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Billet de blog 25 avril 2020

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Russie : comment éviter le Covid-19 dans les établissements médico-sociaux ? (2)

Maisons de retraite, internats psycho-neurologiques sont l’objet d’une vigilance collective en Russie. Inquiet, avant même les premiers décès, du développement de l’épidémie, le ministère du travail et de la protection sociale demande un isolement complet de ces établissements de l’extérieur. Les associations sont elles-même inquiètes des conséquences cette mesure.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Je reviens sur la situation des établissements médico-sociaux hébergeant des personnes âgées dépendantes ou des adultes handicapés en Russie, que j’ai déjà abordée plusieurs fois. L’actualité le justifie, ce sujet est au coeur de ceux que je voudrais aborder dans ce blog, et il me permet aussi d’être − je l’espère − concret. Je me refuse − y arriverai-je − aux généralités et à une présentation stéréotypée de ce pays. Essayons ensemble de chercher à en comprendre un peu la complexité, peut-être en serons mieux armés face à la notre, quand nous tirons le bilan de ce qui s’est passé dans nos propres établissements.

Je renvoie le lecteur à de précédents billets, il n’est pas inutile de connaitre le fil des décisions déjà prises, d’avoir une idée de ce que sont ces établissements et le nombre des personnes hébergées ou de savoir ce qui se passe à la maison de retraite de Viazma. C’est ici, ici, et ici, entre autres. La moitié de ces établissements sont des internats psycho-neurologiques, abrégé PNI en russe, j’ai aussi fait de cette abréviation un mot clé du club de Mediapart. 

Et voici, après cette trop longue introduction, ce qu’il y a de nouveau. Le 23 avril, Olga Batalina, vice-ministre du travail et de la protection sociale, a tenu une conférence de presse, dans laquelle elle que 457 cas de Covid-19 avaient été diagnostiqués dans les maisons de retraites et internats psycho-neurologiques russes. Pour 390 d’entre eux, il s’agit de résidents, pour 67 d’employés. 120 ont été hospitalisées.16 établissements sont concernés (il y a 1280 en Russie), dans 7 des 85 sujets de la Fédération. L’épidémie est à son commencement, certains voudraient croire qu’elle peut encore y être stoppée. 

Dans le « télégramme » adressé aux ministères de la protection sociale des régions que présentait Olga Batalina, les autorités fédérales leur recommandent de mettre en quarantaine les établissements sociaux et médico-sociaux, c’est à dire de les faire fonctionner en isolement complet, sans entrée ni sortie de l’établissement. Elle demande dans ce but la constitution parmi le personnel d’équipes qui seront pour 14 jours confinées avec les résidents.

Selon le ministère fédéral du travail et de la protection sociale, cette mesure est déjà appliquée dans 29 régions. Elle l’est partiellement dans 46 autres, et en préparation dans 23.

La vice-ministre l'a justifiée en expliquant que les cas d’infections qui avaient été analysés avait pour origine soit le personnel, qui continue à prendre les transports en commun, à faire ses courses et donc à être exposé à la contamination, soit des retours de résidents dans les établissements après des soins ou un examen médical à l’extérieur. Les précautions prises ne sont pas efficaces, du fait notamment de l’existence de cas asymptomatiques.

Elle a également recommandé aux régions, dont dépendent financièrement les établissements, de verser des primes supplémentaires au personnel qui y sera présent, en puisant dans leurs fonds de réserve.

Les associations défendant les droits des personnes handicapées ont réagi à ces décisions. Anna Bitova a déclaré comprendre la mesure, mais a demandé aux directeurs des établissements de ne pas cacher les difficultés qu’ils rencontreront. Et notamment le manque de personnel : il n’est pas possible d’accepter un retour à ce qui a été connu dans le passé, une aide soignante pour 100 personnes, et des résidents laissés sans soins dans leurs excréments. 

Elle a également confirmé l’appel à retirer les résidents des internats, en indiquant qu’il y avait de nombreuses autres solutions d’hébergement provisoire, pour de petits groupes de personnes : les internats scolaires sont fermés, il y a des sanatoriums ou des hôtels vides. Si à Moscou il est trop tard pour l’organiser, cela peut l’être dans d’autres régions. Elle ne pense pas avoir convaincu Olga Batalina. 

Niouta Federmesser est sur des positions comparables. Elle souligne que la Russie a pris du retard, et qu’aucune mesure ne peut protéger de l’épidémie des établissements où vivent plusieurs centaines de personnes. Qu’il aurait fallu il y a trois ans adopter la loi qui avait été proposée sur la tutelle, pour que les résidents conservent des liens à l’extérieur de l’établissement. Et que ces internats doivent être démantelés, c’est la seule manière d’éviter les conséquences catastrophiques d’une épidémie.

Le débat porte donc sur ce qu’il faut faire dans l’urgence, mai aussi sur l’existence même d’une partie des établissements médico-sociaux et surtout sur leur taille. Il y a consensus en Russie pour développer la prise en charge à domicile des personnes âgées dépendantes et des personnes handicapées, ou des formes d’hébergement alternatives, en appartements collectifs, par exemple. Cette évolution est en cours, elle n’est sans doute pas assez rapide. Elle a aussi ses limites : si les Russes pensent que la violence domestique est présente dans une partie des familles, ils savent aussi que les personnes âgées ou handicapées peuvent en être victimes.

Et ces établissements existent, ils se modernisent, ils ne sont toujours pas les lieux de relégation et de mauvais traitements qu’ils ont été. Il est normal que ceux, cadres et travailleurs sociaux, qui ont été à l’origine de ces progrès, les défendent et souhaitent les poursuivre.

L’épidémie va être un moment de vérité. Il faudrait que les maisons de retraite et les internats psycho-neurologiques fonctionnent, dans leur isolement forcé, avec humanité. Dans la transparence, avec l’appui de leur environnement, et notamment des associations, comme cela a été le cas Viazma.

Avec humanité. Pas dans les mots, dans ce qui se passe à l’intérieur des établissements. La marche est haute, et elle va branler. Je connais personnellement quelques ministres de la protection sociale et quelques directeurs d’établissements russes. Leur valeur humaine ne cède en rien, et de loin, à celle des cadres de nos administrations sociales. Ils peuvent le faire. Souhaitons leur, chaque fois que cela sera possible, de le réussir.

Tass (23 avril 2020) - Takie dela (23 avril 2020) - Asi (24 avril 2020)

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