Le fil des poches, hiver 2014

Nous (Dominique, Sophie, Antoine, Vincent et moi) en avons parlé en grand format, souvent rencontré leurs auteurs : ces livres paraissent en poche, sélection.

Nous (Dominique, Sophie, Antoine, Vincent et moi) en avons parlé en grand format, souvent rencontré leurs auteurs : ces livres paraissent en poche, sélection.

Shalom Auslander a publié des recueils de nouvelles et un récit autobiographique. L’Espoir, cette tragédie est son premier roman. Et «Plagier Anne Frank. Il fallait oser ».

Salomon Kugel, juif non pratiquant, s’installe dans une ferme de Stockton, petite ville de l’Etat de New York. Lieu idyllique, « vierge de tout passé encombrant, sans histoire », terre de « l’absence d’historicité ». Pourtant Kugel, alerté par de petits bruits constants et dérangeants dans son grenier, va y découvrir, « hideuse, défigurée », « d’ailleurs il n’avait jamais vu quelqu’un d’aussi décrépit ». C’est Anne Frank ! D’abord Kugel ne la croit pas. Mais elle lui montre les « chiffres d’un bleu passé tatoués  sur son avant-bras livide ». Que faire ? « Anne Frank ou pas, folle à lier ou pas, à moitié morte ou pas, cette vieille était une foutue rescapée de l’Holocauste ». Difficile d’appeler la police ou de la dénoncer quand on est juif…

Anne Frank n’a donc pas péri à Bergen-Belsen. Elle a réussi à fuir le camp de la mort, à immigrer aux USA et vit depuis, clandestinement, dans des greniers, passant ses nuits à tenter de finir un roman qui lui offrirait la gloire pour de bonnes raisons. Parce qu’Anne Frank ne supporte pas d’être devenue une icône pour un journal mièvre, adulé parce que son auteure est supposée être morte adolescente dans un camp de concentration. « Personne ne voulait d’Anne Frank vivante. Les gens voulaient une martyre, car c’était la preuve que le point de non-retour avait été atteint, la preuve que ça allait mieux parce que ça ne pouvait pas être pire ». Interdite de liberté par la version officielle de l’Histoire, puisqu’elle a été « l'heureuse bénéficiaire de six décennies de culpabilité et de remords, monsieur Kugel », Anne Frank a été privée de sa vie et de sa vocation : devenir un grand écrivain et non la diariste malgré elle de la pire période de l’Histoire mondiale. Mais comment écrire quand son premier livre a été vendu à plus de 32 millions d’exemplaires ? Comment obtenir qu’on exauce son vœu fondamental, « je veux juste qu’on m’oublie » ?

  • AUSLANDER Shalom, L’Espoir, cette tragédie, 10/18 (8 € 40)Lire le Bookclub

 

Rose Edelstein vient d’avoir neuf ans. Pour son anniversaire, sa mère lui prépare un gâteau au citron. Jusque là, rien d’extraordinaire : mais lorsque la petite fille prend une bouchée « d’une belle couleur dorée », c’est la révélation. Elle ressent, exactement, les émotions et sentiments de sa mère cuisinant, son désespoir profond, son « vide », ses envies d’ailleurs.

C’est un bouleversement total pour Rose qui ne peut plus manger "normalement" puisque le goût est désormais remplacé par cet embarrassant sixième sens qui la transporte dans les pensées intimes de ceux qui ont cuisiné le plat. Peu à peu tout s’affine, elle est même capable de déterminer de quelle usine proviennent les aliments et d'entrer dans les pensées d'étrangers à sa famille, via un sandwich, un cookie ou n'importe quelle préparation.

C’est l’envers des choses qui est ainsi révélé à la « drôle de petite fille » : sa famille n’est pas aussi heureuse et unie qu’elle l’avait jusqu’alors cru. Rose comprend que sa mère mène une vie parallèle, mais elle ne peut dire ce qui la traverse, se confier, tant le règne du silence est fort dans sa maison. Rose fait ainsi très tôt l’expérience du monde adulte, sa dureté, ses codes, elle est isolée par ce "don" paradoxal. Si l’on est à Hollywood, ce n’est pas dans l’univers des stars, des paillettes et des super héros Marvel. Ici, c’est le quotidien d’une banlieue de Los Angeles sous cette lumière si particulière (« Dehors, l’air blanc virait au bleu. Le crépuscule californien si célèbre et romantique ») qu’évoque aussi Joan Didion dans Le Bleu de la nuit. Les clichés ne sont là que pour qu’Aimee Bender leur torde le cou, dans sa manière bien à elle de légèrement décaler le quotidien, le réinventer pour que le plus habituel devienne bancal et révèle son envers.

  • BENDER Aimee, La Singulière tristesse du gâteau au citron, Points (7 € 20)Lire le Bookclub (entretien vidéo avec la traductrice du livre, Céline Leroy, et son éditrice Nathalie Zberro)

Quoi de plus romanesque que la trajectoire brisée de Carlotta Delmont, diva des années folles qui se rêvait Mimi de Montparnasse ? Que la vie d’une femme qui aspira à ne jamais se laisser enfermer dans un carcan, coupant ses cheveux, refusant tout engagement, sinon scénique, forçant sa nature pour changer de tessiture ? « La soprano que vous connaissez n'est autre, à l'origine qu'une mezzo-soprano ; mais la mezzo-soprano se rêvait prima donna au point de forcer sa voix dès le plus jeune âge. Ce faisant, comme certaines Chinoises se bandent les pieds pour les empêcher de grandir, Carlotta Delmont allait contre la nature. Elle ne pourra sans doute pas chanter longtemps ces grands rôles de femmes écorchées, amoureuses légendaires et vénéneuses, pour lesquels elle a sacrifié sa tessiture naturelle, elle le sait. Mais devant quel sacrifice reculeraient les personnages qu'elle incarne avec une étourdissante vérité, ces femmes qui par amour peuvent tuer et se tuer ? »

Lorsque le lecteur la découvre, en avril 1927, Carlotta Delmont est aphone et, pour elle, « ne pas chanter (...) c’est comme ne respirer qu’à moitié ». La cantatrice américaine est en proie à une « suffocante mélancolie » dans sa chambre luxueuse du Ritz, perplexe face à ce qui « se joue » en elle. Peu de temps après, Le Petit Journal annonce sa disparition. Un avis de recherche est placardé dans Paris, sans trop d'espoir « à moins qu’elle n’ait revêtu son costume complet de Norma avant de disparaître ».

Mais qui est la femme sous les atours d'opéra, la « couronne de lauriers », « la robe blanche à l’immense traîne liserée de motifs étrusques », le maquillage qui « attirerait votre regard à des centaines de mètres » ? C’est cette identité sous les rôles de composition qu’interroge le roman, une fascination pour la fuite et la disparition dans ce qu’elles révèlent d’un tropisme du désir : s’échapper comme de se trouver.

Carlotta, portrait © Mediapart

 

Surexposée, traquée, la diva veut (re)devenir une femme, aimer, vivre. Elle s’offre une parenthèse enchantée qui causera sa perte, sans doute. Mais la liberté n’est-elle pas à ce prix ? En croisant témoignages, lettres, coupures de journaux, poèmes, télégrammes, le roman part à la recherche de Carlotta.

 

Oh ! n'est pas l’histoire d’un viol. « Ce qui m’intéresse, c’est l’après », dit Philippe Djian. « Je ne parle ni d’une femme qui tomberait amoureuse de son violeur ni d’une femme qui d’un seul coup découvrirait le plaisir sexuel parce qu’elle a subi un viol. C’est absurde, ce n’est pas du tout ça. » “Oh…” reposerait sur une intrigue peu vraisemblable ? Ni « la psychologie » ni l'histoire pour l'histoire ne l'intéressent : le viol est Incidences, une focale, un avant du récit. Le roman commence quand Michèle, son personnage principal, se relève : « Mon point de départ : elle a été blessée, violée, forcée. Tout a découlé de là. Je mets toujours mes personnages dans des situations extrêmes pour que les réactions soient intéressantes. »

Philippe Djian, histoire d'"Oh..." © Mediapart

L'intrigue n'est donc pas l'essentiel, et Djian accumule péripéties et événements qui poussent la vraisemblance à sa limite, la fiction dans ses retranchements. Michèle, dans le temps extrêmement resséré du récit, va être violée, voir mourir deux proches (sinon trois), perdre sa meilleure amie, la retrouver, être le témoin d'un meurtre et quitter son amant. Son père, depuis plus de trente ans en prison, a tué 70 enfants dans un club Mickey, ce qui lui vaut le surnom de « monstre d'Aquitaine ». Depuis lors, Michèle, dont la vie a été un enfer médiatisé, refuse de le voir, presque de penser à lui. Mais ce viol, soudain, creuse les plaies d'une femme de pouvoir qui a tout réussi, tout accompli. « Elle m’intéresse – et c’est même plus que cela, je suis amoureux de cette femme – par ses failles, par le fait qu’elle est forte et faible à la fois. J’aime ces deux pôles qui s’attirent et se repoussent dans un personnage. »

“Oh…” est là, dans le parcours d'une femme après sa chute, dans une langue aiguisée, d'une acuité terrible, un humour ravageur au détour d'une incise ou d'une parenthèse, une attention constante au style et à un à venir. Un roman haletant, que l’on sache ou non qui a violé Michèle, un récit en équilibre/déséquilibre dès les points de suspension de son titre. « Ça ne me dérange pas qu’on dise qui est le violeur. Je n’écris pas des romans policiers. Je ne suis pas allé le chercher très loin. Dans les mauvais films, c’est celui sur lequel le soupçon se porterait. Dans mon roman, c’est le seul susceptible de l’avoir fait. »

 

Haley Joel Osment et Dakota Fanning se sont rencontrés sur Internet, via le chat Gmail. Leur romance 2.0 se construit à coups de SMS, d’emails et d’échanges virtuels. «Surréels», corrige Haley, «ça semble surréel, comme si ça n’était pas vraiment vrai». Haley, 21 ans, et Dakota, 16, incarnent une génération qui chatte, se croit «dans un jeu vidéo», communique en échangeant de la musique téléchargée sur Ipod et dit ses obsessions en boucle. La mère de Dakota a appris la liaison de sa fille en lisant un post sur un forum, Haley transvase sa colère dans un blog, tous cherchent les occurrences de leur nom sur Google, les pseudos sont légion (dont le savoureux coup-de-boule-girl).

Cette génération médiatise tout : «Ils avaient commencé à faire des doubles peace and love sur les photos après avoir vu de nombreux Japonais le faire sur internet quelques semaines auparavant.» «À Penn Station ils se sont assis contre un mur et se sont photographiés en train de s’embrasser.» L’auteur ne précise pas s’ils ont posté le cliché sur leur mur Facebook, terme étrangement absent de l’indexqui clôt le roman.

Car ce récit pop et décalé se termine sur un index – marques, restaurants, lieux  mais aussi liste d’expressions du visage ou d’auteurs convoqués, de Bret Easton Ellis à Beckett, de Woody Allen à Hemingway – comme pour mieux souligner sa valeur d’alphabet d’une génération, en proie à une fatigue extrême («je suis fatiguée. Je ne me souviens pas de la dernière fois où je me suis pas sentie fatiguée»), un mal de vivre permanent, un vide — paradoxalement lié à la surconsommation — que rend magistralement le style neutre de Tao Lin tout en parataxe : peu ou pas de «et», de «mais» et de «donc», actions et paroles s’enchaînent, dépourvues de cohérence syntaxique, sans autre logique que celle d’existences qui ont un écran pour point de ralliement, (dé)connectées. Une manière de dire ces vies Tripped, comme dans la chanson de Neva Dinova que Haley Joel Osment a envoyée «par mail» à Dakota (deux références dans l’index).

Le style de Tao Lin est dans le constat, clinique, il semble reproduire un rapport au monde, un être là. Ses personnages énoncent des bilans désabusés, au point de faire disparaître toute marque typographique qui soulignerait une intention: «Est-ce qu’on est lundi aujourd’hui.» – «Yes. Heureux. Cool.» Fin des points d’interrogation ou d’exclamation, une atonie. En somme le «Qu’est-ce que je peux faire ? J’sais pas quoi faire !» d’un Pierrot le Fou version Twitter (absent, lui aussi, de l’index) : «Haley Joel Osment a dit qu’il ne savait pas quoi faire. Dakota Fanning a dit qu’elle non plus.»

 

 

 

« Lumières de Pointe-Noire, par le prisme des confrontations – intimes, bousculées, joyeuses, déchirées –, raconte une ville, une mémoire qui accepte de se perdre ».

Alain Mabanckou: Revenir à Pointe Noire © Mediapart

 

Dans son treizième roman, Andreï Makine « joue sur une immense envergure temporelle, puisqu'il s'attache aux péripéties du tournage d'un film consacré à l'impératrice Catherine II (1729-1796) par un héros makinien – donc à la fois esclave et maître de son destin enchevêtré : un cinéaste russe d'origine allemande. Cet Oleg Erdmann donne le premier coup de manivelle dans la visqueuse Urss brejnevienne ; il transformera ensuite l'affaire en feuilleton érotico-macabre pour la télévision d'un oligarque, Eltsine régnant... »

Andreï Makine : sur Catherine II... © Mediapart

 

Kafka est l’auteur de l’une des œuvres les plus puissantes du XXème siècle, mise en lumière par Jacqueline Raoul-Duval à travers l’histoire de ses «amours singulières» : Felice, Julie, Milena, Dora. Il leur écrivit des Lettres et puisa dans la passion amoureuse une rage paradoxale : destructrice et pourtant source de ses chefs d’œuvre. Il rencontre Felice à Prague en août 1912, et dès septembre, deux jours après sa première lettre, il compose Le Verdict, « d’une traite », dédié à la jeune femme, « Mademoiselle Felice B. ». Elle l’inspire, mais de loin. Leurs rencontres sont des échecs, Kafka fuit l’engagement, leur relation est faite de ruptures, d’emportements, de fiançailles rompues : « Quel être je suis ! Quel être je suis ! Je la torture et me torture à mort ! », écrit-il à l’ami de toujours, Max Brod. Il finira par rompre, au bord du mariage, repoussé, annulé.

Il rencontre Julie, souhaite l’épouser malgré (ou en raison de) l’opposition de sa famille, finit par fuir, rédige sa Lettre au père, ce fameux « double procès : celui que le fils intente à son père, et la riposte, cinglante, du père au fils ». S’ouvre alors l’ère Milena, une jeune femme passionnée, sulfureuse, qui souhaite traduire ses œuvres en tchèque. Elle lui échappe, elle est mariée, il tente de la conquérir par ses mots. Nouvel échec, nouvelle torture, naissance du Château, roman de la désillusion.

Et la paix, enfin avec Dora, qui accompagnera son agonie.

Jacqueline Raoul-Duval raconte L’éternel fiancé, de la première lettre à Felice, le 20 septembre 1912 à la mort de l’écrivain, le 3 juin 1924. Une décennie d’amours impétueuses, « singulières » (l’adjectif revient comme un refrain dans le roman), de correspondances frénétiques, de lettres qu’il préfère aux rencontres, décevantes, angoissantes. Kafka s’emporte, dans l’attachement comme le retrait, les reproches, les colères. Tout passe par ses lettres, échanges fiévreux, au rythme de son écriture. Quelle que soit la femme, jusqu’à Dora, seule exception sans doute, «une passion sans amour». La correspondance est un sismographe, le recueil des doutes de l'écrivain, de ses espoirs, de sa volonté farouche de liberté et de ses culpabilités, ses peurs, lourdes, qui l’étranglent.

  • RAOUL-DUVAL Jacqueline, Kafka l’éternel fiancé, J’ai Lu (6€70)Lire le Bookclub

 

Keith Scribner est  un jeune écrivain américain faussement classique. Comme bien d’autres il enseigne le creative writing en université, avec ce que cela suppose de narration sans graisse ni temps morts (hélas souvent vite oubliée, aussi), mais il a vécu loin des USA, Japon, Turquie, France, son regard s’en ressent. Son troisième roman, l’Expérience Oregon, met bien en scène l’éternel couple de trentenaires new yorkais, mais il emmène son monde dans une petite ville universitaire de fiction, Douglas, sise dans le très réel et très alternatif état de l’Oregon. Et si le livre raconte un couple qui en apparence pourrait poser pour une publicité GAP, ne pas s’y fier. Il y la côte Pacifique à hauteur de brouillard, les muffins de carotte bio, un bel examen de conscience américaine, et une jeune femme qui ne peut pas sentir son époux, au sens littéral.

Naomi, New-Yorkaise bon teint, vit une sorte de dépression blanche et feutrée, depuis qu’elle a perdu l’odorat, du jour au lendemain. Pour elle, « nez » de parfumerie, l’anosmie n’est pas seulement un effondrement professionnel, c’est une perte de repères , une amnésie sensorielle. C’est comme se souvenir du rouge quand on ne voit plus. Scanlon s’est épris d’elle dans cet état de faiblesse, la soutient, elle lui en est reconnaissante. La reconnaissance peut-être dangereuse, en amour.

Scanlon est universitaire, et s’est fait retoquer des universités prestigieuses pour s’être abandonné à son péché mignon , se prendre d’empathie  pour l’objet de ses recherches : les militants radicaux, l’alternatif. L’Oregon est son unique offre d’emploi, une titularisation est possible, à condition de « publier », être « remarqué ». Alors, un retour vers l’Est sera envisageable...

 

Dominer Le Royaume, telle est l’ambition humaine trop humaine, la volonté de puissance de Lenz Buchmann dont Tavares décrypte la « position dans le monde » avec Apprendre à prier à l’ère de la technique. Lenz Buchmann, personnage livresque jusque dans son nom, doublement – Lenz comme l’œuvre de Büchner, Buchmann ou l’homme du livre en allemand – est au centre de ce roman divisé en courts chapitres aux titres aphoristiques, « La compétence ne se définit pas avec le cœur », « quelle importance un doigt peut-il avoir ? », rassemblés en une table des matières de dix pages qui est déjà le récit d’une vie.

Apprendre à prier est en effet d’abord la biographie de Lenz Buchmann, de l’enfant sous la coupe d’un père autoritaire au vieil homme usé par la maladie, jusqu’à sa mort. L’itinéraire est celui d’une conquête du nom, effacer le frère, en revenir à la force du père que symbolise sa bibliothèque. Elle est un monde, un « organisme », elle implique, par le choix des volumes « une attitude, une morale propre », révèle une « stratégie d’attaque ». Elle est, pour Lenz comme elle l’était pour son père, un champ d’observation de l’homme et du monde, mais « un observateur qui observe pour agir », qui pousse à son terme le verbe fondateur de l’activité humaine : faire.

Buchmann d’abord chirurgien devient un homme politique, deux manières d’exercer sa toute puissance, sa main (tenir le bistouri, signer les lois), de mener les hommes, de s’approcher d’un pouvoir divin : « Lenz prit la décision d’abandonner complètement la médecine – il n’avait plus rien à conquérir dans ce domaine – et d’entrer dans le monde de la politique. […] Il était las d’avoir à traiter avec des hommes individuels et d’être lui-même un homme individuel ; il voulait opérer la maladie d’une ville entière et non d’un seul être vivant insignifiant ».

Là est le sens du roman, sa portée philosophique et politique au-delà de la simple chronique d’une vie : révéler les ressorts d’une telle volonté de puissance, « les mécanismes qui régissent l’existence », en un récit clinique, neutre, acéré. Dire le cynisme, l’ambition, mais aussi questionner la maîtrise humaine, alors que l’homme ne peut échapper à son destin, il croit le forger mais peu à peu l’histoire révèle ce qui a construit la mentalité si stricte, si monstrueusement dépourvue d’affect de Buchmann. Comme le déclarait Monsieur Valéry de manière bien plus joviale : « C’est le Destin dont j’ignore vraiment tout ».

  • TAVARES Gonçalo M., Apprendre à prier à l’ère de la technique, Points (7 € 70)Lire le Bookclub

 Claude, maître d’hôtel d’un très chic restaurant français de New York, déclare à son hôte : « Monsieur Karoo, c’est merveilleux de vous revoir ». Vous revoir, ou vous découvrir : merveilleux, oui. Il est indispensable de lire Karoo. Karoo, roman doublement posthume : son auteur est mort en 1996, son récit, crépusculaire, nous replonge dans l’Amérique des années 90. Fin de l’empire Ceausescu, chute du mur de Berlin, nouvelle carte du monde. A travers l’histoire d’un homme, Saul Karoo, nous est narrée l’agonie d’une époque.

Karoo est le grand roman américain de Steve Tesich, dramaturge, scénariste — Le Monde selon Garp d’après Irving, Georgia pour Arthur Penn, oscarisé pour La Bande des quatre de Peter Yates. Il publie son premier roman en 1982 (Summer Crossing). Karoo est publié en 1998, deux ans après sa mort, et enfin traduit en français chez Monsieur Toussaint Louverture, traduit par Anne Wicke, désormais disponible en poche, dans une édition dont le graphisme a été aussi pensé que lors de sa parution en grand format.

Karoo est un récit qu’une fois commencé on ne peut lâcher. Sur lequel on revient. Pauses nécessaires, recul espéré. Détachement impossible. Le roman s’imprime en vous, vous lie davantage que vous ne le lisez. Karoo signifie « le pays de la soif » en khoïkhoï, précise le colophon. Une soif inextinguible.

D’ailleurs, rares sont les journaux littéraires à ne pas avoir consacré une ou plusieurs pages à ce texte immanquable, pourtant tout sauf « mainstream ». Les qualificatifs employés tissent la toile d’une réception unanime (et méritée), que le site de l’éditeur résume d’une formule lapidaire : « Karoo est un salaud mais la presse l’adore ». Que les lecteurs suivent, on ne pourra rien demander de plus.

Saul Karoo est script doctor : il retravaille des scenarii à la sauce hollywoodienne. La plupart si « mauvais » qu’il pourrait les avoir écrits lui-même confie-t-il dans une pointe d’ironie désabusée, de cynisme drôlissime, d’amertume tranquille qui fait le sel de l’ensemble du livre. « J’étais un homme malade ». Imparfait du subjectif. En plein divorce, véritable saga du je t’aime moi non plus, en proie au mal du siècle comme à d’autres maladies originales et orphelines (impossibilité d’être ivre, déni systématique), Saul Karoo se définit lui-même comme un « électron libre, dont la force, la charge et la direction pouvaient être inversées à tout moment par des forces aléatoires extérieures à moi. J’étais l’une des balles perdues de notre époque. »

Le personnage est le symptôme d’un temps qui ne se porte pas très bien non plus, désaxé : années fric, années toc, où l’info dépérit au profit du ragot. Où l’art est gangrené par le marché, où spectacle et consommation dominent. Où l’on recule devant la vérité des sentiments, moment de « fuite devant l’intimité ».

 

Printemps barbare est une fable sur l'Amérique contemporaine qui suit le parcours d'une jeune immigrée, sans papiers, Araceli Ramírez, intellectuelle qui se rêvait artiste au Mexique devenue employée de maison dans la luxueuse villa californienne des Torres-Thompson. Elle prépare les réceptions du couple, s'occupe des enfants, fait le ménage. Mais la crise est là et le couple ne garde qu'Araceli à son service. La nanny observe les violentes disputes du couple. Lorsque la dernière dégénère, el señor et la señora disparaissent sans se concerter. Araceli reste seule avec les enfants. Désemparée, elle part à la recherche de leur grand-père à travers les quartiers de Los Angeles. L'odyssée tourne au cauchemar lorsque les parents accusent Araceli d'avoir kidnappé leurs enfants et que la jeune femme se retrouve au centre d'un procès qui passionne les médias et le public américains.

Le roman interroge d'abord la diversité américaine. Dans Printemps barbare, tous viennent d'ailleurs : Araceli du Mexique ; Scott Torres est un « pocho », né d'un père mexicain et d'une mère originaire du Maine. Sa femme, Maureen, vient du Missouri. Héctor Tobar s'est amusé à les faire « venir de lieux qui commencent tous par la lettre M ». Une manière de souligner, sous l'apparente proximité, qu'être originaire du Maine, Missouri ou du Mexique, c'est toujours être déraciné en Californie. Manière de dire aussi la complexité de l'adjectif unis des États-Unis.

Lors de la réception donnée par les Torres-Thompson pour les 8 ans de leur fils, les invités, qui se pensent progressistes, se comportent comme n'importe quel raciste à l'égard d'Araceli : le subordonné est un meuble de plus dans la maison d'une famille qui masque ses racines, un mobilier faussement mexicain dans « un espace ordonné selon un minimalisme de magazine de design », une unique photographie du grand-père métèque, qui d'ailleurs ne voit plus jamais ses petits-enfants. Plus encore, le jardin symbolise le rapport de la Californie à son passé : aux plantes grasses, le couple a préféré un luxueux jardin tropical, incongru sous ces climats, image d'une illusoire volonté de puissance sur le lieu comme de la difficile transplantation, en Californie, de ce qui lui est étranger.

Héctor Tobar, la Californie, terrain d'expérimentation pour la société américaine (vost) © Mediapart

La peinture de Tobar est d'une acuité terrible. Araceli est payée au noir, elle n'a pas de papiers d'identité. Ce qui ne dérange personne, tant qu'elle demeure dans les cadres imposés par ses employeurs. Tobar montre le double exil des immigrés : leur famille mexicaine, à laquelle ils envoient de l'argent, les pense riches et se détache d'eux. Aux États-Unis, ils sont enfermés dans leur différence.

Sous son uniforme de bonne à tout faire, Araceli est une artiste. Qui rencontre Lucía lors de son odyssée dans les bas-fonds de Los Angeles : étudiante à Princeton, Lucia mesure le fossé qui la sépare des siens à Huntington Park : ses anciens amis ne la « reconnaissent » pas et à son tour, elle est victime d'un double rejet. Comme le souligne l'écrivain, Araceli (ou Lucía) est son « alter-ego », « un intellectuel dans un corps d'immigré. Or les gens ont du mal à imaginer qu'un immigré puisse avoir une vie intellectuelle ».

  • TOBAR Héctor, Printemps barbare, 10/18 (9 € 60)Lire l'article dans Mediapart (et entretien vidéo avec l’auteur, par CM et Vincent Truffy)

Jesus Man, ce sont les années 90, le monde est divisé entre immenses espoirs (chute du Mur de Berlin, libération de Nelson Mandela) et déroute (chômage, faits divers atroces à la télévision, meurtres, viols) et pour tous, « le désespoir agissait comme un poison ».

Tommy est licencié, il a honte de son corps trop lourd, trop gras, « il était une chose obscène, à peine humaine ». Son existence est vide, sans avenir, il la comble artificiellement de McDo, sexe, mensonges et vidéos, se noie dans « l'appel du génital ». Il passe ses journées à se masturber, sous l'œil réprobateur d'une Vierge et d'un Christ crucifié au mur, figurant son abjection coupable de lui-même. Obsessions sexuelles, fantasmes de viol et délires mystiques se mêlent – « le sex-shop était une autre forme de sanctuaire » –, pour lui comme pour Neil, autre paumé qu'il croise dans son errance, qui abuse de son petit frère et « le lendemain matin, conscient de ses énormes péchés, rassemblait les couteaux, les clous, le verre pilé, pour faire couler son sang. L'ordure était dans son corps, son esprit, son cœur. »

TSIOLKAS Christos, Jesus Man, 10/18 (8€40) Lire l'article dans Mediapart

À suivre (pour la collection de printemps)

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