Livia Garrigue
Journaliste à Mediapart

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L'Hebdo du Club

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Billet de blog 21 oct. 2022

Livia Garrigue
Journaliste co-responsable du Club de Mediapart
Journaliste à Mediapart

Hebdo #134 – Scientifiques rebelles et climat : « La désobéissance civile fait partie de mon travail »

Le 14 octobre, le jet de soupe sur un tableau de Van Gogh par deux activistes a suscité des insultes et une âpre controverse stratégique sur les actions supposément « contre-productives » dans le cadre de la lutte pour le climat. Peu après, un collectif de « scientifiques en rébellion » annonçaient leur entrée en « désobéissance civile ». Ils et elle ébranlent la bipartition artificielle entre science et activisme, anachronique à l'heure de l'urgence climatique. Nous les avons interrogé·es le rôle du partage des savoirs face à l'indolence des pouvoirs.

Livia Garrigue
Journaliste co-responsable du Club de Mediapart
Journaliste à Mediapart

« Nous avons décidé d’initier ou participer à des actions de désobéissance civile en France en tant que scientifiques ». Cette semaine, dans le Club, face à la discordance entre l’urgence climatique et la stagnation somnambulique des politiques publiques, un collectif de « scientifiques en rébellion » a annoncé, par de nouveaux modes d'action non-violents — blocages, manifestations sur des lieux stratégiques —, lutter au nom des savoirs et déplacer leurs prérogatives hors des laboratoires.

Quelques jours auparavant, l’action des deux militant·es de Just Stop Oil consistant à asperger de soupe un tableau de Van Gogh, Les Tournesols (protégé par une vitre) à la National Gallery à Londres, avait relancé la controverse autour de l’acceptabilité de l’activisme dit « radical » auprès du grand public. « “Imbéciles”, “caricatures”, “stupides”, “crétines”, “connes”, “immatures” » : la violence qui s'est abattue sur elles après leur action, ici résumée par cet amoncèlement de noms d’oiseaux restitué par Julien Wacquez, questionne. Face à la boussole déréglée des indignations, Olivier Tonneau assénait : « à ceux qui poussent les hauts cris sur cette pseudo dégradation, on est fondé à demander : si l’œuvre vous est si chère, que ferez-vous pour préserver son modèle ? »

Boussole déréglée des indignations

En interloquant leur public, les militant·es ébranlent le processus d’habituation aux catalogues d’action traditionnels, qui « pousse les collectifs militants à inventer de nouvelles incarnations », notait Albin Wagener dans une analyse richement documentée. Mais replacée dans une histoire plus longue de happenings en contexte muséal retracée par le contributeur, l’ensoupage des Tournesols n’apparaît plus si insolite. Or, du concert de gloses normatives consécutives à l’action, de l’infantilisation des militant·es — « ce qui est, par ailleurs, et bien malheureusement, la manière habituelle de traiter à peu près toute jeune femme engagée pour l’écologie », glisse au passage Julien Wacquez — résulte une utile clarification.

Face à l’urgence du moment, les antiennes sur l’activisme contre-productif” ou trop radical distillent un arrière-goût de formol. Elles apparaissent dans toute leur dimension d’anachronisme, inactuelles, dépassées. 

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« Il existe une doxa qui voudrait que l’écologie ne saurait être radicale pour convaincre, rappelait Albin Wagener, notamment concernant le changement climatique, alors que plusieurs travaux scientifiques montrent pourtant l’inverse ». François Gemenne, politiste spécialiste des migrations environnementales, a notamment exprimé son découragement face à des actions jugées inefficientes et préjudiciables, à la différence du travail au long cours de la science, et notamment du GIEC, auquel il contribue. 

Lors d’une controverse similaire qui avait déjà tracé cette antinomie factice entre la témérité de l’activisme et le patient travail de la science (le chercheur avait considéré ne plus considérer les activistes du climat « comme des alliés »), Nicolas Haeringer, militant à l’organisation 350.org, lui avait adressé une réponse percutante en forme de manifeste pour un « élargissement des répertoires d’action » et sur la fonction motrice de la colère dans les luttes.

Respectabilité de la science, visibilité des luttes

« Ce désarroi, cette colère, ces frustrations font partie de notre quotidien, intime comme collectif. Nous sommes ainsi contraint·es de tâtonner, d’explorer, de bégayer », écrivait Nicolas Haeringer, appelant à « ne pas opposer ces affects les uns aux autres, de faire le tri entre ceux qui seraient acceptables et vertueux et ceux qui ne le seraient pas ». Les stratégies parfois incertaines ou imparfaites des militant·es sont le reflet de leur inadéquation au monde tel qu’il roule, au statu quo désespérant, et de la surdité des pouvoirs.

Par ailleurs, comme l'écrivait Nicolas Haeringer, « les scientifiques sont heureusement de plus en plus nombreux·ses à considérer les activistes comme des allié·es et à inventer de nouvelles manières de lier leur travail aux mobilisations ». Si les militant·es pour le climat sont, du reste, biberonné·es aux rapports du GIEC, le fait que colère, science et militantisme s'interpénètrent désormais à un tout autre niveau s'avère stratégiquement essentiel.

Par un effet de surimpression, la lutte ne peut que bénéficier des atours de respectabilité dont jouit traditionnellement la science, et celle-ci emprunte au militantisme son art de la visibilité. Ainsi, elle peut préempter dans l’espace public une place décisive et élargir le cercle des concerné·es. Si l’épisode de la soupe Heinz et l’embrasement médiatique qui s’en est suivi a révélé selon Albin Wagener une frontière entre « une écologie radicale, désireuse d’utiliser tous les moyens à se disposition pour se faire entendre », et une écologie plus classique ou « embourgeoisée », c’est aussi cette démarcation que troublent les scientifiques indociles.  

« Rien n’est vain - assurément pas la colère »

« Il est temps de s'engager défendre un monde des savoirs qui a désormais partie liée avec leur ré-ancrage terrestre », écrivait déjà un large collectif pluridisciplinaire de chercheur·euses dans un Appel des campus à rejoindre les Soulèvements de la terre. Dans une description sensible de cet entremêlement intime entre souci scientifique et lutte pour la sauvegarde de l’habitabilité de la terre, ils et elles écrivaient, contre la « sclérose » de l’Enseignement et de la Recherche que les gouvernements successifs travaillent à esquinter, vouloir « ancrer [leur] soif de partage de savoirs dans le mouvement émergent de défense de la Terre à travers des reprises de terres en communs […] Ces terres reprises aux appropriations productivistes constitueront autant d'espaces libérés propices à l'épanouissement de nouveaux communs des savoirs ».

« Rien n’est vain - assurément pas la colère, l’élargissement des répertoires d’action ou ces nouvelles alliances entre scientifiques et militant·es. Elles sont au contraire nos principales sources d’espoir », résumait Nicolas Haeringer. Incarner les savoirs contre l'indolence des pouvoirs, redéfinir le rôle du scientifique dans la cité en s’excentrant hors du statut qui leur est traditionnellement alloué et du cadre feutré et codifié des laboratoires, militer pour une appropriation collective et démocratique des connaissances sur le climat : les scientifiques en rébellion apportent une réponse puissante aux scissions artificielles. Pour mieux comprendre ces synergies entre science et militantisme, nous avons questionné trois d’entre eux — Julian Carrey, Jérôme Santolini et Florence Volaire* — à la suite de la parution de leur texte. 

***

Le Club - Comment bascule-t-on de scientifique à activiste ? Y a-t-il eu un déclic ?

Julian Carrey - Il n'y a pas pour moi de transition franche de l'un à l'autre. Je suis toujours scientifique, car je continue à donner des cours, lire et écrire des articles scientifiques, donner des conférences de vulgarisation, faire partie de divers conseils institutionnels. Les actions de désobéissance civile, dans le contexte assez particulier de l'urgence environnementale, font partie de “mon travail”. Je me sens assez proche dans le positionnement de ceux qu’on appelle “lanceurs d'alerte”. Les actions de désobéissance civile sont un moyen d'alerter la population, les décideur·ses et les entreprises sur l'urgence de la situation. Il y a un continuum entre une conférence de vulgarisation grand public et une intervention illégale. La dernière se justifie car les autres n'ont pas fonctionné, et que nous n'avons plus le temps, comme le dit très justement l'économiste membre du GIEC Julia Steinberger

Jérôme Santolini - Le déclic, c'est l'avenir de mes enfants. J'ai été le cofondateur d'une association (Cantine Sans Plastique) qui a alerté sur le scandale sanitaire que représente l'utilisation de plastiques dans la restauration scolaire et a obtenu le retrait de tous les plastiques des cantines, de la crèche à l'université, en passant par les maternités et services de pédiatrie. J'ai pris conscience que les connaissances scientifiques étaient au cœur des politiques publiques mais étaient capturées par les lobbys et manipulées à des fins souvent condamnables. Les savoirs sont un bien commun et doivent servir l'intérêt général. J'ai rejoint Sciences citoyennes pour remettre les sciences en démocratie, en société et questionner la responsabilité et l'engagement des scientifiques. 

Florence Volaire - Je suis confrontée à une dissonance cognitive croissante. Les modèles de scénarios climatiques montrent que la survie des plantes est de plus en plus compromise, dès à présent et pour les 50 prochaines années. Sécheresses accrues associées à des canicules, ainsi qu’événements extrêmes comme des gels à contre-saison menacent la survie des plantes dont la phénologie ne peut s’adapter aussi vite. Sans compter qu’au-delà du XXIème siècle, c’est le grand trou noir, les modélisateurs ne se hasardent que peu à proposer des prédictions du fait des incertitudes mais aussi du caractère monstrueux des évolutions. La planète va atteindre, d’ici peu de générations, des conditions invivables pour la majorité du vivant de nos zones méditerranéennes et tempérées. N'est-ce pas une raison suffisante de nous mobiliser pour éviter le pire ?

Le Club - Vos actions cherchent-elles à battre en brèche la bipartition traditionnelle entre science et activisme ? Si oui, pourquoi cette polarité vous a-t-elle apparu inopérante ou inactuelle ?

Julian Carrey - nous avons actuellement le recul de 50 ans d'alertes des scientifiques sans effet. Pire, les émissions ont augmenté de plus en plus vite depuis 50 ans ! 

Jérôme Santolini - Les savoirs sont un objet politique. Nos connaissances doivent éclairer les choix individuels et collectifs du quotidien et servent de base aux politiques publiques. Les savoirs ne sont pas neutres, ils façonnent notre représentation du monde et la façon dont nous concevons notre rapport au monde, notre organisation sociale, nos éthiques individuelles. La séparation entre savoirs et pouvoirs et une illusion : les savoirs ont été pendant des décennies au service d'un projet de société injuste, toxique, suicidaire. L'injonction à la neutralité, cette bipartition “activisme/science” est une manœuvre pour préserver la capture des connaissances au service d'intérêts particuliers et contre l'intérêt général. La série de crises systémiques (climatiques, écologiques, sociales, morales...) révèle le subterfuge, et nous appelle à repolitiser et démocratiser les sciences.

Florence Volaire - En tant que scientifiques étudiant le vivant, nous sommes confronté·es aux limites croissantes des recherches sur l’adaptation des organismes face à l’accélération du changement climatique. Pour que la vie ait encore une chance de s'adapter dans les décennies qui viennent, donc pour que nos recherches continuent à avoir un sens, il devient criant que tous les efforts des sociétés humaines doivent être ciblés sur l'atténuation du changement climatique et des facteurs de dégradation de la biodiversité. Il faut donc sortir des laboratoires pour faire comprendre les enjeux. Pour nous qui sommes les mieux informés, il m’apparaît que l’action publique d’envergure et radicale est seule à même de répondre à l’urgence. Il faut l'exiger !

Le Club  - Ce weekend, l’action des deux jeunes activistes de Just Stop Oil a suscité une controverse sur l’aspect supposément « contre-productif » des actions radicales, versus le discours objectivé et rationnel de la science. Que vous a inspiré cette action, et les réactions qui ont suivi ?

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Extrait de "Campbell's Soup Cans" par Andy Warhol (1962) / Illustration du billet d'Albin Wagener, "L'écologie dans le potage"

Julian Carrey - Contrairement à François Gemenne, je ne pense pas que ces actions s'opposent aux rapports du GIEC, au contraire. Personnellement, je n'ai jamais entendu un·e seul·e activiste dire que les rapports du GIEC ou les conférences “ne servent à rien”. J'ai toujours rencontré des militant·es avides de mieux comprendre et être le relais des scientifiques sur le terrain. 

Je crois qu'il faut une solidarité entre toutes les personnes qui ont compris l'urgence de la situation et cherchent des moyens de détourner le paquebot. Personne ne sait quelles sont les actions productives et celles qui sont contre-productives. Nous devons accepter cette incertitude et faire au mieux, quitte à nous tromper. Lorsqu'un auteur du GIEC prend le temps de dénigrer des activistes, est-ce productif ou contre-productif ? Je n'en sais strictement rien. Cette interrogation sur les modes d'action “efficaces”, je me la suis posée également en entrant en désobéissance civile. Est-ce que je n'aurais pas mieux fait bien de passer une journée à écrire un article sur l'hydrogène ou à m'occuper de mon jardin ? Toujours est-il que je suis en colère d'apprendre que TotalEnergies ouvre de nouvelles exploitations d'énergie fossile, mais pas forcément que deux jeunes femmes désespérées par l'inaction climatique font semblant de dégrader une œuvre d'art. 

Jérôme Santolini - J'ai répondu à François Gemenne, dont je ne comprends pas la réaction. Ces activistes ont fait exactement la même chose que lui, alors pourquoi les condamner ? Elles ne cherchaient pas à détériorer un bien public (il n'y avait aucun risque) mais bien à ouvrir un espace de débat dans un paysage médiatique où les crises climatiques sont globalement ignorées et les préoccupations écologiques disqualifiées. Ces jeunes femmes ont réussi là où les défenseurs assermentés du climat ont jusqu'à présent échoué. Cela pose surtout la question de la radicalité et de l'action politique. Où est la violence, où est la radicalité ? Le futur que notre génération a construit pour ces jeunes est d'une violence inouïe, inédite. Jamais dans l'histoire de l'humanité, nous n'avons légué à nos enfants un monde sans avenir. Comment leur reprocher de se révolter pour leur survie ? Je trouve ces jeunes en même temps d'une grande force, d'une grande intelligence et d'une grande sensibilité. L'avenir leur appartient. 

Florence Volaire - Je souscris à cette analyse. Je ressens de l'empathie pour ces jeunes activistes, désespéré·es de constater l'inefficacité des actions “légales” et l'état de notre terre dégradée pour les vivants d'aujourd'hui et de demain. Ces activistes sont non-violent·es et ont du courage. Il faut remarquer que les médias sont bien plus friands de ce genre d'actions que de toutes autres mobilisant pourtant parfois bien plus de monde !

Le Club - En 2021, nous avions publié dans le Club de Mediapart un appel des campus à rejoindre les Soulèvements de la terre. Régulièrement, on voit passer des appels du monde universitaire à s’impliquer davantage dans les luttes. Pensez-vous que la communauté académique est au rendez-vous ? Sentez-vous un mouvement de fond ?

Julian Carrey - Pour l'instant, nous sommes ultra-minoritaires. La communauté scientifique est probablement à l'image du reste de la population. La plupart de nos collègues, comme la plupart des gens, continuent leur vie de manière routinière, et ne questionnent pas leur rôle spécifique par rapport à l'urgence écologique. Contrairement à beaucoup de gens, les scientifiques titulaires ont la sécurité de l'emploi et une assez grande liberté dans leur travail. Alors que notre communauté devrait être la première à se mobiliser et se mettre en mouvement, ce n'est pas le cas. Nous espérons contribuer à faire changer cet état de fait, et conduire de plus en plus de collègues à s'investir, pas uniquement par la désobéissance civile : il y a de nombreuses manières d'intervenir dans le débat public. 

Jérôme Santolini - La communauté académique est l'otage d'un système qui l'empêche de s'engager pleinement au service de l'intérêt général. Entre la destruction de l'organisation de l'ESR et le sentiment de l'importance fondamentale de leurs métiers, chercheurs et enseignants essaient de remplir leur mission au mieux. Cela ne laisse que peu d'espace pour se libérer des contraintes et habitudes et s'engager dans l'espace public et politique. Même si de plus en plus de scientifiques, notamment les jeunes, rejoignent les collectifs de scientifiques engagés (scientifiques en rébellion, les ateliers d'écologie politique, le mouvement des sciences engagées et reliées), cela reste une minorité.  

Florence Volaire - À Montpellier, dans les laboratoires de recherche qui touchent notamment aux sciences de la vie et de la terre, de nombreux collègues agissent (conférences, expositions, sensibilisation, collaboration avec pouvoirs publics...). Toutefois, je ne sens pas de mouvement de fond pour des actions collectives. De plus, la précarité est grande dans nos métiers. Il est difficile pour de jeunes chercheurs de s'exposer. J'ai un poste permanent, il me semble de ma responsabilité de m'engager. Pour nous, les enfants, les citoyen·nes des pays moins favorisés, et toutes les espèces vivantes sur cette terre.

Le Club - Les institutions de la recherche sont-elles elles-mêmes à la hauteur des enjeux de l’urgence climatique ? 

Julian Carrey - Le CNRS commence à nommer des référents “développement durable” dans ses laboratoires... Autrement dit, le CNRS vient d'arriver en 1987, alors que tout le monde a compris depuis l'impasse et l'oxymore que représente ce concept. Les institutions scientifiques incitent toujours les scientifiques à œuvrer pour la croissance économique et l'innovation, quelle que soit la nature de l'innovation (pourvu qu'elle augmente les indicateurs de brevet et soit valorisable), et sans réflexion systémique sur le rôle potentiel des sciences face à l'urgence environnementale. Les institutions scientifiques, comme toutes les institutions d'ailleurs, bougent, mais avec une inertie que je trouve très inquiétante, car nous n'avons plus le temps.

Jérôme Santolini - Non. Nos institutions se caractérisent par une forte inertie qui les empêche de percevoir l'évolution des systèmes, les changements profonds, et de s'y adapter. Elles sont également sous l'emprise du pouvoir politique et d'injonctions managériales qui contraignent leur liberté d'action et les maintiennent au service d'un projet politique dont nous payons le prix aujourd'hui, notamment les plus vulnérables. Il ne suffit pas de communiquer sur le réchauffement climatique, de faire un bilan carbone ; la question du rôle de l'institution scientifique, c’est la nature des savoirs qu'elle produit et donc des programmes de recherche qu'elle développe. Les financements de recherche publics doivent être impérativement mis au service de la redirection écologique et sociale, pas en soutien de développements industriels fossiles et périmés.

Florence Volaire - On passe vite pour de dangereux idéologues, ne serait-ce qu'en suggérant que l'institution regroupe ses forces sur ces questions ou simplement en demandant quelles sont les trajectoires climatiques retenues dans les politiques de l'institut et donc les objectifs de nos recherche en terme de réduction des émissions des secteurs professionnels pour lesquels nos recherches ont des applications. 

Le Club - Quel est le rôle spécifique des scientifiques vis-à-vis de l’urgence climatique, et leur savoir est-il un pouvoir ? Pouvez-vous développer en quoi, comme vous l'écrivez dans votre texte, « l’appétence pour la technocratie », pour une « démocratie des expert·es », pour un modèle politique où les scientifiques murmurent à l’oreille des Princes·ses, n’est pas votre vision ? 

Julian Carrey - Il faut bien séparer le savoir et le pouvoir, et de manière très claire. Une partie de l'origine des problèmes auxquels nous assistons est dû au fait que les pouvoirs économiques et politiques sont concentrés au sein d'une minorité qui fait tout pour conserver son mode de vie et poursuivre l'exploitation de la Nature et des humains. Il ne s'agit pas d'en rajouter en incluant des scientifiques en haut de la pyramide. Il s'agit à mon avis plutôt d'inventer de nouvelles formes démocratiques adaptées aux enjeux de long-terme et capables de prendre de véritables mesures de justice sociale.

Jérôme Santolini - Les scientifiques n'ont pas et n'ont jamais détenu de pouvoir politique per se. Certes les sciences ont été enchâssées pendant longtemps dans un projet de société structuré autour du développement industriel, économique, financier... Elles ont servi, et continuent majoritairement de servir un projet politique dépassé. Mais de nouvelles formes de savoirs (écologie, épidémiologie, anthropologie...) ont émergé et ont permis à nos sociétés modernes de revenir sur terre.

Le modèle politique dominant est de plus en plus contesté par ces nouvelles sciences, les relations savoirs/pouvoirs sont de plus en plus débattues et l'on assiste aujourd'hui à une bataille culturelle autour de l'utilisation politique des savoirs et techniques scientifiques. Une des conséquences de cette bataille politique est la condamnation du modèle néolibéral d'une démocratie des experts et la mise en accusation des relations entre les scientifiques et la puissance publique, accusation alimentée par une litanie incessante de scandales sanitaires et conflits d'intérêts. Mais attention à ne pas prendre le symptôme pour le problème. La vraie et seule question est comment remettre les savoirs et les scientifiques en démocratie, comment éviter leur capture par une minorité et s'assurer que nos connaissances restent un bien commun. C'est le seul chemin pour juguler la défiance croissante de nos sociétés envers les scientifiques, pour empêcher un rejet de leurs connaissances, rejet qui finirait de sceller notre futur.

Florence Volaire - Nous chercheurs, sommes les garants de faits scientifiques reconnus issus de travaux rigoureux et validés. Nous devons sans cesse éclairer le débat public avec ces faits qui s'opposent aux contre-vérités obscurantistes qui pullulent dans les discours. Le seul pouvoir que nous détenons est la connaissance de ces faits, avec la conscience des limites de nos travaux. Au-delà de la production de ces faits, nous pouvons et nous devons informer le débat public. En tant qu'acteurs majeurs pour la prise de conscience et “l'empowerment” des citoyen·nes. En soutenant tout processus démocratique pour des débats informés menant à des prises de décision comme ceux de la convention citoyenne pour le climat.   

Le Club - L’enjeu du partage des savoirs et de leur vulgarisation est stratégique pour la politisation des défis écologiques auprès du plus grand nombre. Comment le concevez-vous ? 

Jérôme Santolini - C'est le coeur du problème ! Il faut d'abord repenser profondément la problématique du partage des savoirs, et commencer par bannir un langage (comme vulgarisation) qui scinderait le monde en deux : les sachants et les ignorants. Nous sommes tous porteurs de différentes formes de savoirs (traditionnels, académiques, expérientiels, profanes....) qui sont tous légitimes dans leur sphère propre. Une des grandes erreurs de nos sociétés (et une des grandes fautes des scientifiques) c'est d'avoir disqualifié toutes les formes anciennes de savoirs qui pourtant avaient assuré la survie et l'épanouissement de l'humanité pendant des centaines de milliers d'années. Partager le savoir, c'est ouvrir le champ de la connaissance à d'autres formes de savoirs, à d'autres acteurs. Démocratiser et politiser les enjeux écologiques, ce n'est pas expliquer aux gens ce qu'ils doivent penser et faire. C'est construire de vrais processus démocratiques autour de la production et de l'usage politique des savoirs. C’est ainsi que nous pourrons remettre l'écologie - notre rapport au monde, à l'autre - au centre du village. Les crises climatiques et écologiques sont une menace effrayante mais aussi une opportunité exceptionnelle pour reconstruire un monde commun. 

Florence Volaire – il faut mettre sur la table dans le débat public, la grande question sous-jacente et cruciale des relations entre nos modes de vie occidentaux et la dégradation de la planète. Sciences humaines et sociales ainsi que sciences du vivant et de la terre proposent des solutions pour informer des options sur les choix sociétaux nécessaires. Nous avons des modèles, nous travaillons en interdisciplinarité, nous devons être écoutés. Puis le débat doit avoir lieu, et nos instances dirigeantes doivent traduire en politiques publiques massives les orientations collectivement définies pour une transition écologique radicale. 

***

*Julian Carrey, qui a longtemps travaillé sur l'utilisation de nanoparticules magnétiques en cancérologie, étudie désormais des procédés de stockage de l'énergie électrique sous forme chimique, et l'utilisation de l'énergie solaire concentrée pour la métallurgie.

Jérôme Santolini, lui, mène ses recherches depuis vingt ans sur le rôle biologique des oxydes d'azote dans les phénomènes de stress oxydant, de symbiose et de communication cellulaire, et s’intéresse à leurs utilisations dans les processus industriels (agrochimie, agroalimentaire...) et leur impact sur nos systèmes écologiques et socio-techniques.

Florence Volaire est écologue, écophysiologiste et agronome, et travaille depuis plus de 30 ans sur les stratégies d'adaptation des plantes à la sécheresse, et sur les mécanismes impliqués dans la survie des espèces herbacées aux sécheresses sévères avec des applications en sélection végétale, problématique centrale face à aux perturbations des rythmes de vie des espèces sous changement climatique.