Hebdo #106 : violences sexuelles – du confessionnal au commissariat, la défection du politique

D’un côté, une Église qui se sent autorisée, après la parution de l’accablant rapport sur la pédocriminalité dans l’institution religieuse, à se soustraire au trivial système de lois de l’ici-bas. De l’autre, un amoncellement de témoignages sur les entraves que rencontrent les victimes de violences sexuelles qui tentent de porter plainte. Cette semaine, les contributions du Club relatent la perpétuation d’un système d’impunité dans les institutions de la République et révèlent l’éclipse de l’État.

« Le secret de la confession est plus fort que les lois de la République. » Après la publication du rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase) qui estime à 330 000 le nombre de mineurs ayant été victimes de violences sexuelles au sein de l’Église depuis 1950, Mgr Éric de Moulins-Beaufort, président de la Conférence des évêques de France, était déjà pour le moins évasif, sinon fuyant, dans l’émission « À l’air libre » du mardi 5 octobre. En actant ensuite à l’antenne de France Info, sur le ton de l’évidence, le primat des préceptes ecclésiaux sur le judiciaire, de l’enceinte du confessionnal sur celle des tribunaux, le chef des évêques a eu le mérite de clarifier les réponses lacunaires, encore saturées du déni de l’institution, à la question qui lui était posée dans l’émission : « L’Église doit-elle payer pour tous ses crimes ? »

Si ce qui confine au truisme pour Moulins-Beaufort sonne à des oreilles laïques comme une aberration, un billet publié la veille par l’historien de la laïcité Jean Baubérot, contributeur de longue date, éclaire rétroactivement cette formule. Intitulé « La pédocriminalité dans l’Église catholique : un problème de laïcité ? », le texte fait la lumière, en tout cas, sur ses conditions d’émergence, c’est-à-dire sur la possibilité même d’une telle phrase dans un État qui tisse avec le catholicisme une relation toute particulière, à la faveur d’une laïcité à l’application de facto polymorphe et changeante selon les cultes et les époques.

Conflit de transcendances

C’est d’abord, structurellement, la sacralisation des clercs qui est en cause, selon Baubérot, se décrétant « différents, par nature, des laïcs » ; l’idée d’une sphère de pouvoir à part, d’une incommensurabilité substantielle – et d'un duel de transcendances – entre le dogme divin et les instances civiles, ce trivial système de lois de l’ici-bas. « Installés en position de “médiateur” entre le divin et l’humain, explique l’historien, l’Église catholique et ses clercs s’estiment, selon l’expression du pape Paul VI, “experts en humanité”. En conséquence, leurs propos éthiques ne seraient pas seulement valables pour celles et ceux qui choisissent de s’y conformer, mais concerneraient l’humanité dans son ensemble. C’est la doctrine de la “morale naturelle”, dont la hiérarchie catholique pourrait donner le contenu. »

Outre le mutisme de la classe politique depuis la parution de l’accablant rapport, qui ne manque pas de corroborer l’hypothèse d’un statut de choyée de la République dont jouirait l’Église (« dans la France laïque on continue de parler de “l’Église”… comme s’il n’en existait qu’une légitime ! », s’exclame Baubérot dans une parenthèse), le catholicisme ne peut s’envisager hors de la place privilégiée que l’État lui aménage en son creux. 

C’est dans le rapport de la République – et sa laïcité à plusieurs vitesses – à l’Église que peut se nicher la perpétuation d’un système d’impunité, et qui peut expliquer que le patron des évêques revendique de laver le linge sale en famille ; autrement dit de se soustraire aux mécanismes judiciaires, de s’en remettre à la loi canonique (une « justice de Dieu » particulièrement bien décryptée ici) et, par voie de conséquence, faire du confessionnal un espace hors du monde.

L’ampleur du système pédocriminel au sein de l’institution catholique, et l’absence de réactions à sa hauteur, fissurent le vernis d’hypocrisie historique d’une laïcité embrassant uniformément les différentes religions. C’est là le « dissensus théorique », écrit Baubérot avec prudence, mais aussi, plus hardiment, « l’incompatibilité foncière » entre laïcité et catholicisme. 

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Autre espace, autre institution, mais un mécanisme similaire de reconduction des violences patriarcales, et une même défaillance du politique : c’est de l’expérience du commissariat qu’a émergé, quelques jours plus tôt, le collectif Double peine, résultant d’un amoncellement de récits de déconvenues de victimes de violences sexuelles ayant porté plainte ou tenté de porter plainte. Dans le Club, le collectif, qui a depuis créé un site visant à recueillir des témoignages, a publié un billet au titre édifiant mais factuel : « En France, la police demande aux victimes de viol si elles ont joui. »

« Seulement 1 % des violeurs sont condamnés et une femme sur cinq victimes de féminicides avait déjà porté plainte », rappelle le collectif, dans ce billet hébergé par Léane Alestra, militante et podcasteuse féministe. « Sans grande surprise, nous avons reçu en 24 h plus de mille témoignages de situations qui révèlent une véritable double peine : être victime de violences sexistes et sexuelles, et subir au moment de porter plainte culpabilisation, humiliation, intimidation, redirection vers une main courante et parfois même des avances de certains agents de police […]. Si le gouvernement n’a de cesse d’encourager les victimes à porter plainte, l’impunité est partout jusque sur les murs des commissariats où s’affiche parfois le portrait d’un ministre de l’Intérieur ayant lui-même fait l’objet d’accusations de viol. » 

Si le témoignage permet de « faire communauté », pour reprendre les termes d’Antoine Garapon à France Inter à propos du travail de la Ciase et des multiples récits de victimes de pédocriminalité, c’est parce qu’il ourdit un lien secret entre les victimes, entrelace les expériences, mais permet aussi de faire émerger des homologies de fonctionnement dans les mécanismes de l’oppression ; des schémas qui se répètent inlassablement. En somme, de déceler lorsqu’un dysfonctionnement est systémique, que l’irrégularité est devenue régularité, et l’anomalie la normalité. Lire les témoignages du site Double peine, éprouver un étrange sentiment de familiarité. Dans le Club, ces dernières années, des contributrices faisaient déjà affleurer, çà et là, le surplus de violence que pouvait représenter la plainte en commissariat.

« Vous allez faire souffrir votre fille en vous séparant… »

« Un boucan épouvantable. Le commissariat est en travaux. Le flic souffle […]. Je m’effondre en larmes. J’ai mis plus d’une semaine à me décider pour porter plainte, je vis encore sous le même toit que mon conjoint. J’ai une enfant de 9 ans. Cela fait 10 mn que je suis face à lui. » Marive, en novembre 2019, racontait les poncifs sexistes sur l’inconstance des femmes (« Et j’espère que vous allez pas la retirer votre plainte car on vous connaît vous les femmes ! »), le recours éculé aux ressorts de la culpabilisation ( « Vous allez faire souffrir votre fille en vous séparant… »), mais aussi les sourires en coin qui accompagnent les insinuations inappropriées sur le ton de la confidence : « Entre nous [...], vous avez une relation sado-masochiste avec votre conjoint ? » « Savez-vous de quelle force nous avons besoin pour aller jusqu’à la police quand on se dit que nous sommes peut-être la cause de notre agression ? », s’enquérait, comme en écho, Emma Delaunay, en février 2021.

« C’est si facile de retrancher cette parole qui peine à se dire »

Dans le troisième volet d’un récit d’agression dans les transports en commun intitulé « Le dépôt de plainte : “Il ne vous a pas frappée? Alors je ne peux rien faire” », Alice Lancien soulignait pour sa part « les délais de prescription, l’erreur dans la qualification des plaintes, le manque d’accompagnement » ; c’est-à-dire, résume-t-elle, « l’ensemble des dimensions structurelles qui contribuent à invisibiliser l’ampleur des agressions faites aux femmes ». Dans cet entrelacs de lenteur et d’indifférence, de froideur bureaucratique et de culture du viol, difficile pour les victimes, à qui l’injonction est invariablement faite de porter plainte, de ne pas perdre l’énergie.

« C’est si facile de retrancher cette parole qui peine à se dire. Un doute, un sarcasme, un ton brutal, la femme s’en va, en vrai ou en elle, c’est pareil, affaire vite classée. » Dans une langue limpide, le texte d’Adeline Vanek, psychothérapeute, publié en février 2021, détaille les rouages du musèlement. À une parole tâtonnante, déjà indécise, viennent se surajouter les tactiques de neutralisation des forces de l’ordre. Dans son quotidien de psy, la contributrice perçoit le hiatus entre la parole qui se déploie dans son cabinet et le mur infranchissable que représente la porte du commissariat, machine à broyer et à faire taire. « Les policiers ne sont pas formés ? Sûrement. Ils ne veulent pas entendre ? Peut-être. Est-ce leur façon d’éradiquer le problème, de faire peur à l’horreur, qu’elle retourne au placard, sous le tapis, dans le tiroir ? » 

Le nom d’une policière 

Alors, on s’organise. De femme à femme, on se fait passer les bonnes adresses. « D’un bon dealer ? D’une bonne cam’ pour se soulager ? Non, le nom d’une policière. Une gentille policière, une douce commissaire. On se donne le mot pour une écoute “safe”. Ce que ça veut dire ? Un policier, une policière qui ne fait aucun commentaire déplacé. Demandez Cynthia P.  au commissariat de. Et le nom est divulgué. Eh oui, on en est là. Seulement là [...]. En attendant, je griffonne moi aussi, dans mon carnet, les bonnes adresses. Je les note à G comme Gentille policière. Honteusement. » 


Cette fabrication, vaille que vaille, d’un tel réseau souterrain, et d’une chorégraphie de contorsions pour échapper au système, esquiver l’indifférence ou les remarques de flics nonchalants comme des balles perdues, repose sur des relations de connaissances interindividuelles, de psy à patiente ou entre amies, excluant de facto les femmes éloignées de tels réseaux de sociabilité et du soin. Ces stratagèmes, qui se façonnent dans la clandestinité, ne sont que la traduction du statut encore honteux de la parole des victimes, encore perpétuellement renvoyées à leur propre comportement. À la taille de leur jupe, à l'heure de leur retour le soir, ou à la question de savoir si elles n’ont pas bu « de la Badoit ou du Coca », pour reprendre les recommandations récentes – le guide pour ne pas se faire violer, semble-t-il – de la directrice départementale de la police nationale (DDSP) de Meurthe-et-Moselle. 

La connotation un peu lénifiante du terme « gentillesse » utilisé par la contributrice – c'est-à-dire, finalement, les exigences minimales d’humanité requises par un·e fonctionnaire de police – ne doit pas oblitérer la force politique de ce texte. Plutôt que le bal gouvernemental hypocrite et attentiste des Ségur et des audits, pragmatique, la contributrice propose la création immédiate d’espaces spécifiques dédiés au recueil de cette parole, « des bureaux spéciaux, composés de femmes de préférence. Ces policières, candidates, auront reçues des notions de psycho-traumatologie et d’écoute. Elles seront soutenues lors d’une réunion supervisée par un psy. Elles n’y passeront pas non plus leur plein temps ».

Cette esthétique des bouts de ficelle, du « faire avec », dévoile l’envergure de la débrouillardise requise pour pallier le virilisme d’atmosphère, la goguenardise, la dérive « de la protection à la dérision » qu’Adeline Vanek note avec désarroi. Dans les institutions de la République - dans l’Éducation nationale, comme le note Jean Baubérot dans son billet –, aucune enquête interne d’ampleur n’a été lancée, là où l’Église en a été capable - l’éclipse de l’État est partout.

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