Ceci est la suite de mon point de vue tel que commencé ici.  Je vais l'écrire par étape, d'une part car j'aimerais prendre le temps et que je n'en ai pas beaucoup et d'autre part parce que je m'en voudrais de ne pas disséquer ma pensée, afin de la partager au mieux , et au plus respectueux, avec vous.


Je pense que ce qui me semble être le profond malentendu actuel, repose sur une méconnaissance de la vie en Syrie, depuis 20 ans dirons-nous . Période où la famille Assad a assez subtilement réussi à faire oublier d'une part les exactions du père, reprises maintenant par son fils, en faisant augmenter le niveau de vie global de la population et d'autre part en faisant rentrer la Syrie dans le monde moderne . Cette méthode était sans doute d'une haute perversité mais on doit lui reconnaître d'avoir été fort intelligente.  En effet, dans les habitudes de la population un certain confort et le temps (voire l'oubli...), ont beaucoup joué pour Bachar, son image, ses prises de position.. Ce que je pourrais appeler une dilution de l'image négative entraînant par ailleurs une dissolution de la "façon de faire du clan Assad" au coeur même de la population. Comment cela? eh bien parce que j'ai peine à croire que l'on subisse si longtemps un régime d'une si haute toxicité sans apprendre, par nécessité de survie, à entretenir de drôles de relations avec le mot toxique.

Ce "drôle" n'a rien d'ironique sous ma plume, il est plutôt ma prudente description de quelque chose que moi, nous, enfants gâtés de la démocratie devrions accepter de ne pas comprendre dans sa différence, dans sa complexité.

 Notre prisme ethnocentrique est vraiment sans limite et notre intime conviction d'avoir de "vraies bonnes bases politiques" pour la construction d'un "Etat libre et prospère" est parfois bien envahissante. D'autant que , comme je le disais au début de cette réflexion (billet précédent)  nous connaissons fort mal la Syrie. 

Alors l'imaginer heureuse!!!avec un tyran!!!

 Plus ça va, plus je pense que c'était finalement au-dessus de la force des occidentaux durant ces vingt dernières années. Et cela malgré les contre- exemples qui pleuvaient dés que quelqu'un se rendait sur place.

On peut dire qu'à ce titre j'ai tout entendu tant ce pays avait accumulé sur sa tête toutes les pensées négatives de l'Occident libre, "lui".

Ceux qui n'y avait pas été, me demandaient régulièrement si "je n'avais pas peur d'être étranglée" (!) dés l'aéroport. Leur ton prenait une teinte voilée d'effroi quand je disais que, oui, j'habitais en Syrie... ou que j'en revenais, j'y allais...

Ceux qui y avaient été , étaient toujours beaucoup plus fins. Déjà parce que la démarche de "vouloir voir par soi même" en dit long et puis parce qu'ils me racontaient avec émotions la chaleur de la population, les échanges, et la scrupuleuse honnêteté dés que l'on s'éloignait un peu des classiques "réserves à touristes"...(non qu'on ne la trouve pas là aussi, mais il est évident que le tourisme brouille un peu la carte des prix partout dans le monde!)

La condition de la femme, infiniment complexe comme j'ai essayé de la mettre en avant dans mes billets sur la Syrie, posait déjà  plus de problèmes aux visiteurs. Ils étaient bien conscients qu'ils ne comprenaient "pas tout", surtout qu'il pensaient généralement tomber dans un pays 100% musulman et qu'ils découvraient une palette aux nuances plus subtiles. Mais ils ne repartaient pas toujours avec une vision beaucoup plus claire, loin s'en faut.

Bref, je pourrais de beaucoup augmenter la liste de mes exemples mais l'idée est juste de dire que, quand une pensée est installée , à savoir, "ces pauvres syriens sont bien malheureux avec leur tyran", il reste bien peu de place à un regard objectif face à ce qui me semblerait un constat plus juste de cette période "les syriens s'arrangent pour être heureux malgré leur tyran"...Nous sommes bien d'accord un tyran qui a la capacité d'engendrer un certain bonheur, est un tyran très dérangeant pour la pensée et à fortiori pour la nôtre....

L'idée ne pouvait donc pas tenir et depuis 20 ans, elle n'a pas percé dans la tête des occidentaux. Quand la France a reçu Bachar, c'était juste une chose insupportable et honteuse pour une grande partie de la population, mais ce n'est pas là mon sujet...(et je pense que le bonheur/malheur des syriens était le cadet des soucis de ceux qui l'ont fait venir, malheureusement)

Ce sur quoi je veux insister c'est ce "drôle de rapport" à la toxicité étatique, a entretenu , sur place, un quiproquo majeur sur ce que l'on est en droit d'attendre d'un état, d'un chef.

Les syriens avaient la paix, quelque chose dans leur assiette et un sentiment de sécurité qui les faisaient plutôt s'enorgueillir à côté d'une Irak ravagée, d'un Liban à reconstruire, d'une "Palestine occupée" sur laquelle ils entendaient toute la journée des horreurs à la télé (et c'est sûr qu'Israël vu uniquement sous le prisme de sa façon de prendre en compte les palestiniens, ce n'est pas un angle qui manque d'images fortes et sordides...)  et d'une Jordanie dont on leur répétait à loisirs, qu'elle avait pactisé avec Israël, autant dire avec le diable...Pour ce qui est de la Turquie, les relations étaient en passe de devenir parfaitement chaleureuses avant que les évènements ne commencent. C'était d'ailleurs assez fort cela dit en passant, parce qu'avec l'histoire de l'Euphrate où les turcs ont construit un barrage alors même qu'Hafez Al Assad avait le grand projet du lac qui porte maintenant son nom et qui devait en plus booster la région de Racca, et la problématique kurde, les relations syro/turques avaient réussi à retrouver une certaine cohésion.

Ce que je suis en train de dire c'est que la population était bien maintenue "sous cloche" aussi, mais qu'elle avait fini, de guerre lasse, par en prendre son partie sans trop savoir les limites de la cloche en question.

Ce qui m'a le plus frappé  en vivant là-bas c'est comme le reste du monde était loin.

C'est le premier pays arabe où je soit allée où l'Occident n'était pas une "destination de rêve", où l'on se savait pas du tout qui était Marilyn, Madonna et Charlie Chaplin. Des amis à moi ont offert à mes neveux des tee-shirts avec des drapeaux américains en revenant de NY et j'ai vu le regard de mes beaux-frères  très surpris que cela puisse faire l'objet d'un cadeau et leurs regards à eux, mes neveux, qui étaient un peu déçus parce qu'ils trouvaient que ça ne correspondait pas à grand chose dans leur tête (le top ayant été atteint par le plus jeune me demandant si c'était le drapeau irakien, parce qu'il l'avait vu à la télé, flotter sur Bagdad....). 

Aucun rêve sur notre grand miracle occidental, ou quasiment pas...Des gens très fiers de leurs cultures et, surtout, bien dans leurs babouches.... comprendre "ce qui fait parfois défaut au Magreb" (qui reste LA grande image du monde arabe dans la culture française)...

 Dans les quartiers chrétiens de Damas, ce que je dis là est moins vrai, mais sinon, c'était très frappant. 

Et puis d'un seul coup, pof! l'ouverture au monde occidental avec tous ses paradoxes, et surtout, ses certitudes...et c'est l'éclatement de la bulle de verre avec un mec de pacotille au top, qui joue à être comme eux mais ne l'est pas du tout et tout une nomenklatura qui voit d'un fort mauvais oeil ce concept fort dangereux de la démocratie...

 A cela il faut rajouter des années de messages un peu compliqués sur l'occident et à peu près autant d'idées préconçues de notre part sur les syriens que de leur part, sur le "modèle de l'Ouest". Par exemple sur le sujet de la condition de la femme , où nos choix sont souvent bien mal perçus parce que mal compris et/ou mal expliqués. La proximité du Liban aussi a sûrement provoqué quelques complexités sur ce sujet précis puisque le Liban a , pour ce qui est de la femme, absolument TOUS les cocktails possibles et malheureusement une réputation sulfureuse dans le monde arabe, due aux excès engendrés par la guerre.

 Voilà donc mon premier point: au moins pendant ces derniers 20 ans, la population syrienne a pris goût à un bonheur assez tranquille et somme toute bien rare, vu de ses frontières tout du moins, et "qu'on le veuille ou non",  cette sensation est associée , dans la tête des gens vivant en Syrie au contexte politique du moment.

 

A suivre mercredi prochain...

 

La suite de ma reflexion (numéro 3), en cliquant ici. 

Voici mes papiers sur la Syrie:

Le dernier billet de la série "Ma Syrie" 

Lien vers "Ma Syrie" (20)

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Lien vers "Ma Syrie (10)

Lien vers "Ma Syrie" (9)

Lien vers "Ma Syrie" (8) (Journée de la femme)

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Lien  vers "Ma Syrie" (4)

Lien vers "Ma Syrie" (3)

 Lien vers "Ma Syrie" (2)

Lien vers Ma Syrie (1)

La première partie de mes écrits sur la Syrie, se trouve dans l'édition sur les révolutions dans le monde arabe sous les liens suivants:

(cliquez ici pour avoir accès au huitième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie) C'est dans cet article que j'explique mon désaccord avec l'édition spéciale de  Médiapart et à la suite duquel, je suis revenue sur mon blog....

(cliquez ici pour avoir accès au septième article de cette sériesur le monde bédouin du centre de la Syrie)

(cliquez ici pour avoir accès au sixième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

(cliquez ici pour avoir accès au cinquième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

(cliquez ici pour avoir accès au quatrième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

(Cliquez ici pour avoir accès au troisième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

(Cliquez ici pour avoir accès au second article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

(Cliquez ici pour avoir accès au premier article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

 

 

 


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