La République des baltringues

Vous attendiez le nouveau Luther ? Vous avez Lex Luthor. Dans une démocratie aboutie, on ne confie pas l’animation de la vie publique à des convulsionnaires qui, l’œil allumé, en se foutant des programmes, se disent en « mission ». Tous les symboles proactifs de la mystique macronienne se retournent.

On se rappelle le mot de Victor Hugo visant dans un pressentiment le prince-président, lors d’une réception à l’« Élysée national », comme on désignait sous la IIe République le palais de l’Élysée, fraîchement réinvesti : « Cet homme va nous perdre, il fait danser la République en attendant de la faire sauter. » Napoléon perçait déjà sous Bonaparte, le simoniaque sous le saint-simonien.  

Ce qui n’était qu’un pressentiment vaporeux dans les esprits les plus éveillés du temps de Hugo a pris brutalement corps en ce début de règne macronien pour une majorité de citoyens que la confusion savamment entretenue des pompes sportives et politiques abusait encore. Quant aux autres, qui ne se faisaient aucune illusion dès avant l’intronisation pharaonique du nouveau monarque républicain (voir ici et ), ils se désespéreront de constater qu’il n’est même pas permis d’être surpris par l’ennemi, au-delà du renouvellement partiel de la panoplie des masques. La même chose et même pas autrement, comme un pied de nez pessimiste à Schopenhauer. Faut-il, pour bon nombre d’entre nous, que nous soyons encalminés de la feuille pour qu’une aussi grosse puce à l’oreille qu’un Gérard Collomb n’ait pas immédiatement sonné le tocsin dans notre cervelle ! La nomination de ce transfuge fossile d’un PS clientéliste et autoritaire, Pizarro plutôt que Colomb, à la fonction de sinistre de l’intérieur (la gauche sinistre est dextrogire) trahissait ce que le Nouveau Monde doit encore à l’ancien. La caravelle d’En Marche! explore l’horizon lointain depuis le quai et se fait en cale un eldorado de ce qu’il reste à piller dans les entrepôts de l’État. Posture et imposture.

La présidence macronienne, incapable de réinventer le décorum républicain autrement qu’en ravalant les façades de son personnel, a très tôt tiré des placards de l’histoire de France les insignes théologiques du césarisme solaire, sans craindre l’auto-irradiation en cas de remontée du contingent dans le transcendant, du type affaire Benalla. La référence jupitérienne a fait beaucoup rire autant qu’elle a beaucoup inquiété. Lorsqu’on se souvient que le président Giscard d’Estaing a fait aménager sous l’Élysée le poste de commandement de l’arme de dissuasion nucléaire sous le nom de « PC Jupiter », installation aujourd’hui obsolète et abandonnée, et que l’endroit, faisant cage de Faraday, empêche l’interception des conversations qui s’y tiennent, on se dit qu’on est éloigné du Juppiter Maius antique, que le Juppiter minus macronien est plus à l’image d’une vieille politique de l’esbroufe d’antichambre, des coups de gueule feutrés, des coups de foudre en traître et autres barbouzeries, qui sont le régal ordinaire de la haute fonction publique, une fois expédiées les affaires courantes, et la honte de la démocratie.

Si Macron se prenait pour un soleil, c’est un soleil ténébreux, dont la nature vénéneuse, au cœur de l’été 2018, apparaît, si l’on ose dire, de manière éclatante, y compris dans son éclipse olympienne. Il n’éclaire plus que les aveugles dont la conscience est éteinte. Ce début de règne prend une teinte crépusculaire qui rappelle la fin de règne de Philippe le Bel, souverain « disruptif » et vénal, qui se forgea, avec l’aide de son éminence grise Guillaume de Nogaret, une administration redoutable et dévouée, et lança le thème de la monarchie de droit divin, fusionnant, au grand dam du pape, pouvoir temporel et pouvoir spirituel. Sauf que dans le cas de Macron, éminences grises, ministres et député(e)s, pour la plupart, sont de vulgaires baltringues, des novices choisis non pas tant pour leur curiosité de la chose publique que pour leur figure avenante et leur servilité, des opportunistes sans imagination, des petites frappes ou des malfrats recyclés de la mandature précédente. Les premiers de cordée pris en faute se décrochent à la moindre bourrasque, non sans s’écrier dans leur chute : « Mais qu’est-ce que vous foutez en dessous ? », tout en guettant l’apparition dans les nuées d’une main secourable. Ils bafouillent des éléments de langage comme si, à force, la langue de bûche vous laissait des échardes dans la bouche. Les prétendus roués ne savent plus quoi dire. La lyrique creuse macronienne aurait-elle siphonné jusqu’aux ressources de la casuistique ? Quant aux nervis incriminés, ils plaident contre eux-mêmes avec une naïve éloquence qui ressemble fort à des aveux. Ainsi d’Alexandre Benalla qui, par la voix – mal inspirée en l’occurrence – de ses avocats, affirme avoir voulu « prêter main-forte » aux policiers. On retiendra moins l’intention de prêter assistance à des policiers visiblement débordés par un manifestant capable, tel le Dieu des chrétiens, d’être multiple en un, que le moyen de la main forte, parfaitement attesté et devenu insupportablement la norme au sein de la police et des bandes auxiliaires.    

Finish down pour la start-up nation. Si ce régime doit tomber, nous sommes quelques-uns à regretter que ce ne soit pas pour des avanies plus caractérisées qu’une énième exaction policière, comme le démantèlement du code du travail ou la privatisation des barrages. Mais, dans l’histoire humaine, les grands bouleversements ne suivent pas automatiquement les grandes injustices, et un micro-événement, comme partie d’un tout qu’il illustre à son échelle, n’est pas moins signifiant, ni moins remuant, qu’un événement fracassant. C’est ce que Hegel appelait la « ruse de la raison ». Une vie brisée parle aussi pour toutes les autres qui ont échappé aux vigies civiques.

Il aura suffi d’un grain de sable pour mettre en panne le rouleau compresseur macronien. Mesurons notre force à cette aune.

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