L'Espagne insoumise

Présentée par Unidos Podemos, et soutenue par un quart du Congrès des Député-es (82 voix sur 350), la motion de censure des Indigné-es dirigée à l'encontre de Mariano Rajoy n'a pas obtenu la majorité. Elle fera néanmoins date.

C'est « le parti politique le plus corrompu d'Europe ». En avril dernier encore, Ignacio González, entre autres ancien président de la communauté autonome madrilène (2012-2015) et ancien secrétaire général de la section madrilène du Parti Populaire (2011-2016), a été incarcéré aux côtés de son frère suite à une affaire de blanchiment de capitaux et une enquête de la Garde Civile portant sur une série d'adjudications irrégulières de contrats publics de construction, l'affaire « Lezo ». La veille de cette double arrestation, le tribunal pénal de l'Audience nationale avait convoqué le Président du gouvernement, Mariano Rajoy, pour qu'il témoigne dans le cadre de la « Gürtel », une affaire de clientélisme également, d'appels d'offre tronqués et de commissions occultes (précédent article d'Hispanofonía sur le sujet ici). Enfin, un mois plus tard, dans le cadre de la « Púnica », une énième affaire de blanchiment, un autre juge de l'Audience nationale accréditait les preuves de financement illégal du Parti Populaire fournies par la Garde Civile, pour environ 5 millions d'euros et à l'occasion de trois campagnes électorales, les élections nationales de 2008 et les élections autonomiques madrilènes de 2007 et de 2011.

« Rendez l’argent »

Détaillées à la tribune avec convictions pendant plus de deux heures par Irene Montero, la porte-parole parlementaire d'Unidos Podemos (UP), les motifs de la motion de censure à l'encontre du gouvernement du PP ne manquaient donc pas : au cours de ces cinq dernières années, soit autant d'années de gouvernement PP, plus de 800 de ses cadres ont été impliqué-es dans des scandales de corruption. Au total, de l'affaire de la caisse noire du Parti Populaire ayant servi à la fois à blanchir de l'argent sale et à détourner des fonds publics, à la destruction au sein même du siège du parti des disques durs personnels de Luis Bárcenas, ancien trésorier national du parti, en passant par l'affaire « Tarjetas Black », mettant à jour un système de rétribution opaque au sein de la banque publique Caja Madrid et impliquant l'ancien vice-Président du gouvernement et ancien directeur général du FMI, Rodrigo Rato, le PP est impliqué, à travers ses cadres,  dans plus d'une trentaine d'affaires, comme l'a rappelé Irene Montero à la tribune : « Taula », « ITV », « Ibercop », « Panama Papers », « Noós », « Acuamed », « Uniformes », etc.

 

Irene Montero enumera los diferentes casos de corrupción del Partido Popular © Podemos

Irene Montero, dans un discours qui restera dans les annales parlementaires espagnoles, a ainsi décrit les différentes ramifications d'une organisation politico-criminelle, ayant fait de la corruption un principe actif de l'action gouvernementale en brouillant, par exemple, les frontières entre le pouvoir judiciaire et le pouvoir exécutif en interférant dans la nomination du chef du parquet anti-corruption qui s'est par ailleurs révélé être un « juge offshore » (en raison de sa participation dans une société enregistrée dans un paradis fiscal), ou encore en instaurant « une police politique » pilotée depuis le Ministère de l'Intérieur pour surveiller les opposants politiques, notamment en Catalogne, et ce tout en collaborant avec les services du Ministère de la Justice et certains médias pour œuvrer à la destabilisation des adversaires politiques en montant des dossiers d'accusation tronqués ou en diffusant de fausses informations en périodes pré-électorales.

En pointant ainsi du doigt différent-es ministres et ex-ministres de Mariano Rajoy qui ont parasité les institutions, comme José Manuel Soria, ancien « ministre offshore » de l'Industrie et du Tourisme ayant dû démissionner suite aux révélations des Panama Papers, ainsi qu'une multidude de leurs proches directement concerné-es par des affaires d'enrichissement personnel via l'utilisation des réseaux politiques que leur offraient leur proximité avec les arcanes de pouvoir, -des cadres du PP ou des hommes d'affaires, actifs au plan local comme au plan national-, Irene Montero a renvoyé le parti héritier du post-franquisme à son reflet, celui des tentacules d'une pieuvre affairiste, un parti qui par son action gouvernementale a « saccagé le pays » par ses réformes « austéricides » pour le « livrer aux fonds-vautours » pendant qu’il « enrichissait ses amis » avec l'argent « de tous les Espagnols », au mépris, tout d'abord, des femmes, « premières victimes » de cette « corruption politique, économique et sociale ».

« Si vous ne nous laisser pas rêver, nous ne vous laisserons pas dormir »

Par la suite, après un exposé de près d'une heure sur la trame oligarchique et l'histoire contemporaine de l'Espagne lui permettant de s'expliquer les causes structurelles de la corruption dans le pays et au sein du Parti Populaire, -du poids de l'aristocratie et des dirigeants industriels de la fin du XIXe siècle à l'amnistie de la caste franquiste durant La Transition, en passant par la restauration conservatrice de 1939 et la dictature nationale-catholique du Général Franco-, Pablo Iglesias, le secrétaire général de Podemos et candidat du groupe parlementaire Unidos Podemos à la présidence du gouvernement, s'est réclamé des mouvements contestataires et souverainistes des Indigné-es du 15-M pour expliquer les motivations d'Unidos Podemos en présentant cette motion de censure (documentaire de Pere Joan Ventura à propos du courant des Indigné-es en Espagne publié précédemment ici).

Ainsi, à l'encontre de l'idéologie du Parti Populaire, du Fonds Monétaire International (FMI) et de la Commission européenne, d'un modèle de compétitivité ayant, pour stimuler les profits du tourisme et satisfaire des fonds d'investissement étrangers tel BlackRock, affaibli les négociations collectives, « flexibilisé » les conditions de travail alors que le chômage est resté structurel et les contrats majoritairement à temps partiel (73% des contrats de travail signés par les moins de 25 ans en 2016 étaient à temps partiel, selon Eurostat), appauvri et précarisé davantage les pauvres et l'ensemble des classes moyennes (plus du tiers des salarié-es vivent en-dessous du seuil de pauvreté, selon un rapport des services sociaux espagnols de 2017), Pablo Iglesias a simplement, certes comme candidat à la présidence mais avant tout en tentant d'incarner l'opposition politique, proposé cinq vecteurs de changement économique conformes au programme législatif d'Unidos Podemos (précédent article sur le sujet, ici) :

  • le soutien de la croissance économique par la transition écologique
  • l'étalage de l'imposition, la réduction du taux d'imposition des TPE/PME
  • la relance de l'investissement public, dans la recherche et le développement
  • la hausse du salaire minimum interprofessionnel et des transferts sociaux
  • l'égalité salariale à compétences égales

 

"Que la esperanza derrote al miedo. Sí se puede" © Podemos

La république catalane

Refusant enfin d'identifier la nation à la monarchie, Pablo Iglesias s'est ausi expliqué sur la vision d'Unidos Podemos concernant la plurinationalité de la nation espagnole, « nation de nations » selon l'article 2 de la Constitution de 1978. Isolé mais fort de l'appui des deux partis politiques les plus à gauche de l'hémicycle, Bildu, un parti souverainiste basque, et ERC, un parti républicain catalaniste, le secrétaire général de Podemos a ainsi décrit la relation conflictuelle entre certaines communautés autonomes et Madrid, parasitée par les mouvements nationalistes basque et catalan, d'une part, mais également parasitée par l'espagnolisme hermétique du Parti Populaire, lequel a trop souvent prétendu pouvoir homogénéiser un peuple précisément singulier pour son hétérogénéité culturelle, ses quatre langues officielles (basque, galicien, catalan et castillan, sans compter l'asturien) et sa tendance au confédéralisme.

Appuyant la tenue d'un référendum en faveur du respect de la souveraineté populaire concernant le modèle d'organisation territoriale en Catalogne et au Pays basque, mais aussi dans les Baléares, aux Canaries, en Andalousie, aux Asturies, en Galice ou encore en Castille-la-Manche et au Pays valencien, Iglesias a plaidé pour l'organisation d'un projet cohérent et commun à toutes les nations composant l'Espagne (res publica), dans le respect de la volonté populaire de chaque communauté autonome, mais a également prévenu le PP que si le gouvernement central s'opposait à la tenue d'un référendum en Catalogne, fixé par les autorités catalanes au 1er octobre 2017, Unidos Podemos se placerait du côté de la démocratie contre le Parti Populaire, qu'Unidos Podemos, ERC et Bildu estiment être une organisation criminelle ayant fait de la corruption, « une façon de gouverner le pays ».

 

¿Quieres saber qué es la trama? © Podemos

Finalement, même si cette motion de censure n’a pas abouti (le PSOE s'est abstenu), elle aura au moins permis de mettre en lumière le travail en cours des juges et des services de police comme la UCO ou la Garde Civile qui, depuis bientôt une décennie, n’en finissent plus d’enquêter sur des réseaux criminels en lien direct avec le parti maintenant au pouvoir en Espagne. Sur le plan politique par ailleurs, cette motion de censure « constructive » aura permis une repolarisation des débats parlementaires, tant à la tribune du Congrès que sur le plan médiatique, provoquant une tension communicationnelle qui avait eu tendance à s’estomper avec la majorité concédée (par l’abstention généralisée du PSOE) à la politique de Mariano Rajoy. De plus, après ce débat très médiatisé nationalement et plutôt long (Irene Montero est intervenue pendant plus de deux heures, Pablo Iglesias pendant plus de trois heures, et Mariano Rajoy et Pablo Iglesias ont échangé pendant près de 6 heures, sans compter les différentes interventions des différents porte-paroles des groupes parlementaires, etc.), le nouveau porte-parole du PSOE, après des mois de conflit, n’a eu d’autre choix que de se rapprocher d’Unidos Podemos, proposant même de « travailler à une majorité alternative » (sans pour autant parler de projet d'opposition concret). Quoiqu'il en soit, les budgets généraux proposés par le gouvernement, provisoirement suspendus depuis un an et demi d’instabilité politique, devraient être définitivement adoptés fin juin.

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