Ma Syrie (20) . Pour en finir avec les moutons...

Pour en finir avec ces papiers sur les moutons, parce que ce n'est pas le tout, mais les moutons sont tout de même là pour être mangés et que l'approche économico-culturelle de leur univers doit, avant tout, reposer sur cette réalité.

 

Il me parait essentiel d'écrire sur ce sujet, plus sanglant, parce qu'il m'a beaucoup aidé à comprendre les comportements, les symboles d'un tas de petits points  de ma vie dans le désert, autant de touches et de petit cailloux qui finissent pas composer un tableau plus cohérent et plus lisible  de ce pays si riche et compliqué.

 

Tout d'abord, il faut savoir que la réglementation officielle sur l'abattage du mouton et des agneaux en Syrie existe peut-être, mais qu'il n'en est jamais question. Cela n'a rien à voir comme contexte avec  ce que l'on connait en France sur le même sujet, où les obligations  comme les interdictions pleuvent et où j'ai parfois eu l'impression d'être une voyoute de la pire espèce, pour avoir transporté dans mon coffre tel ou tel animal, en vie ou non.

Les règles sont avant tout religieuses ,dans le cadre de l'obligation qui est faite de l'abattage halal.  En écrivant ces mots, je me rends compte de combien ils sont, maintenant, en France connotés d'un tas de drames et de points de vues plus ou moins variés, là où, en Syrie, je ne me souviens pas d'avoir assisté à, ne fusse qu'une, discussion sur le sujet. Il est évident que les échelles de consommation ne sont pas les mêmes et qu'en Syrie les consommateurs sont à 90% de la même religion, mais cela me conforte dans l'idée qu'il y a des ententes possibles sans en faire toute une histoire et que ce sujet, hautement symbolique et donc brûlant, peut être réglé avec intelligence, calme et pragmatisme et dans le respect de chacun.

 

Par contre, je tiens aussi à souligner qu'étant ado, j'ai fait partie de toutes les associations de protection des animaux de France et de Navarre et je fondais en larme dés qu'un animal ne semblait pas correctement traité. Inutile de dire, qu'ayant grandi en ville, en plus, je n'avais franchement pas un contact régulier avec beaucoup d'espèces et quasiment tout me choquait (ce qui amusait beaucoup mes copains de la campagne) .

Je me souviens en particulier d'une scène que j'ai vécu comme un drame personnel, où le père d'une de mes amies du Perche, avait suspendu un mouton en haut d'une échelle, pour pouvoir l'égorger et en récupérer le sang et où j'ai bien crû, d'une part, perdre la voix tellement j'ai hurlé en assistant à la scène et d'autre part perdre l'ensemble de cette famille amie, car la colère m'ayant rendu violente, j'avais l'intention d'en découdre personnellement avec chacun, projet que je n'ai (fort heureusement!) pas mis à exécution pour des raisons que j'ai un peu oublié maintenant.

C'est dire, en tous cas, si le sujet de la mise à mort d'animaux ne me laisse pas de glace, mais la seule réelle option étant de devenir végétarienne, ce à quoi j'ai encore un peu de mal à me résoudre, j'ai appris à vivre avec certaines de mes contradictions.

Je n'avais même pas fait part à mon époux de tout cela, craignant tellement d'en perdre mon sang froid, que cela nuise à notre couple.

 

La première fois que j'ai vu arriver au milieu d'un immense plat de boulgour (il n'y a pas de couscous en Syrie, comme je l'ai déjà expliqué ici ) la tête tranché d'un mouton cuit à l'eau, je ne me suis pas jeté dessus pour le dévorer goulûment, loin s'en faut. On voulais me faire honneur et je le savais , j'ai donc crispé un peu mon sourire et évité de manger  cette partie là, le reste de l'animal étant servi dans des plats à côté.

Le mouton est un plat de fête, de partage, de respect à Dieu, bref, j'ai essayé de le voir avec des yeux intellectualisés et de passer outre ma première impression de haut le coeur complet.

Il faut dire que c'est impressionnant de voir arriver les plateaux, à la suite les uns des autres, tous si immense qu'il y a un homme de chaque côté pour les porter. Cela reste extrêmement lourd et en plus il faut marcher en présentant l'ensemble de manière légèrement inclinée, afin que l'on puisse apprécier le contenu du plat dans toute sa beauté. 

Dans le cas d'une circoncision, le père devra faire partie de l'équipe du premier plateau, par contre pour mon mariage il me semble que c'est mon beau père et mon mari qui ont porté le premier plateau. Là encore, il faut imaginer cette succession de quatre, cinq ou six plats encadré à chaque fois par deux hommes entrant sous la tente...puis les plats de viande tenus par d'autres hommes. C'est une image saisissante...

 

Ce qui m'a le plus marqué dans la mise à mort des moutons, quand nous le faisions nous mêmes, c'était le silence. 

Comparé aux hurlements épouvantables français , là, il y a un côté "vite fait bien fait" qui ne manque pas de surprendre:

 

D'un coup, je vois mon mari filer avec son frère et un couteau à l'intérieur du troupeau. Ils se saisissent d'une bête, l’emmène loin des regards des autres à une vitesse stupéfiante, puis l'un des deux s'allongent quasiment sur elle pour la maintenir tout en la retournant et l'autre lui tranche la gorge. J'entends un  prière dite doucement, le sang coule, c'est fini. 

L'ensemble de cette rapide opération se déroule avec à peine un petit bêlement et aucun mouvement brusque ni d'un côté ni de l'autre. Au départ, j'étais tellement scotchchée par tout ce calme que je me suis dit que c'était surement parce que je n'y connaissais rien de rien et puis de retour en France, quand j'ai vu la cote qu'avait mon époux auprès de nos voisins paysans pour certaines tâches auprès des poules et des moutons (ce dont je parle n'est plus légal du tout donc , j'élude...) , j'ai compris qu'en effet, tout ceci n'avais rien de si classique que ça, dans nos pratiques occidentales.

Pour en revenir au désert,  je n'ai pas eu le temps de dire "ouf",  que les deux hommes avaient emmené mon fils de deux ans assister à la scène et loin d'être traumatisé, le voilà qui regarde avec intérêt, ne semble nullement choqué dans son empathie spontanée, celles des enfants avec les animaux. Il veut essayer le couteau, trouve qu'il y a beaucoup de sang mais bon...rien de plus.... Tous ses cousins sont passés par là et aimerait bien être à sa place car c'est un moment où l'on a les droit de toucher les grands couteaux .

 

Nous venions d'acheter une voiture et pour couronner le tout, voilà que mon beau frère trempe ses deux mains dans le sang, me regarde en rigolant et va apposer deux grandes empreintes de ces dernières sur le pare-choc du véhicule et revient me voir, fort satisfait et les mains rouge vif, en m'assurant que ça va les protéger des djinns éventuels (le mauvais sorts, en gros). 

Sur ce dernier point, j'ai tristement à signaler que ça n'a pas marcher du tout, mais c'est un autre débat.

 

Une relation masculine avec le sang totalement banalisée. Tellement même que quand nous sommes revenus dans l'Hexagone, j'ai eu beaucoup de mal à convaincre la maîtresse, que ce n'était pas par laisser aller total, que j'avais accepté que "mes enfants jouent avec des couteaux réservés aux grands", comme mon fils avait eu la présence d'esprit de lui expliquer, mais juste parce que c'était normal. Un garçon doit apprendre à manier le couteau et à égorgé un mouton.

 "Il n'y a rien là, vraiment" m'a toujours soutenu ma belle famille , mon mari en tête et j'ai vite compris que je touchais là à une vraie différence culturelle, un autre monde vraiment "autre " et n'ai jamais imaginé de juger puisque je touchais là des codes qui n'étaient pas les miens. Je n'avais pas de critère de jugement.

 

La dangerosité? " Plus ils apprendront tôt moins ils se couperont"

Le fait de choquer le marmot ? J'étais la première à voir que celle qui étais choquée c'était la mère, pas l'enfant.

La violence? "Quelle violence, tu es végétarienne?"

 

Quand ma famille française a vu, devant la cuisine, la pile de têtes de moutons attendant d'être cuite avant mon mariage,   ces dames ont hésité à tourner de l'oeil et sont venues en choeur me tomber dessus en hurlant. 

J'ai répondu que j'étais bien d'accord: c'était déconcertant et très ensanglanté mais que, faute de mieux, j'essayais de l'aborder avec une autre logique...Un autre monde, où le sens de l'honneur, le paraître, le sang  et bien d 'autres choses, étaient tellement mêlés qu'il fallait pour nous, faire appel à la philosophie et savoir, en tous cas, que tout était parfaitement compris par les gens d'ici.

La beauté des lieux et des gens, les tentes dressées et le mystère qui planait sur tout ces plats, ont fort heureusement fini de changer les idées de ma "branche gauloise" et accepter qu'elle n'avait, vraiment pas et loin s'en fallait, toutes les clés...

 L'intégralité de ma famille s'est donc assise sur des peaux  de bêtes et a entamé, ensemble, le repas.

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La première partie de mes écrits sur la Syrie, se trouve dans l'édition sur les révolutions dans le monde arabe sous les liens suivants:

(cliquez ici pour avoir accès au huitième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie) C'est dans cet article que j'explique mon désaccord avec l'édition spéciale de  Médiapart et à la suite duquel, je suis revenue sur mon blog....

(cliquez ici pour avoir accès au septième article de cette sériesur le monde bédouin du centre de la Syrie)

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