Le concept de "liberté" lui-même se trouve douloureusement affecté par cela, et lui nuit même beaucoup, car "vouloir la liberté" est une chose magnifique, surtout quand c'est tellement justifié, mais quand on a une idée assez négative de ceux-là même qui s'en proclament les grands défenseurs sur la planète, on doit avoir la douloureuse impression qu'aucun guide de vous mènera jusqu'au port et que, de facto, aucun évènement heureux n'est possible.

A  mercredi prochain.


Précédents billets sur le même thème:

Là où j'en suis de ma reflexion...(1)

Là où j'en suis de ma reflexion...(2)

 Billet suivant celui-ci: Là où j'en suis de ma reflexion...(4)

+ mes papiers sur la Syrie:

Le dernier billet de la série "Ma Syrie" 

Lien vers "Ma Syrie" (20)

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Lien vers "Ma Syrie" (8) (Journée de la femme)

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Lien  vers "Ma Syrie" (4)

Lien vers "Ma Syrie" (3)

 Lien vers "Ma Syrie" (2)

Lien vers Ma Syrie (1)

La première partie de mes écrits sur la Syrie, se trouve dans l'édition sur les révolutions dans le monde arabe sous les liens suivants:

(cliquez ici pour avoir accès au huitième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie) C'est dans cet article que j'explique mon désaccord avec l'édition spéciale de  Médiapart et à la suite duquel, je suis revenue sur mon blog....

(cliquez ici pour avoir accès au septième article de cette sériesur le monde bédouin du centre de la Syrie)

(cliquez ici pour avoir accès au sixième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

(cliquez ici pour avoir accès au cinquième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

(cliquez ici pour avoir accès au quatrième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

(Cliquez ici pour avoir accès au troisième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

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(Cliquez ici pour avoir accès au premier article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)



 


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Bonjour Adeline,

Je lis vos écrits avec un grand intérêt. J'ai eu la chance de voyager en Syrie, il y a maintenant 10 ans. J'étais venue en quête d'Histoire (la naissance de l'écriture, de notre civilisation,...) J'ai découvert un pays et un peuple tellement attachants que je m'étais promis d'y revenir dès que parvenue à l'âge de la retraite, mais pour y passer au moins une année. Pour cela j'ai commencé à apprendre l'Arabe. Puis invasion de l'Irak.Des Syriens, que j'avais eu aussi la chance de rencontrer, et avec qui j'avais pu rester un peu en contact, m'ont dit qu'il y avait une grave crise de logement, j'ai décidé d'attendre encore en peu et maintenant cette horrible guerre...

Il y a 10 ans, la Syrie avait une mauvais image chez nous, des amis m'avaient déconseillé d'y aller : situation chaotique, dangers,... Moi, je m'y suis toujours sentie en sécurité . J'ai été invitée tour à tour dans une famille chrétienne et dans une famille musulmane qui, chacune, a tenu à me faire connaître certains aspects de leur pays. J'étais émue de tant de gentillesse, je n'avais rien fait pour mériter ça ! J'y étais au moment où Yasser Arafat était assiégé dans son Q.G. de Ramallah par les Israéliens et je me suis trouvée dans une immense manifestation de soutien. C'était une vraie marée humaine et je n'ai pas vu de débordements. Je voyais des banderolles que je ne pouvais pas traduire, j'ai demandé à quelqu'un (en Anglais) ce qui était écrit dessus et on m'a expliqué que les banderolles demandaient à Bachar d'aller demander au président des Etats-Unis d'intervenir auprès du gouvernement israélien pour qu'il desserre la pression autour d'Arafat. Il n'y avait pas de haine, pas de violence, il y avait une demande de négociation !!! J'étais bouleversée !!! Bien sûr, je n'ai pas TOUT VU, je ne veux pas faire de l'angélisme, tout n'était surement pas parfait, mais dans ce pays qui était pauvre je n'ai pas senti de la misère et je n'ai pas ressenti non plus la peur du dictateur, comme par exemple en Espagne sous Franco, même pendant ses dernières années. Un après midi dans le souq d'Alep, tout était bizarrement calme, presque personne dans la rue, les commerçants sur leur devanture avaient l'oreille collée à leurs postes de radio, alors j'ai demandé ce qu'il se passait : Bachar était en train de faire un discours, et visiblement c'était important, il y avait une attente, pas de rejet...

Bref, maintenant je suis très triste de ce qui se passe. Continuez de nous en parler.

Une question quand même : on a découvert pétrole et gaz tout le long de la côte Est de la Méditerranée, et notamment au large de la Syrie. Est-ce que cette découverte pourrait expliquer des appétits sur ce pays ? Personne n'en parle, mais...