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L'escarbille

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Billet de blog 24 octobre 2018

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Il était une fois dans le monde…

L’onde tellurique de l’affaire Khashoggi ruine les chances du Prince héritier d’Arabie Saoudite et ébranle la politique domestique des USA. Malgré les protestations d’amitiés indéfectibles, il semblerait bien que l’Arabie Saoudite soit devenue « un bâton merdeux ». Et les élections de mi-mandat approchent.

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« l’Etat islamique a perverti l’Islam mais le germe de cette perversion trouve son fondement dans la pratique religieuse enseignée par le wahhabisme qui est intolérant, puritain et xénophobe » Chris Murphy, sénateur démocrate, USA


Manifestement, le mensonge est un art « subtil et délicat ».

Le chapelet de versions déconcertantes – puériles selon certains - donné par Riyad sur cette disparition en a exaspéré plus d’un .Il y eut surtout le déni entêté du consulat saoudien d’Istanbul, une première version donnée par le prince héritier, puis une seconde. Il y eut cet avertissement de l’agence de presse officielle saoudienne selon lequel « toute sanction internationale entraînerait des représailles saoudiennes». Des mal-pensants y verraient comme de la menace. Mais contre qui ?

Pas contre les USA, tout de même : le bouclier US, précieux hier, leur est devenu vital, aujourd’hui. Ils se sont fait tellement d’ennemis mortels ! La liste est longue des nombreux monstres qu’ils ont créés - et qui, depuis, leur ont échappé – en passant par le Yémen martyrisé, le Qatar ostracisé, la Syrie exsangue et l’Iran sur le qui-vive forcé permanent. Tous ruminent leur vengeance....

Sa révolution islamiste shiite [1], son développement conséquent malgré – ou grâce- aux agressions qu’il subit sans cesse depuis 1980, les S300 (voire les S400) - qui sanctuarisent son territoire - font de l’Iran un pays solide qui fait peur à son voisin wahhabite.

Le malheur pour l’Islam mondial [2] est d’être pris en otage par des satellites issus de sa  périphérie distale . Sur le ring coranique, le schismatique shiisme duodécimain iranien est en butte à la prétention exorbitante de la secte (bida’a) wahhabite [3] qui, un pied sur la Mecque, l’autre sur Médine, bien à l’abri du bouclier US, clame : « l’Islam c’est moi !».

Quoi qu’il en soit, l’honnêteté force à dire que l’Iran confirme la thèse Nietzschéenne selon laquelle « ce qui ne me tue pas, me rend plus fort ».

Non. Ces menaces de la presse officielle tendent à intimider les fournisseurs et clients occidentaux bien sûr, mais surtout les Saoudiens eux-mêmes : les aristocrates rudement écartés de l’exercice du pouvoir et de la manne pétrolière mais surtout le peuple.

Pour ce qui concerne les princes et les aristocraties – celle du pouvoir spirituel et celle du pouvoir temporel - un certain nombre de personnalités parmi elles ont été évincées et déplorent l’activisme, l’arrivisme et la poigne de fer du prince héritier. C’est là l’occasion rêvée de lui « couper l’herbe sous les pieds pour revenir dans la course ».

Pour ce qui est du peuple : l’organisation est tribale - comme en Lybie. Le clientélisme est la règle ; la loyauté est intéressée et graduable ; la tribu prime sur l’individu et sur les institutions. Cela donne bien des latitudes aux forces centrifuges.

Le vent du boulet du printemps arabe, tant honni, siffle encore aux oreilles des Saouds : le germe de la contagion, même en état de quiescence apparente, demeure crédible. Aussi, montrer les dents, dans un tel contexte, est nécessaire pour contenir les menaces - l’Histoire ne manque pas d’exemples d’instrumentalisations réussies de crises locales ou internationales par des oppositions.

L’affaire Khashoggi génère une crise importante dans et hors du « sérail ». Elle ne mènera probablement pas à un changement radical et encore moins à une transition violente car les USA ne le permettraient pas : la dynastie des Saouds leur est bien trop précieuse en l’état. L’oncle Sam autoriserait tout au plus un coup d’état familial et feutré comme en 1964, contre le Roi Saoud Ibn Abdel Aziz Al Saoudi [4] : exit Mohamad Ibn Salman, revoilà Mohammed Ibn Nayef ?

L’oncle Sam, bretteur fébrile sur le pré, pour la dot et les beaux yeux de sa cruelle

Le 19 Octobre 2018, Robin Wright du New Yorker titrait : « Acceptation trop zélée du président Trump de l’excuse de l’Arabie Saoudite dans l’affaire Khashoggi. » Selon lui, le président Donald Trump « semble désormais prêt à adopter la version saoudienne des événements entourant la disparition de Jamal Khashoggi ».

Deux semaines après la disparition du journaliste saoudien, le secrétaire d’État Mike Pompeo a été reçu brièvement par le roi saoudien Salman, puis plus longuement par l’homme fort du Régime, le Prince héritier Mohamed ibn Salman Al Saoudi. Les entrevues se sont montrées cordiales – joviales même, du moins entre le Prince et le N°1 de la diplomatie US qui ont profité de l’occasion pour minimiser la crise, devant les caméras. «Nous sommes des alliés puissants et anciens (…) Nous relevons nos défis ensemble » laisse entendre l’héritier de la couronne ; “Absolument ” confirme Pompeo.

Selon le New Yorker, les deux hommes ont plaisanté et ri : ce fut « une démonstration de camaraderie frappante au milieu des histoires, pour le moins horribles, qui courent sur la mort de Khashoggi ». Rappelons que la rumeur, grandement confortée par les déclarations des officiels turcs, disaient le disparu « démembré - dans le consulat d’Arabie Saoudite à Istanbul ».

Les autorités turques maintiennent mordicus leur affirmation selon laquelle « quinze responsables saoudiens, dont un expert en médecine légale, se sont rendus à Istanbul à bord de deux jets privés, le 2 octobre, jour de la disparition de Khashoggi, et se sont envolés après avoir passé quelques heures au consulat et à la résidence du consul ».Mardi , le journal le Times a précisé , pour sa part, que , parmi ces quinze hommes , quatre étaient des proches du prince héritier saoudien (dont M. Maher Abdulaziz Mutreb, qui a été photographié à côté du prince héritier , lors de sa tournée en Occident , début 2018).

Le président Trump qui s’est empressé d’accepter la première version saoudienne du déroulement présumé des événements, a rappelé depuis les liens indéfectibles unissant l’Arabie Saoudite et les USA ; tout comme Pompeo, du reste, qui dans une déclaration par courrier électronique au Roi Salman, souligne «le partenariat solide établi entre l’Arabie Saoudite et les États-Unis».

Cette volonté zélée de l'administration US d'accepter la thèse saoudienne suscite ici et là des remous. C’est de la «foutaise», déclare, avec retenue, Bruce Riedel [5] qui poursuit : «Les membres de l'équipe d'interrogatoire et d'assassinat comprenaient plusieurs membres de la Garde royale, un régiment sous le commandement personnel du prince héritier. Ils ne font rien sans son contrôle direct et son approbation. L’idée selon laquelle il s’agirait d’une opération solitaire est absurde (…) Je ne pense pas que ça va marcher (…) Cela peut passer avec Trump mais pas avec le Washington Post." Riedel ajoute dans Politico [6] : «Le plus ancien partenaire de l’Amérique au Moyen-Orient est de plus en plus dangereux pour la stabilité régionale et pour sa propre stabilité »

Des Républicains regimbent contre ce qui leur semble être une explication bancale. «Où est le corps?», A demandé sur CNN le sénateur de Floride, Marco Rubio, membre du Comité des relations étrangères qui a qualifié le cafouillage de« catastrophe » pour les Saoudiens et y voit des répercussions fâcheuses pour l’administration Trump et la «stratégie US au Moyen-Orient ». «Pourquoi ne pas informer la famille? Pourquoi ont-ils passé près de neuf jours à dire qu’ils ne savaient rien du tout? ». « C'est un problème que nous devons aborder du point de vue des Droits de l'Homme (…) Ce n’est pas parce que nous travaillons avec un pays donné que les États-Unis peuvent hausser les épaules et dire ‘’circulez, il n’y a rien à voir ici’’ ».

Christopher Murphy, sénateur démocrate du Connecticut, membre de la commission des affaires étrangères, ne s’embarrasse guère plus de précautions oratoires : "Nous avons entendu la théorie ridicule des" tueurs voyous " émise par les Saoudiens (…) ». « Ce qui est absolument extraordinaire, c’est que pour [nous faire ‘’ avaler des couleuvres ‘’], ils ont réussi à engager le président des États-Unis comme agent de relations publiques ».

Sommé de marquer « la désapprobation américaine », le Secrétaire au Trésor, Steven Mnuchin, fait face à une pression croissante pour l’amener à se retirer du tour de table, Future Investment Initiative, prévu ces jours-ci pour le financement de l’Arabie Saoudite. Le Sénateur républicain de l'Indiana, Todd Young, membre de la commission des relations extérieures, exige, au nom des « valeurs fondamentales de l'Amérique » la suspension des ventes d'armes à l'Arabie Saoudite.

Sur la scène internationale : Mme Merkel stoppe la vente d’armes à l’Arabie et semble même vouloir suspendre les contrats en cours. Plusieurs grands noms de la technologie, des affaires et de la finance se sont déjà retirés, notamment J.P. Morgan Chase, Ford, Mastercard et Blackrock. Le FMI s’offusque. What else ?

L’Arabie Saoudite, enlisée au Yémen, n’avait pas besoin de ce scandale supplémentaire : la chevauchée du Prince Mohamad à la tête de l’exécutif vire au cauchemar. Mais les Saoudiens tentent malgré tout de minimiser les revers subis. Le porte-parole de la conférence Future Investment Initiative, se veut même serein : "Bien qu'il soit décevant que certains intervenants et partenaires se soient retirés, nous sommes impatients d'accueillir à Riyad des milliers d'intervenants, modérateurs et invités du monde entier du 23 au 25 octobre".

L’Arabie Saoudite a, depuis, déclenché un contre-feu : il faut protéger « le soldat M.B.S. ». Elle donne une autre version de l’affaire, pour la crédibilité de laquelle elle sacrifie deux pièces maîtresses de son échiquier politique : elle destitue deux proches collaborateurs du Prince héritier : le général Ahmed al-Assiri [7] des renseignements, et Saoud al-Qahtani, conseiller.

Interrogé, Donald Trump, sans se démonter, juge « crédible » la nouvelle version de l’affaire donnée par Ryad samedi. Rappelons que l’homme avait soutenu la première version avec aplomb, fustigeant avec morgue les critiques contre la monarchie et souffletant, lors d’une conférence, l'Associated Press d’un cinglant : « Vous y revenez avec votre " coupable jusqu'à preuve du contraire " » (…) Je n'aime pas ça…”.

Répondant au sénateur de l'Indiana, Todd Young, par médias interposés, Trump déclare que les commandes saoudiennes s’élèvent à 450 milliards de dollars - dont 110 milliards de fournitures militaires - « (…) Ce n’est pas constructif pour nous d’annuler une commande comme celle-là (…) Cela nous fait beaucoup plus de mal qu’à eux ».

Certes, ces commandes sont d’un grand secours pour la balance commerciale US, mais il y a plus, une relation symbiotique : les USA protègent les Saouds et les Saoud servent les intérêts vitaux des USA. L’Arabie Saoudite joue un rôle clé dans la politique américaine de la triangulation forcée « Pays Consommateurs de pétrole – Dollars- Pays producteurs de pétrole » [8]. En asservissant l’Arabie Saoudite, les USA mettent le débit de son pétrole au service de leurs intérêts propres. « Le pétrole saoudien est crucial pour lisser l’offre, [à prix constant voire revu à la baisse, y compris dans des situations extrêmes, comme par exemple lors des] « sanctions réduisant les exportations iraniennes » [9].Rappelons que les USA sont redevenus de grands producteurs grâce au pétrole de schiste [10], mais ils avaient déjà mainmise et droit de regard sur la quasi -totalité de la filière hydrocarbure mondiale.

Le gaulois rennais colérique qui raye rageusement les murs de notre bonne ville bretonne d’extraits de « With God on our side » de Joan Baez [11], conclut immuablement par : « (…) les Droits de l’Homme, mon culonel !!!!)

Sources  :
[1] https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/130617/le-shiisme
[2] https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/270916/de-la-soi-disant-unicite-de-la-sharia-et-du-pseudo-monolithique-islam
[3] https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/130617/b-4-le-salafisme-wahhabite
[4] Le Prince Fayçal gagna ses galons de gestionnaire peu à peu et sut se rendre indispensable. Nommé Premier Ministre en 1958, il démissionna en 1960. Devant la gravité de la situation, Il fut rappelé dans l’urgence en 1962 par le conseil des princes. Alcoolique, incompétent et velléitaire, le Roi Saoud était à « couteaux tirés » avec son demi-frère Fayçal, avec l’Egyptien Nasser – qu’il avait même tenté de faire assassiner- et avec le Yémen (déjà !).Trop, c’était trop ! Le conseil princier et les oulémas wahhabites lâchèrent le Roi, les USA autorisèrent son renversement feutré qui eut lieu le 25 octobre 1964.
[5] Bruce Riedel, analyste du renseignement et auteur de Kings and Presidents: Saudi Arabia and the United States since FDR (Geopolitics in the 21st Century)
[6] https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2018/10/saudi-arabia-jamal-khashoggi-killing-mbs.html
[7] Ahmad Al Assiri, le n°2 de la direction générale du renseignement, récemment limogé, était depuis le début le porte-parole chargé de la guerre au Yémen. Ce qui faisait de lui un proche de Mohammad Ibn Salman, ministre de la défense et prince héritier. Ils se rencontraient donc régulièrement. Au début de la guerre, Mohammad se vivait comme le commandant en chef de ce que l'on appelait alors l'Opération Tempête Décisive. La suite montra que cette opération était tout sauf décisive, Al Assiri demeura seul comme vitrine obligée de cette guerre qui laisse 13 millions de Yéménites mal nourris dans ce que les Nations Unies considèrent comme la pire famine depuis un siècle...
[8] https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/281216/moyen-orient-genese-du-chaos-et-si-y-regardait-de-plus-pres
[9] « Le pétrole saoudien est crucial pour lisser l’offre, [à prix constant voire revu à la baisse, y compris dans des situations extrêmes, comme par exemple] « les sanctions réduisant les exportations iraniennes ».
[10] https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2018/02/12/petrole-de-schiste-comment-la-production-a-ete-decuplee-en-dix-ans-aux-etats-unis_5255531_4355770.html Et https://www.connaissancedesenergies.org/etat-des-lieux-sur-les-reserves-de-petrole-et-de-gaz-des-etats-unis-151126
[11] Joan Baez, With God on our side, https://www.youtube.com/watch?v=97trw1rrls4

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