La situation syrienne: là où j'en suis de ma réflexion (9)

Je continue d'écrire par étape ma reflexion commencée ici d'une part car j'aimerais prendre le temps et que je n'en ai pas beaucoup et d'autre part parce que je m'en voudrais de ne  pas disséquer ma pensée, afin de la partager au mieux , et au plus respectueux, avec vous.

De surcroit l'actualité sur ce sujet étant à mes yeux  maintenant, en pleine évolution, j'essaie, désormais, d'y "coller" au mieux.

 

On dit souvent que la guerre rend fou. Je pense qu'on a raison.
Par mon métier je l'ai vérifié à maintes reprises.

Je sors d'un coup de fil où finalement je pense que nous avions , mon interlocuteur et moi, tous les deux l'impression de devenir fous...
J'ai téléphoné à un ami syrien qui vit depuis déjà 3, 4 ans au Canada je dirais, où il fait ses études. Un chrétien de Damas, rien de follement riche, un père avec une jolie boutique ...Par contre un gros privilège: celui d'avoir les deux passeports, le syrien et le canadien. Il a toujours vécu à Damas mais il a, aussi, toujours su qu'il pourrait s'en barrer si bon lui semblait: ce qui change tout, c'est clair.
Bon . Son problème à lui c'est que ses parents (qui sont donc aussi bi-nationaux) avait finalement décidés de partir le rejoindre à Montréal, et de "tout vendre à Damas" (je vous en avais déjà parlé) il y a de cela  moins de 6 mois. Le père voulait donc repartir de Montréal pour vendre et revenir. Le voilà qui repart en Syrie, finalement avec sa femme et .....qu'ils décident de rester à Damas...Stupeur de la part du fils qui respirait d'avoir réussi à les convaincre de se barrer. "Mais non mais non, c'est juste que nous n'arrivons pas à vendre " le rassure le père au téléphone " dés que c'est vendu, nous repartons". Admettons. (si tant est que l'acheteur potentiel ne court pas les rues actuellement en Syrie , comme vous vous en doutez...)


Mon ami attend, attend ....attend, mais rien ne se passe. Voilà que sa mère lui annonce qu'elle a repris son travail en banlieue, où elle va en taxi tous les matins et que "Si si mon chéri, tout va très bien. ça saute un peu de temps en temps mais tout va très bien , Dieu nous protège"
Heureuse nouvelle car vu d'ici ça ne semble pas être le cas pour tout le monde.
Mon ami n'est néanmoins pas convaincu et décide de venir à Damas, via Beyrouth (l'aéroport étant désormais fermé), pour voir un peu de quoi il en retourne sur le "ça saute un peu" j'imagine...

Et c'est donc sur lui que je tombe tout à l'heure, alors qu'il vient de passer Noël avec ses parents...
"Alors tu penses qu'ils vont revenir à Montréal?"
"C'est une question difficile mais j'en doute de plus en plus"
"Mais...c'est pas dangereux?"
"Si tu n'as pas de chance et que tu tombes dans un attentat des rebelles, si, c'est sûr, mais sinon, non... ça pète à droite et à gauche..... En fait c'est surtout une question de chance quoi..."
"Ta maman continue d'aller bosser?"
"Oui oui...ça, ça va..."
"Mais .......ton but n'était-il pas de ramener tes parents au Canada? ça a l'air chaud quand même!"
"Ben...ils ne veulent plus trop...ils disent que dans trois semaines au pire, ça sera fini. Ils ont confiance en l'armée alors, pour eux, partir ne rime sans doute à rien."
Ah Partir serait donc être lâche vis vis à vis de l'armée. Encore un scoop "révolutionnaire" ça.


J'ai du mal à suivre.
Essayons d'en savoir plus :
"Mais par exemple est-ce que tu pourrais te balader de chez toi au souk Hamadiyyé sans souci?" (cela consiste à traverser dans la longueur tout le vieux Damas, une trotte tout de même)
"Oh oui, ça; aucun problème"
"Peut-être tes parents ont-ils peur que l'on pille leur maison ou la boutique, s'ils partent?"
"Si les rebelles entrent, c'est sûr. mais sinon, non. L'armée, elle n'a aucun intérêt à s'attaquer à notre coin"
"Mais enfin, les voisins doivent être furieux que tes tes parents puissent partir et n'en profitent pas!"
"Mais pas du tout Adeline! c'est bien là que je n'y comprend rien! ça ne colle pas du tout avec ce que je pensais en partant de Montréal. Tous les gens que je connais à Damas, chrétiens ou pas, pensent qu'il y en a pour trois semaines et basta les rebelles seront matés. Je ne sais pas...." hésite-t-il un instant"c'est sans doute moi qui suis trop pessimiste...... mais enfin j'avais l'impression, en partant du Québec, que ça allait beaucoup plus mal et puis ici, non, ils attendent que "ça se calme" et tout le monde s'applique à sortir durant la journée. Il y a encore des bars d'ouverts....même le soir..Nous avons une amie qui habite Homs et qui fait régulièrement Homs/Damas. ça n'a juste....rien à voir avec ce que je pensais...Enfin si, à Alep. Là, c'est le bordel manifestement. Y aller pour faire du tourisme serait une connerie"
J'hallucine complètement de l'autre côté du téléphone.

Les damascènes sont-ils devenus fous?
Tout en lui parlant, je tapote sur le site du Monde et tombe sur l'article d'Ayad "Bachar le tyran" mais il ne me semble pas très pertinent d'en parler finalement.
Il faut dire qu'aujourd'hui dans le Monde, j'avais déjà lu cette phrase, quand même complètement surréaliste: "En outre, l'OSDH ne compte pas les combattants étrangers dont la mort est annoncée dans leur pays", dans un autre article alors je n'étais pas d'humeur à faire la promo du Monde et a expliquer à mon ami,comment un mort précise sa nationalité (surtout vu les pays des combattants étrangers) et comment la fameuse OSDH (qui  n'est pas sur place comme lui) établie ses listes de plus en plus subtiles des victimes.

Bon, c'est donc un conflit qui aura tenu tout le temps sa capitale à l'écart.... en tout cas le centre. Et une partie de sa banlieue.

"Et que te dis ton père pour l'avenir"
"Il dit , "on se débrouillera" "
"Et as-tu essayer de lui dire "bon et bien puisque c'est cela, je reste ici, avec vous?"
"Ben oui"
"Et alors?"
"Et alors il a dit "si tu y tiens..." J'ai même l'impression qu'il était sèrieux alors qu'il s'est battu toute mon enfance pour que je puisse un jour partir au Canada!....C'est dingue. Là, je suis dans un cul de sac"
J'ai raccroché en promettant de rappeler demain et en pensant à ma belle mère (sunnite pure souche), dans son désert,dont on m'a dit que, quand elle aussi est partie se planquer ailleurs, sur son tracteur, a déclaré; "L'armée va les calmer assez vite, Inch Allah". (j'ai raconté son départ du village, ici)

En l'occurrence, finalement je ne sais pas si c'est la guerre qui me rend folle, ou la différence entre les sons de cloches, et de canons, dans mes oreilles...

A  mercredi prochain.


Précédents billets sur le même thème:

Là où j'en suis de ma reflexion...(1)

Là ou j'en suis de ma reflexion...(2)

Là où j'en suis de ma reflexion...(3)

Là où j'en suis de ma reflexion...(4)

Là où j'en suis de ma reflexion...(5)

Là où j'en suis de ma reflexion...(6)

Là où j'en suis de ma reflexion...(7)

Là où j'en suis de ma reflexion...(8)

Billet suivant:

Là où j'en suis de ma reflexion...(10)

+ mes papiers sur la Syrie:

Le dernier billet de la série "Ma Syrie" 

Lien vers "Ma Syrie" (20)

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Lien vers "Ma Syrie" (9)

Lien vers "Ma Syrie" (8) (Journée de la femme)

Lien vers "Ma Syrie" (7)

Lien vers "Ma Syrie" (6)

Lien vers "Ma Syrie" (5)

Lien  vers "Ma Syrie" (4)

Lien vers "Ma Syrie" (3)

 Lien vers "Ma Syrie" (2)

Lien vers Ma Syrie (1)

La première partie de mes écrits sur la Syrie, se trouve dans l'édition sur les révolutions dans le monde arabe sous les liens suivants:

(cliquez ici pour avoir accès au huitième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie) C'est dans cet article que j'explique mon désaccord avec l'édition spéciale de  Médiapart et à la suite duquel, je suis revenue sur mon blog....

(cliquez ici pour avoir accès au septième article de cette sériesur le monde bédouin du centre de la Syrie)

(cliquez ici pour avoir accès au sixième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

(cliquez ici pour avoir accès au cinquième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

(cliquez ici pour avoir accès au quatrième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

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(Cliquez ici pour avoir accès au second article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

(Cliquez ici pour avoir accès au premier article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

 

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