Hebdo du Club #44: place aux jeunes

Cette semaine dans l'Hebdo du Club de retour après une longue absence, nous explorons le sort de la jeunesse. Au cœur des chamboulements des réformes et bientôt du Service national universel, mais présents dans les révoltes sur les ronds-points ou aux abords des lycées, l'avenir des jeunes mobilise nos contributeurs. Notamment par le regard de profs fatigués, mais engagés.

Après une fâcheuse absence de quelques mois, l’Hebdo du Club revient. En cause, le retour d’un binôme aux commandes de notre espace participatif. Je rejoins donc Sabrina Kassa, qui tient les rênes du Club depuis 2015 avec sagesse, patience et panache. Candeur de débutante oblige, je suis animée d’espoirs exaltés quant aux foisonnements de billets, tribunes et discussions qui donneront vie au Club. 

Cette semaine, ce sont les profs qui prédominent notre sélection. Las, fatigués, excédés par les réformes, mais vent debout et toujours gourmands d’enseigner. Mais il faut le dire : leur jauge d’optimisme s’amenuise à mesure que les réformes corrodent l’institution ou que Parcoursup tourmente leurs élèves. Par ricochet, c’est donc aussi du sort de la jeunesse qu’il est question dans notre Hebdo, à laquelle on veut imposer un « Service national obligatoire » – le sujet attise les interrogations de nos contributeurs – pour mobiliser en eux la flamme de l’« engagement », une notion dont ils seraient étrangers. Pourtant, les mobilisations récentes aux côtés des gilets jaunes ou encore la moyenne d’âge (17-20 ans) de la grande manifestation écologique bruxelloise de ce jeudi 31 janvier laissent penser le contraire.

 La casse de l’enseignement professionnel « ne soulève pas les foules »

Laurence de Cock, historienne de l’éducation et habituée du Club, note que la réforme du lycée professionnel passe inaperçue. La destruction de cet enseignement, qui concerne près d'un quart des lycéens, se trame en toute tranquillité. L’historienne rappelle d’abord l’étau qui enserre l’enseignement professionnel depuis la fin du XIXe siècle : une double tutelle, « entre le ministère de l’éducation et le milieu patronal ». De ce ballottement découlent des choix politiques, et la logique qui préside à cette réforme opte « pour sa délégation au secteur économique », en ajustant la formation à une demande du marché, au risque de sacrifier « la dimension intellectuelle de la scolarité ». Résultat : en CAP, un élève bénéficiera de dix heures de cours d’histoire en une année. « Autant dire, rien. »

Un commentaire empreint d’expérience corrobore la suspicion de Laurence de Cock sur la défaveur de l’élite politique pour ces élèves, et confirme une relégation sociale plus globale de cette population.

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Comme en écho, Emmanuelle Joshua, professeure en lycée professionnel dans les quartiers nord de Marseille, a publié le 28 janvier un témoignage percutant. On y découvre la déconsidération manifeste du gouvernement pour tout un pan de l’enseignement, et pour les catégories populaires qui en bénéficient. Par le titre du billet – « Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ? » –, l’auteure nous renvoie à un poème de Victor Hugo, Melancholia, qui évoque le travail des enfants au XIXe siècle. « Innocents dans un bagne, anges dans un enfer, / Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer. » La référence n’est donc pas anodine. Une allusion un soupçon provocatrice, qui fait pourtant sens à la lecture du billet. 

Mais Emmanuelle Johsua ne s’attaque pas seulement à la réforme. Sa colère est plus vaste, et émane aussi de l’épisode de Mantes-la-Jolie. L’image est encore dans toutes les têtes, dans son halo d’étrangeté presque impensable : des dizaines de lycéens agenouillés, mains posées sur la tête, immobiles et surveillés par des policiers. « À cela s’ajoutaient les tirs de flash ball, et les joues arrachées, et les yeux crevés. » À l’égard d’un tel bilan, une seule qualification s’impose : la violence. 

 « Qui va oser réclamer ses heures, quand le poste d'un·e collègue est mis en danger ? » 

C’est dans une sorte de litanie que ce mot de violence revient, à tous les étages de l’école, dans le billet du 27 janvier d’Amélie Hart-Hutasse, également enseignante, « La violence d’une dépossession ». Il s’agit pour elle de retourner le vocable contre l’institution : c’est la politique qui attaque et détruit. Il ne s’agit pas de nier les violences commises par les élèves, mais de rappeler qu’ils n’en sont pas les seuls experts. Une brutalité institutionnelle érode l’enseignement de jour en jour, une « violence gestionnaire » que l’auteure détaille par une nuée de questions : « Qui n’a pas besoin de conditions de travail décentes ? […] Comment ne pas se retrouver en concurrence avec ses collègues, dans un contexte de gestion de la pénurie ? Qui va oser réclamer "ses" heures, quand le poste d'un·e collègue est mis en danger ? C’est bien l’institution, le Ministère, qui est responsable de cette forme de violence »

Brusquerie et aridité du glossaire managérial, primauté des logiques d’économie budgétaire, irruption de l’incertitude dans le métier, mise en concurrence des disciplines et des professeurs… « Débrouillez-vous pour coûter moins cher », résume A. Hart-Hutasse. En résulte un sentiment d’abandon. Mais surtout d’arrachement, comme si ce métier lui était volé : ces réformes, dit-elle, « nous dépossèdent de notre métier ». Si la conclusion du billet s’essaie à l’optimisme, la lassitude prévaut : « Ce n’est pas facile de conserver l’énergie de la lutte en même temps que la lucidité. » 

Marc Bablet, pour sa part, s’en prend au dédoublement des classes de CP, ou plutôt à la communication malhonnête des premières évaluations du dispositif fournies par le ministère, un récit partial et incomplet alors même que la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) doit bientôt donner une évaluation détaillée. Un sentiment commun se dégage du billet de Marc Bablet et de celui d’Emmanuelle Johsua, qui fustige aussi « la violence des mensonges », un parfum de falsification qui ne peut que susciter de la colère chez les premiers concernés. D’où le constat amer de la professeure : « Je suis prise de vertige devant la quantité de fake news (ou d’infox, selon le terme préféré de J.-M. Blanquer) relayées dans les médias nationaux comme locaux. Il faudrait une armée de fact-checkers spécialisés dans les questions d’éducation pour décrypter quotidiennement la communication du gouvernement et de la majorité en la matière. »

L’élève face à Parcoursup ou « l’homo œconomicus entrepreneur de lui-même » 

Entre autres sévices subis par les lycéens, Parcoursup est au cœur d’un passionnant billet de Thomas Schauder, professeur de philosophie : « Parcoursup oblige les jeunes à devenir adulte trop tôt », où il pointe les vices du dispositif. Là encore se joue une brutalité symbolique aux effets bien réels. Dès le mois de janvier, l’ordinaire des journées de cours est chamboulé, raconte Thomas Schauder. « Il faudra répondre à l’angoisse des parents, courir après les élèves pour leur rappeler de formuler des vœux, excuser leurs absences parce qu’ils doivent visiter un IUT [institut universitaire de technologie] à 500 kilomètres de chez eux… On oublierait presque que nous sommes censés leur faire cours ! » L’angoisse s’empare des élèves face à Parcoursup, entité cauchemardesque qui détient leur futur.

Outre le stress et les défauts inhérents à Parcoursup, T. Schauder établit un diagnostic très juste : en se conformant à une logique de « projet » (« Il ne s’agit pas de faire quelque chose parce qu’on trouve ça intéressant, mais parce que c’est utile »). Ces jeunes de 17 ans sont catapultés dans une idéologie de la rentabilité à laquelle ils doivent s’adapter, en renonçant à certaines envies pour mieux penser en termes strictement instrumentaux de coûts et bénéfices, ou plus modestement en délaissant parfois une saine envie d’étudier. « L’Homo œconomicus entrepreneur de lui-même n’a pas de temps à perdre, car le temps, c’est de l’argent », résume le prof de philo. Et ce, tout en portant sur leurs épaules un fardeau, celui de la responsabilité d’un adulte, explique T. Schauder : « Si tu échoues, dit-on aux lycéens, ce sera de ta faute, et de ta faute uniquement. » 

Parents « complices d'une évolution violente » de leurs enfants

Claude Lelièvre, l’un de nos plus fervents contributeurs sur l’éducation, s’élève pour sa part contre l’annonce de potentiels retraits d'allocations familiales pour les parents « complices » de la violence de leurs enfants. Une sanction qui risque bien de créer une pression supplémentaire sur les familles les plus pauvres. À défaut de miser sur des actions collectives de la part des équipes enseignantes, le gouvernement adopte une tactique malhonnête qui consiste à faire des violences un phénomène extérieur à l’école, pour mieux faire fi des causes plus structurelles. D’où, conclut C. Lelièvre, les trois axes mis sur le devant de la scène : « La sécurisation aux abords des établissements », « l’exfiltration des élèves qui posent le plus de problèmes via le développement de “structures spécifiques’’ », et « l'aide à la parentalité »

Sanctions et uniformes

Une autre idée pour canaliser ces voyous en devenir ? Oui. Emmanuel Macron n’en manque pas, comme le prouve son « Service national universel », projet auquel nous avons consacré notre Une thématique du lundi 28 janvier. En juin 2019, 3 000 jeunes seront les cobayes du Service national universel (SNU) lors d’une première phase d’expérimentation impliquant 13 départements pilotes. Malgré les dénégations gouvernementales – Non, cela n’a rien à voir avec le service militaire stoppé en 1997 –, l’idée ne manque pas de soulever des interrogations chez nos contributeurs. Avec sa phase obligatoire en uniforme, les sanctions prévues pour les déserteurs, l’enseignement dispensé par l’armée, « le SNU ne rendra aucun service à la société », tranche l’appel « Boycottons le Service National Universel ! ».

« Les prochains soldats de l’absurde »

Mais la duperie se situe ailleurs. D’abord, les volontés de « cohésion » ou de « brassage » social sont troublantes : n’est-ce pas là le rôle de l’école ? Outre cet aveu d’échec et cette politique de la résignation, le Service national universel prétend redonner aux jeunes le sens de « l’engagement ». Bilan : les jeunes pourront fournir « une main-d’œuvre abondante et bon marché » pour des services publics et des associations en grandes difficultés et pour des entreprises, se substituant aux (défunts) Contrats première embauche. Une hypocrisie qui ne passe pas, à l’heure où le gouvernement spolie les associations en moyens financiers. « Les “volontaires” risquent ainsi de devenir les prochains soldats de l’absurde. »

Des îlots de citoyenneté

Nos nouveaux conscrits devraient donc ainsi se réconcilier avec l’engagement. Dans un billet enthousiasmant, Mathieu Ponchel propose en alternative au SNU un « service national écologique et solidaire (SNES) ». Le constat de l’auteur est celui-ci : la jeunesse, loin d’être une masse amorphe et désabusée, s’engage déjà, et nombreux sont présents sur les ronds-points à espérer « de nouvelles perspectives ». Si l’on est perplexe à propos de ce que l’auteur du billet appelle « les personnes considérées comme aptes », cette idée de service national à la rescousse de l'écologie a pour mérite son postulat : la jeunesse a déjà un désir d’engagement, et considérer le contraire ne va pas sans mépris (ce qui n’est pas insolite sous cette présidence). 

Mais comme le remarque un commentateur critique, « organiser des îlots de citoyenneté d'une semaine dans un océan de prédation » n’est pas une solution satisfaisante, rappelant « le rôle de l’éducation, celle que l’on malmène ». S’en est suivie une conversation intéressante dans le fil de commentaires. Si M. Ponchel a conscience qu’une semaine d’engagement ne sauvera pas le monde, celle-ci « susciter de la compassion, de l'enthousiasme, de la pensée ».

« La négation même de la notion d’engagement »

Quoi qu’il en soit, « ce dispositif est la négation même de la notion d’engagement », conclut l’appel au boycott. C’était précisément le propos du billet « 14 organisations de jeunesse s'opposent à un service national universel obligatoire ». Celui-ci date du mois de juin mais résonne puissamment aujourd’hui. « S'engager, c'est surtout choisir […] Choisir l'engagement est tout aussi important, si ce n'est plus, que l'engagement lui-même. » Les auteurs rappellent aussi que les jeunes n’ont pas attendu le SNU pour s’engager. Bref, « bouffonnerie » !, n’hésite pas à dire notre abonné B. Girard, à propos de cette période d’internement obligatoire. À lire, les nombreux billets écrits sur le sujet dans l’édition « Le Service National Universel face à l'urgence écologique ».

Les jeunes en première ligne

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Outre les mobilisations aux abords des lycées, c’est aussi parmi les gilets jaunes que la jeunesse est présente. Une longue chronique presque romanesque de l’acte XI des gilets jaunes à Montpellier, racontée par Lamuledupape, a été publiée le 28 janvier. Des gilets jeunes s’y sont retrouvés, d’après les commentaires. La fresque met en lumière la place des jeunes, notamment parmi les « street medics », bénévoles en première ligne pour soigner les blessés lors des affrontements. La solidarité intergénérationelle de la lutte est aussi dans les slogans : « Les jeunes dans la galère, les vieux dans la misère ! »

Davantage sur le registre de l’inquiétude, le conteur note la présence « de jeunes adolescents et d'enfants du quartier de la gare, parfois âgés de onze ou douze ans à peine, qui viennent par petites grappes arpenter la zone d'affrontements en jetant parfois en direction des lignes policières une pierre ou des insultes de leurs voix aiguës »

« Il a 27 ans, et désormais il n’aura plus jamais une vie normale »

L’engagement des jeunes est là. Si pour les jeunes adolescents précités, il survient peut-être un peu tôt face aux rangs de CRS et à l’utilisation abusive du LBD 40, la ferveur et la politisation des jeunes sont flagrantes, mais à leurs risques et périls. En témoigne le bilan provisoire de David Dufresne sur les violences policières au sein des manifestations publié sur Mediapart le 25 janvier, mais aussi ce billet qui retranscrit le témoignage d’une mère de gilet jaune blessé : « Il a 27 ans, il a toute la vie devant lui, et désormais il n’aura plus jamais une vie normale, il est mutilé à vie, monsieur Macron, mutilé à vie, parce que ce que vous appelez la démocratie, consiste à frapper des gens innocents qui sont là uniquement pour défendre leurs droits », écrit-elle.

Le récit à chaud de Marie-Laure, depuis l’hôpital de Pontchaillou à Rennes, a suscité une émue solidarité, visible dans le fil des commentaires. Au-delà du drame personnel, c’est un message intensément politique qu’elle livre. Prof elle aussi, Marie-Laure a conscience qu’elle sort de son droit de réserve, mais peu importe.

 Jeunesse engagée, jeunesse mutilée

Alors que les questions d’éducation, notamment en lycée professionnel, nous occupaient au début de cet hebdo, un commentaire du billet de Laurence de Cock rappelle avec espièglerie le lien entre instruction et engagement. 

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Le façonnement d’une jeunesse soigneusement configurée pour le marché, la privation de l'enseignement de l’histoire (ou plus généralement des savoirs qui permettent de se politiser lorsqu’on est dans la fleur de l’âge) dont parle L. de Cock, ces choix sont finalement cohérents avec la répression gouvernementale des révoltes.

« Lycéens d’avant, nous n’avons jamais connu la répression actuelle », co-signaient 130 ex-lycéens engagés dans des mouvements qui émaillent les luttes de la Ve République, le 6 décembre dernier, déclarant leur inquiétude. La jeunesse mutilée avait peut-être simplement pris au mot Emmanuel Macron, qui disait dans ses vœux à la jeunesse, fin 2017, appelant celle-ci à s’engager : « Demandez-vous chaque matin ce que vous pouvez faire pour la France ! »

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