Ma Syrie (18) Pensées pour le marché aux moutons de Hama

On y allait régulièrement amener nos moutons à vendre et acheter des agneaux à engraisser.

 

Le mouton , dans une région où la religion interdit le porc, est une branche économique incontournable.

Or en Syrie, l'un des plus gros marché aux moutons est à Hama.

Pourquoi? parce que c'est près du désert et que l'engraissage des moutons se fait en grande partie dans le désert.

 

Je sais bien que je touche là un aspect régional avec lequel les occidentaux ont du mal.

Commençons donc par remettre quelques réalités sur le tapis (de pierre):

1) Il n'y a pas , à de rares et éphémères exceptions près, de désert de sable en Syrie. Ce que nous appelons le désert, mais que jamais un syrien ne nommerait "Sahara", ressemble là-bas à une grande étendue sèche et caillouteuse , sans grand intêret, si ce n'est son immensité. Quelques petits buissons, qui tiennent le choc de la fournaise de l'été dans un paysage fracturé, irrégulier et évolutif. Evolutif surtout parce que pendant trois mois il se couvre de vert. Plus on se rapproche de la frontière irakienne, une fois passé l'Euphrate (Nar Al Furat), et plus la période verte s’étend en longueur. 

La Mésopotamie, région coincée entre l'Euphrate et le Tigre (Avez-vous à l'école appris l'histoire de la petite poule?) est extrêmement fertile, ce qui veut dire extrêmement verte et même à l'ouest de l'Euphrate, on trouve durant le printemps de grandes herbes hautes, et ce qui pousse est riche et en santé. 

Toute l'année déjà , au pied des oliviers , on plante du persil et des légumes et tout s'épanouit très bien.

Et partout, dans ce que nous qualifions donc à tord de désert, on sème du blé, de l'orge, du seigle, pour une courte saison mais avec un réel rendement. La terre est très fertile une fois labourée et arrosé régulièrement.

Toutes ces moissons vont être tout d'abord récoltées et engrangées pour les moutons et une fois le champ coupé, on les emmènera en pâture jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien a grignoter et que l'endroit est retrouvé son aspect sec et désolé.

 

Les bédouins connaissant fort bien les terres, ils savent très bien où emmener les moutons et pour combien de temps. Vers la frontière irakienne justement, on trouve de grandes étendues disponibles à la pature et pour peu que l'on sache, à qui appartient quoi, et donc à qui s'adresser, on peut faire paître à moindre frais ses bêtes pendant au moins quatre à six mois. Il suffit de s'installer avec une tente près du lieu choisi et de déménager quand la place ne nourrit plus le troupeau. D'où ce qui nous semble une errance sans fin (un nomadisme romantique dirons-nous) n'est en fait qu'une boucle répétée annuellement, à des fins totalement économiques: pour engraisser les moutons. Son trajet est connu de tous, au jour près "Là.... ton cousin doit être encore derrière la route qui croise le village après la vallée...tu vois? On a eu de la pluie, donc à mon avis il n'as pas bougé"


J'ai d'ailleurs à ce sujet une petite histoire perso qui me fait souvent sourire toute seule, dans le métro par exemple... Ma mère m'a toujours reproché de trop voyager. Elle, elle veut s'inscrire dans une lignée "où l'on creuse patiemment son trou" et "l'on retrouve l'arbre fendu au milieu" chanterait Cabrel.... Donc inutile de préciser que mes choix professionnels, choix de vie souvent dangereux de surcroît, n'ont jamais eu l'heur de lui plaire. C'est à peine un sujet de discussion entre nous, car "ça" n'existe pas à ses yeux dans la mesure où, pour moi, l'idée de naître , vivre et mourir en Sologne n'est pas un projet en soi. 

J'étais donc une jour dans le Wadi Rum avec un ami bédouin, et nous partions retrouver sa mère, partie faire paître ses chèvres dans un des nombreux recoins du lieu (assez vaste le lieu...). Une famille que je connais fort bien, depuis des années, qui n'a vécu que de transhumance jusqu'à ce que le fils se décide à acheter un 4X4 Pick Up et promène les touristes. J'ai passé des semaines entières avec eux, à dormir dans l'enclos des chèvres car il y fait plus chaud, perdue à la frontière saoudienne, à boire l'eau des rivières entre les rochers, poursuivre des chèvres égarées qui couraient beaucoup plus vite que moi et apprendre à cuire du pain dans le sable, quelque soit le temps. Rien que de l'écrire , j'ai l'odeur de la cendre et le cassant de la croûte dans la bouche....Une vie de rêve à mes yeux, où nous déménagions régulièrement, en entassant tout dans le pick uk, chèvres et enfants tronant au sommet des affaires. Bref  le soir, nous voilà tous autour du feu, à côté de cette tente de taille moyenne, car mes amis changent souvent de place, à philosopher sur le monde....Un moment béni des cieux comme je vous laisse l'imaginer, où souvent les bédouins aiment à déclamer des poèmes (style encore très présent dans le monde arabe), jouer de la musique ou se raconter d'interminables histoires. Soudain le fils de la famille prend la parole, me regarde et affirme, péremptoire: "Toi tout de même, tu bouges beaucoup." Je réponds que oui, c'est sûr  et rajoute, avec un sourire, que je ne pense neanmoins pas pouvoir effrayer des bédouins nomades avec ça.

Il me scrute avec le plus grand sérieux: "Parce que moi ça me fait réfléchir quand même. Je suis toujours inquiet pour toi, c'est un problème. En fait, tu te déplaces beaucoup trop pour moi"

Et là, j'avoue que.....oui....oui, j'ai pensé à la Sologne et surtout à ma mère en Sologne et j'ai pensé "Là , maman tu l'imagines même pas mais tu viens de faire très fort  pour te trouver un allié pareil!" et j'ai éclaté de rire, à la grande surprise de mes amis.

 

Bref c'est dire que le nomadisme bédouin n'est pas ce que l'on projette souvent dessus!

 

2) Autre idée préconçue: le dromadaire.

Je prends déjà pour acquis que le lecteur sait qu'il n'y a que des dromadaires, et pas des chameaux, dans cette partie là du monde (et connait bien entendu la différence entre les deux, passons...). Cette base étant posée, il n'y a pas grand dromadaires en Syrie, à part à Palmyre où l'affluence de touristes et la position par rapport à l'Irak ont fait que l'on en trouve pas mal et que l'on y organise aussi beaucoup de courses d'animaux aussi photogéniques que culturelles.

Mais sinon que nenni. Même à Qamechli, dans le Nord Est de la Syrie, et dans toute cette région appelé la Jezzireh, fief kurde à la frontière turquo-irakienne, pas foule de dromadaires.

Pas plus qu'à la frontière de Jordanie, pays où, par contre  on en rencontre fréquemment  dés que l'on va vers l'est ou le sud. D'ailleurs mes amis du Wadi Rum avaient avec eux, en plus des chèvres, deux femelles dromadaires pour leur lait, si gras et énergétique que l'on en boit peu et plutôt le matin, histoire d'être d'attaque pour la journée.

Mais en Syrie, à part Palmyre, on peut tout aussi bien oublier les dromadaires, donc personne n'a de troupeaux de dromadaires à faire brouter. Non. Le syrien se déplace en bus, en taxi , en voiture ou en 4X4 mais pas en dromadaire, que ce soit clair.

Je suis désolée d'ainsi briser pour certain le rêve d'un tourisme à la  Lawrence d'Arabie, mais c'est en Jordanie qu'il faudra s'adresser.

D'un point de vue économique donc, avoir des moutons ne veut donc absolument pas dire avoir des dromadaires et en Syrie le business important c'est le mouton.

 (Quel bonheur! je vais enfin pouvoir utiliser, de manière totalement "à propos", cette expression qui perd grandement de saveur sur le pavé parisien) Donc: revenons à nos moutons ou plutôt, retrouvons nous la semaine prochaine....pour revenir à nos moutons, qui sont pour l'instant toujours en attente de partir au souk de Hama.

 

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La première partie de mes écrits sur la Syrie, se trouve dans l'édition sur les révolutions dans le monde arabe sous les liens suivants:

(cliquez ici pour avoir accès au huitième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie) C'est dans cet article que j'explique mon désaccord avec l'édition spéciale de  Médiapart et à la suite duquel, je suis revenue sur mon blog....

(cliquez ici pour avoir accès au septième article de cette sériesur le monde bédouin du centre de la Syrie)

(cliquez ici pour avoir accès au sixième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

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