Marie Lafarge (5): les deux Marie ou l'ingrate

Les intermittences de l’amitié. Cinquième volet de ma chronique sur la lecture de Marie Cappelle Lafarge, femme de lettres méconnue, que j’entreprends de découvrir et de mettre en lumière grâce au défi #JeLaLis.

Petit courrier des dames 1836 Petit courrier des dames 1836

« On ne saurait s’imaginer l’importance que l’on donne dans ces pensions à ces êtres assez ordinaires qu’on appelle des hommes, et qui ne sont ni beaucoup plus mauvais, ni beaucoup meilleurs que nous ! On en fait des serpents, des démons, des esprits de l’abîme sans cesse occupés à nous tromper, à nous fasciner (…) Je suis sûre que si on avait fait tout ces sermons à notre mère Ève en lui défendant l’arbre de la science, elle eût mangé deux pommes, et nous serions doublement malheureux par sa faute ! » (Marie Lafarge, Mémoires)

 

Te lisant, Marie Cappelle, raconter les années de ta jeunesse dans une époque troublée, j’en oublie que je tiens entre mes mains des Mémoires écrites par une femme de vingt-quatre ans. Il est des êtres qui n’ont pas besoin du grand âge pour porter sur leur court passé le regard implacable de la maturité. J’ai loué ta plume vive, qui sait se faire caressante mais pique plus souvent qu’elle ne flatte. Emportée par la lecture de tes pages où renaissent sous mes yeux tout un peuple englouti de barons et de comtesses, de colonels d’Empire et de roi des Français saisis dans leur brillance comme dans les replis moins glorieux de leur simple humanité, j’en oublie aussi que tes Mémoires sont un plaidoyer contre l’injuste condamnation qui t’a enfermée, à vie, dans une prison. Tes souvenirs décortiquent la cruelle machine de ton destin ; mais ils ne sont pas impartiaux.

À vingt ans, ta vie s’accélère, il ne te reste que quatre petites années de liberté. Tu es une orpheline et une fille à marier. Un certain « Monsieur de L*** » a demandé ta main, mais il venait trop tôt et s’y est pris selon les conventions, c’est-à-dire à rebours de ce que tu attends : « Je crois que s’il m’eût dit tout bas qu’il m’aimait avant de le dire tout haut à ma tante, je l’aurais accepté ; mais cette affection fut déclarée si convenablement, il était si impossible de la poétiser que je ne pus me décider à entrer dans la réalité de l’existence avant d’avoir vu fleurir et se faner quelques unes de mes illusions. » Intelligente, instruite et décidée, ton milieu te destine à une existence réduite aux rôles d’épouse et de mère. Tu veux vivre avant de te « courber sous ce manteau de plomb jeté par la société sur les épaules de ceux qui acceptent son joug. »

Vivre, pour une contemporaine des poètes romantiques, c’est sentir, c’est vouloir l’idéal, c’est se rêver en héroïne de Walter Scott mais dans un Paris inchangé depuis l’intrigant XVIIIème siècle, où tu passes l’hiver chez une amie de ta grand-mère, rue de Berry. Orpheline et fille à marier : tu es une créature aimable que l’on reçoit très bien par respect pour tes parents, chez l’une, chez l’autre, mais qu’il faudra bientôt caser. À Villers-Hellon, dans le château de ton grand-père, tu étais seule : « j’aurais eu besoin d’une amie ; je la cherchais inutilement autour de moi. » Tu la trouveras à quelques pas de « la jolie petite chambre » avec piano, que Madame de Valence a préparée pour toi.

Et voici que resurgit la famille Montbreton, de noblesse enfarinée, dont tu as fait plus haut le portrait au vitriol. Ainsi du fils Eugène, un « bon garçon » qui s’illustra dans l’imitation du célèbre singe Jocko « et obtint de si grands succès dans les salons du noble Saint-Germain, que la duchesse de Berry, à laquelle on en parla, témoigna le désir de jouir de son talent. M. de Montbreton eut l’honneur d’être admis à faire le singe dans les petits appartements des Tuileries, et la gracieuse princesse l’en récompensa en lui envoyant la croix d’honneur. » Il avait épousé une fille Nicolaï dont la sœur, Marie, avait ton âge et vivait rue d’Angoulême. Marie de Nicolaï a comme toi le goût de l’indépendance et de la liberté, et beaucoup plus de culot. Aussitôt, tu te sens « attirée vers elle par une intime sympathie ».

Marie Cappelle, si la vie t’avait menée sur un meilleur chemin, quelle romancière tu aurais fait ! Me voilà au détour d’une page de tes Mémoires, plongée dans une nouvelle dont tu es la narratrice et l’un des personnages principaux. Tu annonces d’abord la désillusion finale : « Hélas ! j’avais pris le vide pour la profondeur, l’amour des plaisirs du monde pour l’amour du bonheur de l’âme ! J’avais pris des impressions pour des sentiments, j’avais pris des sensations pour des pensées... » Les apparences se dressent contre la vérité : l’amitié aussi a ses intermittences. Tu vas faire le récit d’une double tromperie et conduire tes lecteurs de la rue Saint-Honoré aux jardins de Tivoli, des Champs-Élysées à Saint-Philippe du Roule, sur les lieux parisiens qui dessinent la carte du tendre de la coquette Marie de Nicolaï.

Pour ces jeunes cœurs qui battent aux jeux de l’amour et du hasard, tout commence par une preuve de confiance : « un secret véritable, qui rend tout à la fois bienheureuse et bien malheureuse » . Un jour d’hiver, voulant grimper dans l’omnibus, ton amie saisit l’aide « d’un gant jaune de la nuance la plus orthodoxe » et « levant les yeux pour les charger de remercier l’aimable gant, Marie avait vu qu’il appartenait à un jeune homme parfaitement bien de tournure et de figure, qui avait des manières de gentilhomme et des façons de grand seigneur. » Une deuxième rencontre à Saint-Philippe, pendant la messe, puis une série d’autres avec émois associés : « Sans se parler, ils se disaient tout. Ils avaient des jours de confiance et de bonheur, des jours tristes, pleins de jalousie, de rancœur, et de dépit. » Marie te confie qu’elle l’aime, mais qui est-il ? Elle le croit étranger, noble et riche, forcément riche. Après tout, elle aussi est une fille à marier. Elle veut te le faire rencontrer et tu la suis au Louvre où tu le vois pour la première fois ; tu te charges d’occuper la femme de chambre qui vous accompagne, pendant que ton amie dialogue de la prunelle et des cils avec l’inconnu : « Cette affection, qui avait déjà si vivement préoccupé Marie quand elle était seule pour rêver, devint bien plus profonde et bien plus active par le contact de nos deux imaginations. »

Ton récit romanesque des amours de Marie transfigure ton homonyme en personnage de fiction. Mais sous une apparence émancipée, se révèle une héroïne moyenne, Louis-Philipparde, rien qu’une donzelle constitutionnelle. À travers le personnage futile de l’autre Marie, perce ton désir d’exhiber la future Madame de Léautaud telle qu’elle se dévoilera : rusée, manipulatrice, mensongère, intéressée. Forces-tu le trait ? « On ne peut faire d’une figure réelle une peinture vraisemblable sans dépasser extrêmement, en bien ou en mal, les défauts et les qualités de l’être humain qui a pu servir de premier type à l’imagination », écrira George Sand, que tu admires. Pourquoi, enfermée dans la prison de Tulle, chercherais-tu l’ennuyeuse objectivité ?

« Espagnol et homme de lettres », la découverte de l’identité du prétendu mari gâte l’idylle. Et de sa position sociale : son père est directeur d’école. Marie de Nicolaï ne peut « devenir Madame Clavé, la femme d’un homme qui gagne de l’argent en écrivant ! » Jamais, dit-elle, ses parents n’y consentiront. Tu la rêvais passionnée, tu l’aurais voulue bravant les convenances, tu l’aurais admirée reine d’Espagne épousant Ruy Blas aux yeux du tout Saint-Germain ( le drame Hugolien ne sera joué que deux ans plus tard). Tu dois admettre que Marie n’est pas prête à se marier ni contre les préventions de sa caste, ni contre son confort. Mordante, tu lui lances : il « faut lui dire que vous le sacrifiez courageusement à un préjugé .» Elle te dit ne pas vouloir attendre que l’élégant à la si belle tournure ait fait fortune au Mexique ou ailleurs : « Quelle folie ! J’aimerais mieux l’épouser sans le sou que de rester trois ans à pleurer un absent comme les pâles fiancées de nos balades allemandes. » Il n’est plus question de l’épouser du tout. Mais elle veut jouer, encore, et elle a besoin de toi.

Cette réaction de Marie te déplaît et vous éloigne un temps. Et toi, qu’as-tu ressenti pour celui qui témoignera, plus tard, en ta faveur ? « Je l’avais aimé d’abord pour Marie, puis ensuite pour les nobles, bizarres et fiers sentiments qu’il laissait échapper de son cœur dans ses lettres. » Comprendre : aimé en « ami véritable ». Mais le connaissais-tu vraiment ? Ce bel hidalgo est le très catholique Félix Clavé dont on peut lire l’hagiographie dans une brochure rédigée « par l’un de ses amis » en un style emphatique tout à fait ridicule. Homme de sa sordide époque colonisatrice, il voyait en la terre algérienne des plaines à défricher, des coteaux à planter, et en lui-même un nouveau Robinson en quête de fortune. Pour se « venger noblement de l’oiseleuse perfide qui, après l’avoir pris dans ses filets s’empressa de le remettre en liberté », écrit le rédacteur de la brochure qui pourrait être Clavé lui-même, il s’en alla sur l’autre rive de la Méditerranée « donner une leçon de culture à des Arabes, entre les feux de leurs hordes barbares et de notre vaillante armée. » Marie Cappelle, que savais-tu de la guerre de conquête ? Les massacres des Algériens par l’armée française n’étaient pas chroniqués par le Petit courrier des dames qui préférait se réjouir, après les courses de Chantilly, de la fête extraordinaire qui serait donnée à Tivoli.

C’est une kermesse chic « au profit des pauvres pensionnaires de la liste civile » et Félix Clavé, l’un des fondateurs de la Société de Saint-Vincent-de-Paul y sera. Les deux Marie ont obtenu l’autorisation de s’y rendre, avant l’envol à la campagne qu’impose la poussière de l’été parisien. Tu décris les dames patronnesses dans ton style incisif : « Beaucoup de vieilles et laides douairières s’étaient métamorphosées en pavots, pivoines, soucis ; il y avait madame Lehon en héliotrope, madame Ch Lafitte en rose pompon, madame de Fitz-James en bluet, madame de Montaigu en sensitive, etc. Marie était un coquelicot au milieu d’une guirlande de pâquerettes de ses amies. » Tu ne dis rien de ta propre tenue mais observe de « petits aimez-moi très coquets et des ne m’oubliez-pas adorables », autant de prières qu’une danseuse foulera aux pieds. Comme dans tout roman d’amour, tu écris la scène du bal. Pendant le quadrille, Clavé tente d’arracher une promesse à Marie, elle se dérobe et folâtre avec un autre, il est jaloux, elle est lasse. « Je lui ai promis de lui écrire peut-être… s’il vous écrit, envoyez-moi ses lettres », te demande encore Marie avant de s'éclipser à Busagny.

Lettres écrites par elle, par lui, lettres reçues à ton adresse, de lui mais pour l’autre Marie, lettres conservées, serrées précieusement dans un coffre. Et soudain Marie de Nicolaï redoute ton imprudence, soupçonne une indiscrétion, prend peur. Tu sais tout, et tu possèdes des preuves. Elle te demande brutalement de lui rendre sa correspondance qui pourrait la compromettre. Elle n’a plus confiance. Alors, tu comprends : « On s’était servi de mon amitié toute dévouée comme une facilité et d’un moyen que l’on rejetait alors qu’il n’existait plus d’amour ou d’obstacle, et je souffrais et j’étais humiliée du rôle que l’on m’avait donné. » Sous la pression de Marie et de tes tantes, tu rends les lettres, mais la nouvelle n’est pas finie ; la chute est seulement différée et s'annonce cruelle. On n’est pas impunément le témoin d’une bassesse.

 

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