Ceci est la suite de mon point de vue tel que commencé ici.  Je continue de l'écrire par étape, d'une part car j'aimerais prendre le temps et que je n'en ai pas beaucoup et d'autre part parce que je m'en voudrais de ne pas disséquer ma pensée, afin de la partager au mieux , et au plus respectueux, avec vous.

 

Maintenant que j'ai essayé de décrire ce qui me semble juste dans le ressenti de la société syrienne, j'aimerais faire un petit retour dans le temps: c'est à dire au début de ces évènements immédiatement qualifiés de "révolution populaire" par les médias occidentaux.
Ce qui m'a frappé durant les premiers six mois (voire la première année) des évènements, c'est l'incroyable décalage qu'il y avait entre la vision que l'on nous en rapportait ici  et ce que j'entendais de mes contacts sur place. 


D'un côté un univers manichéen où tout d'abord on ne parlait que de foules en colère. Puis sont arrivées les explications: ces foules étaient toutes anti-Bachar, très malheureuses et très motivées. Paradoxalement le mot que l'on entendait scander était "liberté", pas "Dehors" ni "Dégage". De plus aucun témoignage (même face voilée) de "malheureux si motivés au départ de Bachar". Je ne dis pas qu'il n'y en avait pas, je n'en sais rien. Je dis que personne n'a jugé bon de demander aux manifestants ce qu'ils entendaient par "liberté". A cette époque, on pouvait tout à fait rentrer en Syrie. Peut-être pas avec une caméra mais avec un stylo, c'était un jeu d'enfant. 

 Au bout de quelques mois, la presse est quasiment obligée de présumer qu'il  "devait bien y avoir" des pro-Bachar. Très vite on nous fait comprendre que ces gens là étaient payés , voire menacés, voire totalement stupides... 

Puis ensuite, la carte du peuple syrien fut tracée dans l'airain par nos brillants commentateurs de tous poils: deux camps: les gentils anti-Bachar d'un côté et de l'autre une nébuleuse aux contours flous mais à la personnalité établie: les salauds. A partir de ce moment là, les occidentaux ont jugés toutes les actions et infos émanant de Syrie comme: "la répression odieuse d'un régime immonde". Chacun n'avait quasiment plus besoin d'en savoir plus, de lire ou d'entendre quoi que ce soit sur cette question syrienne: les dés étaient jetés: Bachar était une ordure, le pays un cauchemar, et les méthodes....Ah parlons en des méthodes!....Une horreur....l'endroit dont on ne ressort jamais vivant, jamais en entier, jamais normal....A se demander si il y avait autre chose que des bourreaux et des victimes dans ce pays là.
Quand certains ont osé dire que l'info était parfois erronée voire carrément déformée (ce que faisait Pierre Piccinin au début par exemple, mais il n'était pas le seul) le joug tombait immédiatement: ils étaient "Pro-le monstre". Quand on nous montrait des manifestations "pro" le monstre en question , on nous expliquait avant, longuement, que ces pauvres gens étaient odieusement payés....C'est d'ailleurs là que j'ai commencé à en avoir marre (pour le dire en clair) parce que moi, j'avais certains amis "pro-monstre" et que ces gens n'étaient pas payés du tout. Donc ce truc du "tous achetés" fut pour moi le premier élément tangible , même de l'étranger, que l'info était non seulement bancale, mais orientée.

Ensuite, toujours dans le grand courant manichéen "pour"/ "contre", nous avons droit à ce dont la presse raffole tant: nous donner des nouvelles de la presse. Entre cette pauvre jeune femme coincée sous les bombes avec sa jambe amochée et les différents journalistes tués, l'enquête n'a pas été longue : tout le monde était victime du monstre. Même malheureusement, pour le cas particulièrement tragique du décès de  Gilles Jacquier et que l'on a fini par établir une conclusion inverse.....Là encore, personne n'a pensé, remarqué, ou même dénoncé que nous disposions de peu de témoignages de ceux qui s'opposaient aux révolutionnaires et que la volonté évidente de taire leur voix ne pouvait qu'évidemment se retourner contre la presse sur place. Mais bon "cet avis là" semblait totalement militant inféodé et sans contenu donc il importait de moins en moins plus le temps passait...

D'ailleurs, pendant tout ce temps, mes contacts syriens m'expliquaient tout d'abord....qu'il ne se passait pas grand chose en fait de "révolution populaire", à part dans des émeutes dans des sites très localisés. D'ailleurs, la majeure partie de mes contacts m'a plutôt fait savoir que le monstre avait bien des défaut mais qu'ils n'aimaient néanmoins pas ce qui se passait et n'y comprenaient rien. Ils parlaient comme spectateurs, jamais comme acteurs ce qui me semblait plutôt surprenant dans le cadre d'un mouvement que l'on qualifiait ici de "populaire".

C'est à peu près à la même période où l'on arrêtait pas , en France, de nous faire entendre des témoignages de combattants libres, sauf que les dits combattants n'avaient qu'un coup sur d'eux l'accent syrien alors évidemment, je me demandais de qui ils parlaient quand ils disaient "nous".
Je dois connaitre à peu près 300 personnes en Syrie (réparties entre Damas, Homs, Hama, Alep et le désert et des deux confessions) et je ne connaissais toujours personne qui se battait avec l'armée Libre. Certains de mes contacts ne me cachaient pas leur sympathie pour le mouvement mais n'avaient pas du tout l'air prêt à prendre les armes pour cela , et ce, de moins en moins quand les images d'horreur de Homs sont arrivées.
"Nous ne pouvons pas nous mêler à "ça"" me disaient-il "c'est ridicule, ça n'aide pas du tout le pays". En plus le manque de chef  "en face", de leader pouvant vraiment s'opposer au monstre, les dérangeaient beaucoup. Ne pas être d'accord avec le pouvoir actuel était pour eux était un fait entendu mais ne plus être d'accord avec personne (vu le vide en face) leur faisait encore plus peur....
Les "pro-monstre", eux, étaient de plus en plus "pro-monstre" en cela qu'ils ne voyaient que peur et attentats et me répétaient à loisirs que "quand on aime son pays, on n'en arrive pas là" . "Ce n'est pas en cassant tout que l'on fait une révolution".

N'étant point historienne et n'ayant jamais fait de révolution, je me contentais d'enregistrer le point de vue.


Et puis, au bout d'un certain temps, les bombardements de l'armée sont arrivés.


Ca n'a absolument pas changé le clivage de regard: ici on nous démontrait que Bachar tuait son peuple,sans que jamais personne ne cherche plus loin ou même le "pourquoi" de cette attitude très auto-destructrice me semble-t-il, mais...

 

De toute façon, entre temps Pierre Piccinin avait connu les geôles syriennes et avait donc décidé de changer de camp en faisant un maximum de bruit afin de nuire au mieux, à celui qui semblait être devenu son ennemi personnel. J'avoue que pour moi, une prison syrienne est aussi anti-démocratique, qu'une prison marocaine, irakienne, libanaise, égyptienne, turque ou iranienne. C'est même une évidence dés que l'on lit des témoignages d'anciens prisonniers ou des familles. Je tiens d'ailleurs, à la disposition de monsieur Piccinin  une sinistre petite bibliographie de l'horreur si le coeur lui en dit. Alors vraiment l'argument de la torture en prison et du non respect des droits de l'homme dans le cas précis,  a quasiment eu l'air "un peu débutant" quand on voit , en plus, à quoi ressemblent certaines prisons de pays dits "hautement civilisés". (Je laisse ici au lecteur le haut le coeur de sa propre enquête sur cette question).

 Enfin là encore, l'affaire Piccinin est devenue un truc essentiel, quasiment plus que ce qui se passait dans les maisons de Damas, dans les souks d'Alep, dans les négociations politiques... Nous étions revenus pour un temps à l'art de se regarder le nombril, comme nous l'avions déjà fait avec nos propres journalistes.


A cela, s'ajoutaient la sacro-sainte et unique voix dela très mystérieuse OSDH, qui comptait les morts (et nommait avec une précision chirurgicale immédiatement leurs bourreaux avant toute enquête sur le sujet) Des informations  à l'aspect d'une "rigueur" déconcertante pour une petite équipe tout de même située à Londres!...... mais jamais personne n'a jamais semblé redire à cela.
Pendant cette période, j'apprenais par mes contacts que les gens fuyaient dans le désert, dehors... "bil bari". Explication "Il y a des gars avec des cagoules qui viennent chez toi pour te poser des questions sur ton point de vue. Vu qu' ils sont en jeans, tu ne sais pas s'ils sont dans l'armée ou non et ce qu'ils veulent entendre , donc il vaut mieux échapper à l'entretien et les laisser faire sauter ta maison.

C'est une faouda  (le bordel) épouvantable, donc le mieux c'est de partir des villes".

Mes contacts qui au départ me parlaient de "ceux qui manifestaient pour la liberté" n'en étaient plus du tout là. Ils évoquaient à présent, assez clairement, trois camps: d'un côté "les étrangers" (beaucoup de libyens semble-t-il, des qataris, des yemenis, des afghans, des pakistanais, des iraniens...) qui semblaient étaient le gros des combattants, dans leur sillage, les syriens sympathisants de la cause qui préféraient rester sous leur cagoule et mais prenaient les armes quand "les étrangers" leur en donnaient et puis le gros de la population qui n'était ni pour ni contre mais  souhaitait que ça s'arrête, que la vie reprenne normalement et surtout, surtout, surtout ne voulaient pas se mélanger aux évènements. 

Dans ce groupe il y a eu les "chanceux" qui ont tout plaquer et fait leur valise pour l'étranger et puis les malchanceux, comme ma  belle mère, qui ont été s'installer sous la tente à des endroits où un homme en arme n'aurait aucun intérêt à venir, dans le désert et essayaient de survivre à coup de couvertures et de virées de jour chez des relations de villages voisins pour trouver de quoi manger. 

La sempiternelle question occidentale de savoir s'ils sont "pour ou contre le monstre" les énervent au plus haut point et  le grand silence qui s'en suit, est a entendre comme une réponse à mes yeux. Ils semblent considérer que la question n'est toujours pas là et je vois mal comment leur en tenir rigueur. Pour ce que nous considérons toujours comme une "révolution populaire", ça se pose là quand même.


A  mercredi prochain.


Précédents billets sur le même thème:

Là où j'en suis de ma reflexion...(1)

Là ou j'en suis de ma reflexion...(2)

Là où j'en suis de ma reflexion...(3)

Là où j'en suis de ma reflexion...(4)

Le billet suivant est là: Là où j'en suis de ma reflexion...(6)

+ mes papiers sur la Syrie:

Le dernier billet de la série "Ma Syrie" 

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Lien vers Ma Syrie (1)

La première partie de mes écrits sur la Syrie, se trouve dans l'édition sur les révolutions dans le monde arabe sous les liens suivants:

(cliquez ici pour avoir accès au huitième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie) C'est dans cet article que j'explique mon désaccord avec l'édition spéciale de  Médiapart et à la suite duquel, je suis revenue sur mon blog....

(cliquez ici pour avoir accès au septième article de cette sériesur le monde bédouin du centre de la Syrie)

(cliquez ici pour avoir accès au sixième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

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