La situation syrienne: là où j'en suis de ma réflexion (8)

Je continue d'écrire par étape ma reflexion commencée ici d'une part car j'aimerais prendre le temps et que je n'en ai pas beaucoup et d'autre part parce que je m'en voudrais de ne  pas disséquer ma pensée, afin de la partager au mieux , et au plus respectueux, avec vous. De surcroit l'actualité sur ce sujet étant à mes yeux  maintenant, en pleine évolution, j'essaie, désormais, d'y "coller" au mieux. 

 

Ce qui me frappe surtout ces deux dernières semaines c'est le début de revirement auquel on assiste dans la presse francophone et le fait que, maintenant, la voix de la presse anglophone (The Guardian, The Independent) commence à être prise plus au sérieux.

Evidemment il y a toujours le sieur Piccinin qui défend mordicus sa chapelle, mais cela doit être dû à la pragmatique réalité de la sortie de son livre ce n'est donc pas très surprenant.
Le revirement, c'est qu'en gros on n'est plus dans un vocabulaire de "révolution populaire" et de blanc et noir, mais bien de conflit, "d'irakisation" de ce conflit, et du souci de la présence de jihadistes aux intentions peu nobles, loin s'en faut (en dépit de leur illusoire couverture religieuse)
Par exemple, concernant le fait que les opposants syriens "authentiques", tel Michel Kilo, n'est pas été assez écouté par les occidentaux, comme j'en parlais assez sommairement dans mon dernier billet, a été dit sous un autre angle mais avec des faits plus précis en juin 2012 par Frédéric Pichon or cet article et son auteur sont, d'un coup plus sur le devant de la scène...

Frédéric Pichon , n'en déplaise à ses détracteurs, est diplômé d’arabe et de sciences-politiques. Docteur en histoire contemporaine,  spécialiste de la Syrie et des minorités, il est chercheur associé au sein de l'équipe EMAM de l'Université François Rabelais (Tours).

Il écrivait donc sur ce sujet: "Pourtant dès septembre 2011, s'était constitué autour de l'intellectuel Michel Kilo un groupe d'opposants historiques, tolérés par le régime. En voyage en France en octobre, le groupe avait sollicité en vain d'être reçu au Quai d'Orsay tandis qu'on lui refusait de donner une conférence de presse, à Paris, dans le Centre d'accueil de la Presse Etrangère. Est-ce parce que ce groupe d'opposants refusait la violence et toute ingérence étrangère ? Pourquoi s'être privé d'une opposition domestique, historiquement incontestée et prête à dialoguer avec le pouvoir? On a beau jeu à présent d'expliquer que le régime a tout fait pour que la révolte se militarise"


Autre exemple cette petite phrase de Aron Lund, journaliste suédois spécialisé dans le Moyen-Orient et auteur d'un rapport sur le djihadisme syrien pour l'Institut suédois des affaires internationales : "... la coalition ne peut pas trop s'éloigner du Front Al-Nosra, au risque de perdre des soutiens sur le terrain : elle serait en effet perçue comme se battant pour l'Occident et Washington, plutôt que pour les combattants sur le terrain."
extraite dun article d'un entretien avec Monde  du 12 décembre.

Cette phrase, à elle toute seule, est une bombe. Comment? Et bien voilà que la coalition, dont on nous a répété à loisirs qu'elle se sentait maintenant totalement abandonnée par l'Occident, "le pays des Droits de l'homme" et "le gendarme du monde" aurait peur d'y être d'une manière ou d'une autre assimilée? "Faudrait savoir..." serait-on tenter d'écrire. C'est à dire qu'en plus de considérer que les combattants d'Al Nosra sont de vaillants combattants et une aide aussi précieuse que spectaculaire en terme de conflit (c'est le point de vue de Lund), la coalition craint pour son image en se rapprochant trop de démocraties reconnues!!!
Ah mais là c'est un tournant magistral par ce que ça suggère!

Hypothèse numéro 1: la coalition considère qu'elle n'a pas besoin de modèle (ni même d'aide) pour construire une démocratie en Syrie, une fois Bachar parti (auquel cas la question pourrait être: quelle position espérait-elle donc de l'Occident en début de révolte?) ou Hypothèse numéro 2: La coalition n'est pas dans une recherche de démocratie donc assez logiquement, préfère ne pas "être perçue comme se battant pour l'Occident et Washington" (auquel cas la question pourrait être: mais que cherche-t-elle donc?).
Mon postulat est que les syriens ne sont pas idiots et qu'il n'y avait tout de même pas besoin d'être très malin pour voir que dans le cas où l'Occident s'est mêlée officiellement d'un printemps arabe (la Libye , il n'y a pas été que pour la beauté du geste...On imagine donc difficilement le grondement d'une révolution populaire avec un déni total de sa part de ce qu'elle espérait comme comportement de l'Occident vis à vis de cette révolution , or là , ce que nous dirait la coalition (en suivant le point de vue de Lund) c'est à peu près "surtout faite comme si on existait pas parce que sinon le combattant de terrain va être démotivé". Mais est-ce le fait d'être oublié par des démocraties reconnues qui fait la motivation d'une révolution populaire? De qu'elle genre de révolution populaire nous parle-t-on donc là?

Le dernier exemple qui me semble instructif est cet article de Patrick Cockburn
Patrick Cockburn est journaliste et se trouve actuellement en Syrie. En dehors du fait qu'il commente avec vigueur le fait que le monde a décidé de soutenir la coalition et qu'il semble que depuis, cette coalition se permet l'indicible (il prend pour exemple une vidéo aux sources avérées qui montre deux décapitations  odieusement théâtralisées, dont l'une avec l'aide d'un enfant), raconte aussi son périple à travers la Syrie et ses réflexions sur ce thème.
On peut lire entre autre (la traduction est de moi):
"La mauvaise perception actuelle (du grand public) de la réalité de terrain en Syrie vient en partie de la propagande mais surtout du travail "à côté de la place" et inadapté des médias biaisés par le point de vue des rebelles et contre le gouvernement. On n'avait pas vu cela à ce point depuis la guerre froide. Il y a beaucoup d’exagération concernant la force des rebelles et leur popularité." 

 J'ose à peine imaginer ce que va en penser Caroline Donati ! (c'est la très partisane "experte Syrie" du média qui m'héberge).On saurait être plus clair pourtant, mais en attendant nous étions peu à avoir droit de le penser depuis le début des évènements (en particulier à Mediapart qui a décidé de virer d'emblée dans l'opinion au mépris total de son ambition déclarée d'information)


Bref, durant ces deux semaines  alors que nous apprenions une reconnaissance de l'ASL par l'Europe et les Etats Unis, nous apprenions aussi que l'un des bras armés de cette coalition Jabhat Al-Nusra, était considéré commeun organisme terroriste affilié à Al Qaïda par les Etats Unis. Tant et si bien que le chef de la coalition de l'opposition syrienne, Ahmed Moaz Al-Khatib, a appelé les Etats-Unis à réexaminer leur décision de placer le groupe rebelle Al-Nosra, un mouvement djihadiste, sur la liste des organisations terroristes. Lire à ce sujet l'article du Monde. Il est bien évident que ce genre de demande de re-examen pour/contre "sont-ils terroristes" n'est pas très bon signe et fait carrèment désordre dans le noble paysage  de la demande de démocratie que l'on pourrait imaginer dans le cadre d'une revolution populaire....

Bref bref, tout ce passe à mes yeux comme si cette irakisation du conflit, prenait si clairement le pas, que "tout le monde" est un peu dépassé, et finisse par admettre qu'il y avait eu quelques "légères erreurs d'interprétation" (pour le dire poliment). Comme je l'ai dit, il y aura toujours des gens pour voir dans le maintien de leurs certitudes une source de revenus (ou de gloriole), mais ça c'est le lot de tout les drames et il n'empêche qu'il me semble que le virage a commencer, ce que l''on pourrait appeller "un reveil du public" et que mêm si c'est épouvantablement trop tard en terme de morts et de désastre, c'est déjà une étape symbolique fondamentale, sur la (si pénible) voie de l'acceptation de la difficuté d'accés, à la connaissance de la réalité et donc, de la compléxité de cette dernière.

Néanmoins, reste bien évident pour moi que cette balade par le bout du nez du grand public sur le sujet syrien n'est en rien le fruit du hasard...

Mais trop de bouleversements finirait par rendre le propos indigeste (il l'est déjà assez comme ça).

 Il faudra donc que j'y consacre un autre billet, pour vous proposer clairement mes suppositions et les scénarios auxquels je pense.

A  mercredi prochain.


Précédents billets sur le même thème:

Là où j'en suis de ma reflexion...(1)

Là ou j'en suis de ma reflexion...(2)

Là où j'en suis de ma reflexion...(3)

Là où j'en suis de ma reflexion...(4)

Là où j'en suis de ma reflexion...(5)

Là où j'en suis de ma reflexion...(6)

Là où j'en suis de ma reflexion...(7)

Le billet suivant: Là où j'en suis de ma reflexion...(9)

+ mes papiers sur la Syrie:

Le dernier billet de la série "Ma Syrie" 

Lien vers "Ma Syrie" (20)

Lien vers "Ma Syrie" (19)

Lien vers "Ma Syrie" (18)

Lien vers "Ma Syrie" (17)

Lien vers "Ma Syrie" (16) 

Lien vers "Ma Syrie" (15)

Lien vers "Ma Syrie" (14) 

Lien vers "Ma Syrie" (13)

Lien vers "Ma Syrie" (12) 

Lien vers "Ma Syrie" (11) 

Lien vers "Ma Syrie (10)

Lien vers "Ma Syrie" (9)

Lien vers "Ma Syrie" (8) (Journée de la femme)

Lien vers "Ma Syrie" (7)

Lien vers "Ma Syrie" (6)

Lien vers "Ma Syrie" (5)

Lien  vers "Ma Syrie" (4)

Lien vers "Ma Syrie" (3)

 Lien vers "Ma Syrie" (2)

Lien vers Ma Syrie (1)

La première partie de mes écrits sur la Syrie, se trouve dans l'édition sur les révolutions dans le monde arabe sous les liens suivants:

(cliquez ici pour avoir accès au huitième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie) C'est dans cet article que j'explique mon désaccord avec l'édition spéciale de  Médiapart et à la suite duquel, je suis revenue sur mon blog....

(cliquez ici pour avoir accès au septième article de cette sériesur le monde bédouin du centre de la Syrie)

(cliquez ici pour avoir accès au sixième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

(cliquez ici pour avoir accès au cinquième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

(cliquez ici pour avoir accès au quatrième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

(Cliquez ici pour avoir accès au troisième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

(Cliquez ici pour avoir accès au second article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

(Cliquez ici pour avoir accès au premier article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.