« La laïcité de l’égalité républicaine, pas celle des castes » (Episode n° I)

Une hypocrisie lourde de conséquences. Quel besoin a mené Luc Ferry à faire une loi ostentatoirement vexatoire ? Pourquoi Luc Ferry n’est-il pas allé directement, en toute simplicité, à l’emploi des circulaires Jean Zay ? Elles avaient pourtant fait leurs preuves quant à la restauration du calme dans nos écoles ; elles lui assuraient, en outre, une victoire à peu de frais sur ses concurrents.


« La laïcité de l’égalité républicaine, pas celle des castes »     (Episode n° I)


1- Une profession de foi laïque

Emmanuel Macron, candidat à la Présidence de la République déclarait : « Je ne crois pas pour ma part qu'il faille inventer de nouveaux textes, de nouvelles lois, de nouvelles normes, pour aller chasser le voile à l'université, pour aller traquer ceux qui lors des sorties scolaires peuvent avoir des signes religieux. ».

Emmanuel Macron, Président de la République , confirme : « La laïcité, ce n’est pas une religion d’État, c’est une exigence politique et philosophique, ça n’est pas la négation des religions, c’est la capacité à les faire coexister dans un dialogue permanent ».

Manifestement, Emmanuel Macron a choisi la voie de la concorde nationale bordée d’un garde-fou qui a fait ses preuves : la loi du 09 décembre 1905, sous la vigilance de la Constitution. Pour cette raison, le chef de l’Etat ne manquera pas d’ennemis. Pour cette même raison, il ne manquera pas d’amis non plus.

Un « conseil des sages » vient d’être nommé afin de « déminer » le terrain - du moins, à l’école (c’est bien connu, un démineur a intérêt à travailler à l’unité). La direction en a été confiée à Mme Dominique Schnapper. Certains se félicitent de cette nomination, d’autres la déplorent.

Car, dans une interview donnée au journal La Croix, la dame, qui manifestement en veut, déçue de la mollesse d’Emmanuel Macron, a déclaré vouloir qu’il fasse preuve de plus « de tranchant ». Elle a ajouté que « L’islamisme et le populisme ne sont certes pas identiques au fascisme et au soviétisme, mais ils ont tous en commun de vouloir détruire la démocratie. Face à leurs assauts, la fermeté s’impose. Il ne fallait pas être pacifiste dans les années 1930. Il ne faut pas se montrer complaisant envers la progression de l’islamisme comme du populisme aujourd’hui. »

Cette déclaration a le mérite de renvoyer l’islamisme à sa famille politique : le totalitarisme décrit par Hanna Arendt. Il y est en bonne compagnie au milieu du « populisme, du fascisme et du soviétisme ».

Sans vouloir faire un procès d’intention à Mme Schnapper, on voit mal, cependant, en quoi «l’islamisme, le populisme, le fascisme et le soviétisme » seraient susceptibles de détruire « la démocratie » à l’école. Car, soyons d’accord au moins sur ce point, le « conseil des sages » en question ne concerne que l’école.

À ce propos, j’ai à la mémoire la révolte majuscule de Toto, héros de mon enfance, qui , en entendant les soixante-huitards débattre de la « démocratie à l’école », sur le chemin des barricades – pour prendre leur quart - marmottait prudemment : « ça me fait mal au sein, tiens ! C’est pour de faux, à l’école on a juste le droit de se taire… ».

J’ai également le souvenir des circulaires du Ministre de l’Education Jean Zay, qui, en leur temps, avaient réussi à rétablir l’ordre. L’idée était simple et consistait à soustraire l’école aux passions (politiques et religieuses) des adultes : «(…)les écoles doivent rester l'asile inviolable où les querelles des hommes ne pénètrent pas » [1] .

C’est la sagesse même, car ,à l’évidence, sanctuariser l’école ,c’est préserver nos enfants, tous nos enfants.

La fin des années trente fut une époque de doute, identique à la nôtre à bien des égards. La République s’accrochait à son cap comme un colibri, pris dans un ouragan, à sa branche. La « chienlit » avant l’heure aurait dit le Général De Gaulle. C’était une époque de violences politiques majuscules : chaque faction y trouvait de quoi sustenter sa propagande, voire de quoi étancher sa soif de vengeance. 

À l’effervescence politique s’est ajoutée celle de la religion : l’Eglise Catholique vit là l’occasion de prendre sa revanche.

Les bagarres qui, comme toujours, commencent aux cafés des sports et du commerce, se sont généralisées. Comme un incendie irrésistible, elles se sont propagées dans nos rues, sur les places publiques, dans nos usines, dans les familles et ont fini par atteindre les cours de récréation de nos écoles.

C’est à ce moment-là que retentit le sifflet des circulaires Jean Zay intimant le calme dans les écoles. Et le calme revint.

Avant la loi de 2004 sur « les signes religieux ostentatoires  à l’école », la France n’était donc pas dépourvue des outils nécessaires pour imposer le retour du calme dans nos écoles. Encore eût-il fallu qu’on les employât.

2- Luc Ferry ou la trahison de la foi laïque     [2]

2004. Quinze ans après l’affaire du « foulard de Creil », nos gouvernants étaient  toujours à la remorque des lobbies des intérêts particularistes S.H.A.F [3].

Pour défendre le projet de loi interdisant le voile à l’école , Luc Ferry, faussaire impénitent ,l’a maquillé en projet pour l’interdiction des « signes religieux ostensibles à l’école » .Toutefois , par précaution, il a pris le soin de détourner le regard de l’opinion - comme on détourne l’attention du bébé de sa douleur – en pointant du doigt une « atteinte à la liberté religieuse des élèves » (sic !) .

Quelqu’un a dû lui signaler que l’article 2 de la loi du 9 décembre 1905 [4] rend ridicule cet argument. Luc Ferry, le madré, a sorti de sa manche un atout maître : les circulaires Jean Zay de 1936 et 1937 [1].

Jean Zay ! Un totem du Front Populaire ! C’est l’estoc - et de quelle taille - qui vous assomme durablement son homme politique de gauche.

Réglons notre stroboscope de l’hypocrisie pour obtenir un cruel ralenti sur cette séquence en particulier.

Quel besoin a mené Luc Ferry à faire une loi ostentatoirement vexatoire ? Pourquoi Luc Ferry n’est-il pas allé directement, en toute simplicité, à l’emploi des circulaires Jean Zay ? Elles avaient pourtant fait leurs preuves quant à la restauration du calme dans nos écoles ; elles lui assuraient, en outre, une victoire à peu de frais sur ses concurrents.

Non, M. le Ministre de l’Education Nationale de la République Française, Luc Ferry, a préféré jouer les pompiers pyromanes. En effet, en appeler « à la liberté religieuse des élèves », c’était l’assurance d’enflammer les querelles de clochers, de minarets et des zincs des cafés du commerce et des sports.

L’emploi des circulaires Jean Zay, toutes seules, aurait été et demeure dangereux pour nos faiseurs d’opinion. En effet, elles sont capables de régler le problème du voile en toute simplicité et montrer, par la même occasion, que le « Schmilblick » - qui dure depuis 1989 -n’est que de l’enfumage : c’est, autant dire, la ruine annoncée d’une entreprise de sape qui, bon an mal an ,fait couler son quota d’encre et de salive au bénéfice des lobbies particularistes.

3- Analyse des portées respectives des circulaires Jean Zay et de la loi de 2004 sur les signes religieux ostentatoires.

Les circulaires Jean Zay, sans équivoque, forcent le retour au calme : « les écoles doivent rester l'asile inviolable où les querelles des hommes ne pénètrent pas ». Sont concernées, donc, toutes les querelles des hommes, mais rien que les querelles des hommes. Leur spectre embrasse le champ politique et le champ religieux : toutes les monstrations, quelle qu’en soit la forme, relatives à l’un et à l’autre sont prohibées.

Pour ce qui concerne le religieux. Les circulaires Jean Zay réalisent donc une restriction dans l’espace légal couvert par l’article 2 de la loi du 09 décembre 1905 . Cette restriction est justifiée par l’urgence de maintenir l’ordre public : elle relève donc de la section III, de ladite loi, intitulée « Police des Cultes ».

Soulignons que la Constitution, la Convention  Européenne des Droits de l’Homme  [5]et  celle de  l’ONU, autorisent  explicitement les restrictions de cette nature quand il s’agit du maintien de l’ordre public. Notons que l’article 55 de la Constitution donne à ces accords internationaux une portée supérieure à la loi.

La loi de 2004, sur « les signes religieux ostentatoires », d’évidence, ne couvre qu’une infime partie de cette restriction réalisée par les circulaires Jean Zay dans l’espace légal couvert par l’article 2 de la loi du 09 décembre 1905. Elle vient fermer la porte des écoles aux troubles à l’ordre public imputables à l’exploitation de l’affaire du «voile dit islamique » et seulement cela.

Malgré le caractère vexatoire que certains croient déceler dans cette loi, notons que les Français musulmans la respectent au pied de la lettre et ce d’autant mieux qu’ils se savent victimes d’une cabale qui, sur le fond, ne repose sur rien de sérieux et qui n’a que trop duré : pour eux, l’enfant n’a aucune obligation envers Dieu : il n’est tenu à aucun des cinq piliers de l’islam, il demeure un musulman en devenir comme il est un citoyen en devenir.

Remarque:le fait que l’enfant musulman n’a aucun devoir envers Dieu devait normalement couper court à l’affaire du voile ; mais nos gouvernants ont « oublié » de s’enquérir de la question, tout simplement ; comme c’est ballot !

Les Français musulmans ont droit à la protection de la loi - comme tous les autres Français - que la menace vienne d’une infime partie des leurs ou du reste de la société et ce, quelle qu’en soit la nature.

Contrairement aux circulaires Jean Zay, la loi de 2004, sur « les signes religieux ostentatoires » ne protège donc pas l’écolier musulman - ni ses parents, par ricochet - des menaces nées des agitations orchestrées, au mépris des lois de la République, sous couvert de laïcité, par des hommes et des femmes politiques clientélistes et les lobbies des intérêts particularistes S.H.A.F.

La lettre ouverte au Président Hollande[6] montre comment ils s'y sont pris pour flouer la loi du 09 décembre 1905. La lettre ouverte au Président Macron montre [7] comment ils s'y prennent pour déconstruire, à leur seul profit, cette restriction réalisée par les circulaires Jean Zay et communément admise depuis.

Liens: 
[1] http://classes.bnf.fr/laicite/references/Circulaire_de_Jean_Zay_1936.pdf
[2]https://blogs.mediapart.fr/280128/blog/221217/extraits-la-foi-laique-ferdinand-buisson
[3]https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/170917/la-coalition-des-interets-particularistes-shaf-ou-l-aristocratie-du-moment
[4] https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000508749

[5]  http://www.echr.coe.int/Documents/Convention_FRA.pdf

[6] https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/011016/lettre-ouverte-m-le-president-de-la-republique
[7]https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/160118/ecole-et-manipulations-lettre-ouverte-m-le-president-de-la-republique

 

 La suite dans le prochain épisode.

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