Le juge déchu et « tortionnaire » Garzón escorte Assange

En 1998, le juge espagnol Baltasar Garzón tentait de faire extrader le sanguinaire Augusto Pinochet. Mais tout au long de sa carrière, le juge d’instruction a négligé les témoignages de tortures pratiquées dans le cadre de sa propre juridiction. Assange n’est pas défendu, il est cerné.

L’expert juridique Baltasar Garzón supervise depuis 2012 les aspects internationaux de la défense d’Assange ; il constitue LA pièce manquante de notre tour d’horizon. Son passé de juge d’instruction à l’Audiència Nacional (*), non contradictoire avec ses activités présentes, apporte au tableau de la défense ses nuances les plus sombres.

(*) : L’Audiència Nacional est le Tribunal de compétence nationale sis à Madrid; il succéda au centre de la répression franquiste du nom de Tribunal de Orden Público.

La théorie et la pratique

En 1992, la démocratie espagnole est en construction. Sa constitution a 14 ans, le pays a intégré l’Union Européenne six ans auparavant, les routes de campagne se transforment en autoroutes plantées de grands panneaux « Financé par l’UE ». Symbole du renouveau, les Jeux Olympiques se préparent à Barcelone, capitale de la Catalogne, qui a obtenu une relative autonomie en 1978. Ce bastion de l’anti-franquisme a particulièrement souffert des 40 ans de dictature, mais il ne s’est pas laissé submerger par la haine ou le ressentiment. La tendance majoritaire est aux revendications pacifiques, portées par un désir pugnace de démocratie qui ne peut passer que par un relâchement du joug madrilène.

Au milieu des années 80, la situation se tend ; une manifestation de 50 personnes est réprimée violemment, sans raison aucune. Un officier nostalgique du bon vieux temps, quelques sbires obéissants suffisent à répandre le sang ; résultat, les catalans défilent à 5000 la fois suivante. Un petit mouvement fait le choix des actions violentes, son nom est Terra Llure, Terre Libre. Ce ne sont pas vraiment des professionnels de la lutte armée : sur les cinq morts occasionnées au cours de son existence, quatre sont des militants se faisant sauter avec leur bombe artisanale, et une femme périt suite à l’écroulement d’un mur ; Terra Llure s’excuse pour cette « erreur ». L’objet de l’organisation n’est pas la lutte armée, mais la « propagande armée ».

Les choses s’enveniment quand en 1987, les basques de l’ETA perpètrent des attentats délibérément meurtriers en Catalogne. Les autonomistes de la région condamnent alors cette « ingérence négative pour les intérêts de l’indépendance catalane », et à partir de 1987 les mouvements locaux optent progressivement pour la lutte pacifique et démocratique au sein de partis politiques ; la dernière branche de Terra Lliure s’auto-dissout en 1991. À la veille des JO de Barcelone, les risques d’attentats reposent donc sur l’ETA, sise à l’autre bout de l’Espagne, et sur d’éventuels groupes dissidents issus de Terra Lliure.

Judge Baltasar Garzón working on Catalan case Judge Baltasar Garzón working on Catalan case

C’est à ce moment que le juge Baltasar Garzón de l’Audiència Nacional entre en scène à l’âge de 37 ans. Il procède à une quarantaine d’arrestations, sous le régime de la loi anti-terroriste qui autorise la détention au secret. Le journaliste Manuel Vázquez Montalbán, devenu écrivain dans les geôles franquistes, affirme : « Nous sommes confrontés à une flambée de torture en Espagne ». Ramon Piqué témoigne : « Lorsque je suis passé devant le juge Garzón en juillet 1992, entre autres blessures visibles, j’avais une énorme tache violette, causée par une fissure dans la pommette résultant des coups reçus par la garde civile. C’était très visible et lorsque Garzón m'a posé des questions sur la blessure, je lui ai expliqué en détail quel avait été le traitement. Il n'a pas paniqué et n'a rien demandé de plus ». Garzón signe un rapport avec le médecin assermenté, où « ils concluent tous deux que toutes les lésions ont été produites par automutilation ».

Selon le journal Directa, “Garzón savait parfaitement que les détenus avaient été humiliés, épuisés, plongés dans la terreur, étouffés avec des sacs et de l'eau, battus de toutes les manières possibles, menacés et électrocutés“. Quinze détenus portent plainte, mais la justice espagnole ne donne pas suite. À force de persévérance, en 2004 les plaintifs obtiennent de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, un rappel à l’ordre pour « détention au secret non conforme à l’article 3 de la CEDH ». En 2012, le juge Garzón est interdit d’exercice, par décision unanime des sept juges de la Cour Suprême espagnole, pour écoutes illégales entre détenus et avocats dans le cadre de l’affaire Gürtel. À cette occasion, les catalans déterrent le passé de l’ex-juge, ce qui l’amène à se justifier : « Parmi les personnes qui ont comparu devant moi, aucune, pas même une, n'a signalé de torture ». C’est un livre entier (*a) qui revient sur l’affaire, avec preuves à l’appui, dont ce document signé par le juge lui-même où l’avocat du détenu écrit : « … et dans une pièce, ils lui ont mis un bandage sur les yeux et un sac en plastique, maintenu autour de son cou par derrière, jusqu'à ce qu'il ressente une suffocation, puis il a été frappé au cou, type karaté, des coups dans les testicules… ». On retrouve ici les classiques de la torture, auxquels s’ajoute la posture debout, forcée durant 18 à 20 heures, le tout possiblement facilité par la pratique d’officiers de police formés sous Franco.

Torture testimony signed by judge Baltasar Garzon Torture testimony signed by judge Baltasar Garzon

Selon les nombreux témoignages, le juge Garzón a logiquement fermé les yeux, ou pire, encouragé la torture. Le document démontre que Garzón a eu connaissance de dépositions détaillées, son authenticité n’a pas été contestée depuis. Quand il déclare en 2012 que "Parmi les personnes qui ont comparu devant moi, aucune, pas même une, n'a signalé de torture.", il ment purement et simplement. Le nombre et la précision des témoignages, la volonté indéfectible des victimes à traduire en justice ces crimes douze ans plus tard, les dénonciations en langue catalane qui fleurissent vingt après les faits, qui n’oublient pas « le chef de la Guardia Civil Luis Roldán et le Ministre de l'intérieur Rafael Vera », « car ces faits sont difficiles à oublier et sont présents, depuis des années, tous les jours du calendrier dans la mémoire des torturés », toutes ces manifestations valent bien la condamnation juridique qui n’a pas eu lieu : celle qui aurait permis d’attester ces faits de torture. L’ex-juge Garzón est légalement sauf, il est moralement défait. Les guillemets à valeur légale de notre titre sont empruntées à l’un des patronymes, « Garzón, el torturador » en l’occurrence, qui fleurissent à son endroit d’Espagne en Argentine. C’est par respect de la Justice institutionnelle telle qu’elle devrait être appliquée que nous conservons ces guillemets, la Cour Européenne des Droits de l’Homme ayant condamné les manquements de la justice espagnole, pas le juge.

Catalan news site headline Catalan news site headline

 

En route vers l’essentialisme

La Catalogne est une paire de manche, le pays Basque en est une autre. Les séparatistes basques se regroupent sous la bannière de l’ETA quinze ans avant la mort du Général Franco, et adoptent l’action violente dès 1968. Ils tuent en 1973 le successeur désigné par Franco, l’Amiral Carrero Blanco ; loin d’apaiser l’organisation, la constitution de 1978 est suivie d’une recrudescence d’attentats culminant à 98 morts en 1980. De leur côté, les services secrets espagnols alimentent des commandos paramilitaires qui assassinent des militants de l’ETA, en pays basque français notamment, avec une moyenne de 40 morts par an au milieu des années 80. L’atmosphère n’est pas vraiment à la négociation.

Le bras de fer ne perd rien de sa vigueur quand le juge Garzón se charge du problème à partir de 1998. Dans une logique « Tout est ETA », il perquisitionne tous azimuts les journaux de langue basque, pour soupçons de « délit d'appartenance ou de collaboration avec l'organisation terroriste ETA ». Le journal Egin, la radio Egin Irratia, le journal Egunkaria - le seul édité entièrement en langue basque - sont fermés préventivement, des dizaines de journalistes sont arrêtés ; bis repetita en l’an 2000 avec la revue Kale Gorria, le magazine Ardi Beltza et son directeur de publication Pepe Rei, qui faciliterait « les cibles pour l’ETA » (un conseil aux Inrockuptibles : n’annoncez plus les concerts du Bataclan, ça pourrait vous nuire). Tertio repetita en 2003, avec un autre juge de l’Audiència Nacional qui s’enfourne dans la brèche pour s’occuper du rédacteur en chef Martxelo Ortamendi, lequel témoignera après la fermeture d’Egunkaria de la torture qu’il a subie. Ce présumé suppôt du terrorisme est tellement acharné qu’il crée par la suite le journal Berria. Mais que fait la police ?

Elle ne s’arrête pas en si bon chemin, surmotivée par le juge Garzón. Dix-neuf responsables de l’association pour l'enseignement du basque (AEK) sont convoquées pour pressentiment d’appartenance à un groupe terroriste. Le soufflet accusatoire se dégonfle, qu’à cela ne tienne : l’AEK se retrouve au Tribunal de Bilbao pour « délit de fraude fiscale ». L'association européenne Xaki fait vivre la solidarité locale tout en dénonçant « les violations des droits des citoyens et du peuple basque dans la sphère internationale », l’Audiència National prononce sa cessation d’activité ; quand le collectif KAS prône la désobéissance civile, le juge Garzón voit rouge immanquablement, le rebaptise en « projet de désobéissance de l'ETA-KAS », s’insurge contre ses « objectifs explicites de subvertir l'ordre constitutionnel et de créer des espaces de contre-pouvoir », et fait arrêter neuf membres du KAS.

Baltasar Garzón & Mariano Rajoy, Ministre de l’Intérieur (Home Office) du gouvernement Aznar du Parti Populaire © losgenoveses.net Baltasar Garzón & Mariano Rajoy, Ministre de l’Intérieur (Home Office) du gouvernement Aznar du Parti Populaire © losgenoveses.net

Il fut un temps où les « espaces de contre-pouvoir » étaient partie intégrante de la démocratie. Dans la bouche de Baltasar Garzón cela sonne criminel. C’était il y a 20 ans, la désobéissance civile n’était pas à la mode ; aujourd’hui c’est plutôt tendance, à condition d’y associer la thématique autorisée, Climat, Green, Deal ou  Thunberg. Ce qui n’est pas le cas des contre-pouvoirs par contre, pour le coup le juge a vu juste : les militants du parti Ekin arrêtés par la Guardia Civil ne risquaient pas la clémence, car Ekin avait pour sa part un lien avéré avec l’organisation armée de l’ETA, un lien historique. En 1959 les étudiants de l’Ekin avaient suscité la création de l’ETA afin de lutter activement contre la répression du fasciste Francisco Franco.

C’est une grosse victoire pour le juge Garzón. Le tissu associatif, culturel, militant et informatif du pays basque est gravement atteint dans plusieurs villes importantes dont Bilbao. Ce sont des terroristes, direz-vous. Des “terroristes“ de l’éducation populaire, c’est certain. Pour le reste, les condamnations sont prononcées dans l’absence quasi totale de preuves d’un quelconque délit. La victoire majeure de Baltasar Garzón est la transcription de sa doctrine du « Tout est ETA » dans l’exécutif judiciaire de l’Audiència Nacional jusqu’à la Cour Suprême, secondée à merveille par les grands médias sous le regard bienveillant des services gouvernementaux.

Résurgence de l’arbitraire absolu

L’analyse de l’association d’avocats ACDdh présente aux audiences de la procédure 18/98 est stupéfiante : « Aucun fait pertinent n'est condamné du point de vue du droit pénal », le critère de jugement reposant essentiellement sur « de simples attitudes, des motivations », applicable à des personnes agissant dans le cadre d’activités « absolument légales et pacifiques ». La dynamique d’« extension du concept de “terrorisme“ » aboutit à la création d’une « loi pénale d’intention » sublimée par l’évaluation « absolument subjective » des juges engagés dans ce que l’on pourrait nommer le projet expérimental 18/98, si l’histoire n’avait pas été jalonnée d’expériences de ce type, des procès de la Grande Inquisition aux procès de Staline ou de McCarthy.

Une enseignante bénévole qui transmet la langue basque au sein d’un réseau d’entre-aide devient ainsi un atome lié à une molécule, elle-même assemblée à d’autres molécules qui toutes ensembles forment l’organe ETA tel que décrété par l’institution. Avant réduction, les motivations possibles de l’individu (devenu atome) étaient multiples : plaisir d’enseigner, affinités culturelles ou humaines spécifiques au milieu, temps libre à occuper, se faire des amis, affinités politiques au sens large, ou volonté de former des soldats de l’ETA parlant le basque. Seule la dernière option intéresse les juges, qui vont chercher les apparences et éléments qui mènent à l’objectif donné. Si la Cour considère que la molécule d’accueil est compatible (la jurisprudence dit désormais “complémentaire“) avec l’organe ETA, il suffit de trouver une propriété (un attribut) aggravante de l’atome pour l’incriminer.

bbg-atomes-structures

L’exemple du journal Egin.

Échelle moléculaire : En 1992, des rédacteurs d’Egin rencontrent un haut responsable de l’ETA pour, selon eux, convenir d’une interview journalistique. Conclusion de la Cour quinze ans après le fait : « À partir de 1992, le journal EGIN est devenu entièrement subordonné, tant dans ses fonctions que dans son organisation, à la stratégie globale de l'ETA, bien que sous la couverture apparente d'être un journal pluriel et indépendant ».

Le plus intéressant est la fin de la phrase, qui signifie qu’après huit ans de publications, les juges n’ont trouvé aucun article, aucun indice, aucune cohérence susceptible de prouver la collusion politique ou opérationnelle entre EGIN et l’ETA. Et donc aucune incitation à la violence, aucun prosélytisme pro-ETA, rien. Et pendant le jugement, ils ne confrontent même pas la version des journalistes (interview), ils l’ignorent purement et simplement.

Échelle atomique : C’est simple comme bonjour. Le directeur de publication et le rédacteur en chef sont par définition responsables (propriété hiérarchique) de la structure (molécule) incriminée. Les journalistes présents à la réunion de 1992 sont mal partis. Faits reprochables : proximité éphémère avec l’ennemi (propriété des atomes impliqués). Étant donné que les juges ne cherchent pas à savoir ce qui s’y est dit et ce qui fut convenu en 1992, c’est uniquement la proximité spatiale qui entre en jeu dans le verdict, car de fait la question de la « motivation » est intégralement prise en charge par les autorités, lesquelles s’érigent en une sorte de police de la pensée capable de lire nos intentions avec une telle assurance qu’ils n’ont pas besoin de mener une confrontation de points de vue, ni de fournir des preuves tangibles.

La justice, c’est simple comme un schéma prémâché.

Il convient d’appeler corps le niveau supérieur à l’organe ETA. L’instance de commande du corps qui se situe à l’échelle nationale, espagnole en l’occurrence, fait le diagnostic d’un organe ETA atteint d’un cancer qu’il nomme “terrorisme“, réalisant ainsi la réduction de premier niveau. La problématique complexe comprend à l’origine les termes suivants (liste à valeur indicative, très imparfaite) :

  • Histoire d’un territoire enclavé entre mer et Pyrénées où langue et culture spécifiques ont persisté, sentiment fort d’appartenance à un sol, opposition spécifique à la dictature franquiste soutenue par les nazis – rappelons que Guernica était une ville basque.
  • Revendications fortes et choix des armes prolongé après la mort de Franco pour des considérations diverses :
    • Inscriptions persistantes de l’époque franquiste dans les structures du pouvoir espagnol – Entretien d’une situation conflictuelle pour des raisons profondes.
    • Revendications imbriquées, centrées sur le « Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », de tendances diverses : autonomie, nationalisme, démocratie, droit au respect, conservatisme culturel…
    • Groupes humains vivant sur un mode clandestin sur une très longue période, dont certains pratiquent le maniement des armes. C’est une réalité aux implications diverses.

L’assignation (ou la non-assignation) de l’ETA à une organisation terroriste ne constitue pas le cœur du problème. Il réside en premier lieu dans les souffrances endurées par l’ensemble de la population espagnole (victimes d’attentats, conséquence sociétales…), en prise avec un conflit que l’État n’a pas su ou voulu résoudre. Le problème s’aggrave lorsque la « lutte anti-terroriste » provoque la négligence ou la négation des spécificités ébauchées ci-dessus. La réduction politico-judiciaire de cette complexité interdit toute résolution démocratique du conflit. De cette manière, la “résolution“ pacifique du cas de figure basque espagnol ne peut se faire que par un nivellement par le bas, révélateur de l’incapacité d’un pouvoir central à faire fructifier les richesses humaines de son territoire, à composer avec les différences, à générer une dynamique démocratique, ce qui à terme ne peut que produire la dynamique inverse menant vers ce qui ne sera jamais strictement le fascisme, le nazisme ou le stalinisme mais sera pour sûr une monstruosité liberticide.

Le schéma juridique innovant de l’Audiència Nacional est donc le résultat de trois réductions consécutives, que l’on peut condenser selon les strates dénommées organe, molécule, atome : terrorismisation, stigmatisation structurelle, négation de l’individu. Il ne reste plus grand-chose de la réalité de départ, c’est un processus d’annihilation caractérisé au sein duquel le juge d’instruction Garzón est un rouage, un exécutant zélé en ligne directe avec le pouvoir central, promoteur de la doctrine « Tout est ETA » déclinée en aval par d’autres juges.

Madrid Tribunal - Judge Garzon Madrid Tribunal - Judge Garzon

Notons que la chambre no 4 de l’Audiència Nacional, sollicitée en recours par la défense, a déconstruit point par point l’argumentaire des juges accusateurs, qu’ils disent « dépourvu de fondement rationnel ». Les trois juges qui défendaient l’application du Droit et leur métier autant que les avocats de la défense, subirent la foudre des médias et furent mis à pied pour une durée de six mois, pour un prétexte qui fut reconnu illégitime à l’issue de leur sanction. La démocratie ne fonctionne pas mieux à l’intérieur de l’Audiencià Nacional qu’à l’extérieur.

La fiction contre le Droit

L'avocat et observateur allemand Martin Poell déclarera à la presse : « Nous avons connu des procès sans preuves, mais dans celui-ci il n'y a même pas de crimes ». L’arbitraire de cette phase judiciaire espagnole trouve certains échos dans la vague de répression des gilets jaunes par l’État français, où l’on se rapproche parfois du délit de port de gilet jaune, ce qui tend à montrer que la lutte « anti-terroriste » et ses dérives sont un laboratoire de dévoiement de la justice destiné à étendre ses pratiques à l’ensemble des citoyens. Le parallèle avec ce qui se passe à la Westminster Court concernant Julian Assange est moins flagrant, puisque les avocats de la défense ne revendiquent aucun droit ni aucun texte de loi, qu’ils n’amènent aucun témoin à la barre, et qu’ils n’encouragent pas, c’est le moins qu’on puisse dire, Julian Assange à s’exprimer. Quand il l’a fait le 21 octobre, évoquant le vol de ses « ADN enfants » en référence possible avec ses travaux d’informaticien, ses avocats ont fait la sourde oreille.

C’est grâce aux observateurs de l’ACDddh et à la pugnacité des avocats de la partie basque qu’une certaine similitude devient perceptible. La chambre no X (5 ou 6) est contrainte de produire un rapport sur les allégations de torture qui, si elles étaient avérées, invaliderait les “dépositions“ des accusés concernés. Selon l’ACDddh, les conclusions des juges « sont exprimées de manière superficielle » et parsemées de commentaires comme « leurs paroles sont orphelines de toute espèce de preuve », ou bien, « nous sommes confrontés à de simples manifestations absurdes ».

Le mépris de la machine judiciaire culmine quand elle qualifie de « fictives » les déclarations et pièces rapportées par la défense, balayant d’un revers de main les éléments concrets qui contredisent la thèse de l’accusation. Quand les juges évitent toute confrontation entre les arguments de la défense et la partie civile, arbitrée en principe par ces mêmes juges, il est aisé de ranger dans la catégorie « fictives » les plaidoiries de la défense.

Arrestation du directeur du journal Egin, Javier Salutregi. Condamné à 14 ans de prison pour « appartenance à un gang armé », libéré au bout de 7 ans. Arrestation du directeur du journal Egin, Javier Salutregi. Condamné à 14 ans de prison pour « appartenance à un gang armé », libéré au bout de 7 ans.

La réalité est tout autre. La fiction se manifeste effectivement, mais à travers la thèse réductionniste et opportuniste de l’accusation qui, nous l’avons vu, laisse sur le bord de la route des pans entiers de la réalité qui autrement s’opposeraient à son passage en force. Or, de la parodie de procès exempte de toute confrontation entre juges et avocats dans le cadre de l’affaire Assange, du fait de la passivité des avocats en l’occurrence, c’est bien le caractère fictionnel qui transparait le plus clairement. Une fiction qui laisse sur le bord de la route judiciaire la question de la torture subie par Julian Assange.

Baltasar Garzón lance sa dernière campagne d’arrestations contre l’ETA en 2008, et là encore les témoignages pour torture se multiplient. Le juge prétend avoir imposé un protocole visant à empêcher les pratiques de torture, avec enregistrement systématique des prévenus, mais le procès intenté par les membres de l’ETA jette le doute. Seules les vidéos du couloir des cellules sont fournies par la police espagnole ; l’attitude obscène d’un des geôliers est consternante. Coups, humiliations, isolement sensoriel, jeûne forcé, menaces, simulations de viol sont rapportés par les victimes. Les habitudes de la Guardia Civil espagnole ont si peu changé qu’un papier universitaire de 2018 fait le bilan des plaintes d’espagnols auprès de la Cour de Strasbourg, notant que « la tendance à violer l’article 3 de la Convention apparait être en hausse… ». Cet article de la Convention Européenne des Droits de l’Homme stipule que « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ».

Spanish detention place. Video shown in Tribunal. Spanish detention place. Video shown in Tribunal.

 

Anabel P. , arrêtée en 2008 sous l’instruction du juge Garzón, décrit une scène de torture sexuelle infligée par un agent des autorités espagnoles. Anabel P. , arrêtée en 2008 sous l’instruction du juge Garzón, décrit une scène de torture sexuelle infligée par un agent des autorités espagnoles.

En septembre 2003, le juge Garzón met en accusation 35 membres présumés d'Al-Qaida, dont Oussama Ben Laden. Les États-Unis ont-ils besoin d’un juge espagnol pour l’accuser ? Pas sûr. Plus intéressante est l’instruction contre le journaliste d'Al-Jazira Tayssir Allouni, hispano-syrien, dont Baltasar Garzón dit qu’il était “le chef de « la cellule espagnole » d'Al-Qaida“, selon Le Monde. Sur quoi se base-t-il pour l’affirmer ? Sur une lettre du FBI adressée au gouvernement espagnol Aznar, selon divers médias ; autrement dit, sur ce qu’on appelle chez nous une “note blanche“, si solide qu’en 2005 l’allégation Al-Qaida est abandonnée par Garzón, qui l’inculpe pour « collaboration avec un réseau terroriste », un motif si vague qu’on en cherche encore les preuves, après que Tayssir Allouni, bien qu’il fut soutenu par la Fédération Internationale des Journalistes, eut purgé une peine de sept ans de prison. Petit détail, Tayssir Allouni est sensé avoir interviewé Oussama Ben Laden en octobre 2001, une heure de discussion où l’ennemi numéro 1 ne revendique jamais les attentats. Quoiqu’il en soit, le journaliste en savait beaucoup (trop ?) sur le djihadiste dont la responsabilité directe dans les attentats du 11 Septembre n’a jamais été prouvée.

The Spanish & Syrian journalist Tayssir Allouni The Spanish & Syrian journalist Tayssir Allouni

Baltasar Garzón et Augusto Pinochet, la grande affaire

En dehors des pays latins, Baltasar Garzón demeure, dans l’esprit des gens, le pourfendeur du dictateur Pinochet. La saga juridico-médiatique fait la une des journaux pendant 17 mois, et se solde par l’échec de son extradition en Espagne, avec l’image du détestable personnage se levant de sa chaise roulante dès son retour au Chili, en l’an 2000. Vue l’ampleur de l’enjeu, le juge Garzón n’y peut pas grand-chose ; il aura du moins essayé. La vertu de cet épisode est d’avoir ouvert les yeux sur les sombres années de coups d’États, tortures et éradication des opposants en Amérique latine. Certains aspects méritent d’être approfondis, cependant.

Avant 2015 Baltasar Garzón dirige la rédaction d’un livre coordonné par l’historienne Stella Calloni, “Opération Condor, 40 ans après“. L’ouvrage est édité par la branche argentine de l’UNESCO, le Centre international pour la promotion des droits de l'homme (ICHRP), où B. Garzón est nommé suite à ses déboires judiciaires et à son interdiction d’exercer en tant que juge.

Augusto Pinochet est le pivot de l’Opération Condor, ce « pacte de la mort dans les années de terreur » comme le décrit Stella Calloni, un pacte scellé en décembre 1975 à Santiago du Chili entre Argentine, Uruguay, Paraguay, Brésil, Chili et Bolivie. Dans le prologue de “Operación Cóndor, 40 años después“, Baltasar Garzón dénonce « une diabolique opération des services de renseignement coordonnés par la CIA et des dictatures militaires latino-américaines conçue pour éliminer les mouvements de l'aile gauche dans la région, par la détention, l'élimination et la disparition de dirigeants politiques, syndicaux ou sociaux… ». Il parle encore de coordination « entre services », avec des ramifications « qui s’étendaient en dehors de l’Amérique latine pour commettre des crimes aux États-Unis, en Italie, en France et en Espagne », puis il mentionne « la protection et le soutien du pays du Nord, dont les auteurs présumés, avec en tête le Secrétaire d'État Kissinger, n'ont pas encore été traduits en justice ».

Voilà ce qu’on peut appeler une vision naturaliste, où les dictatures seraient endémiques en Amérique du Sud, où les criminels auraient été rejoints par le satané Henry Kissinger (numéro deux du gouvernement des États-Unis chargé des affaires étrangères de 1973 à 1977), formant une association de malfaiteurs à l’insu des présidents Nixon puis Ford, avec des crimes en Europe et au « Nord » fomentés depuis l’Amérique Latine (ce sont en tout cas des options possibles des propos de Garzón), avec la CIA qui participe à la « coordination » ou bien « codirige », dans une harmonie que l’on imagine parfaitement symétrique entre pays du Sud et première puissance mondiale.

Siège de la Moneda, Santiago du Chili, 11 septembre 1973 Siège de la Moneda, Santiago du Chili, 11 septembre 1973

L’ex-juge loue le président Salvador Allende élu démocratiquement par les chiliens en 1970 : « Je veux surtout me souvenir de ceux qui, comme le président constitutionnel Salvador Allende, voulaient un monde différent, plus égal et plus juste… ». B. Garzón ne prend pas la peine de rappeler que le Général Pinochet a pris le pouvoir en 1973 par un coup d’état soutenu par la CIA, ni que l’homme « constitutionnel » s’est donné la mort le jour du coup d’état, ou qu’un Général pro-Allende fut assassiné dès 1970, après une réunion impliquant Kissinger, au début du mandat du Président Salvador Allende. Garzón a peut-être mal lu le livre dont il a dirigé la rédaction ? Sur 17 pages de prologue, il écrit le terme CIA une deuxième et dernière fois pour décrire « le transfert illégal de prisonniers par la CIA vers des centres de détention clandestins » ; pauvres agents américains, ils se tapaient le boulot de coursiers en plus. Des coursiers tortionnaires tout de même, selon la définition de l’ONU – ce serait un affront aux agents de la CIA de songer qu’ils pensaient déposer des opposants en détention secrète, en pays dictatorial, pour qu’on leur fasse des caresses -. L’ex-juge ne rappelle pas la définition internationale de la torture, pire.

Il écrit : « Des actions telles que le transfert illégal de prisonniers par la CIA vers des centres de détention clandestins où ils sont kidnappés, torturés ou forcés à disparaître, sans autre contrôle que celui qui découle, en fait, de la volonté de la personne qui ordonne ces actions » (*b).  Si seul le donneur d’ordre « contrôle » les actes de torture, alors ceux qui obtempèrent aux ordres reçus, qu’ils sachent ou non le traitement futur, sont totalement déresponsabilisés. Le nazi Adolf Eichmann fut condamné à la pendaison en 1961 pour avoir assuré la logistique des camps de concentration, sans jamais torturer lui-même, en obéissant à la volonté hiérarchique.

Rappelons que sur les affaires d’État de Catalogne et du pays Basque, le juge anti-terroriste Garzón n’était pas non plus donneur d’ordre. La subtilité de sa phrase, plus littéraire que juridique, repose sur le verbe “découle“ ou “dérive“, qui ouvre à l’interprétation quant à la responsabilité de l’exécutant ; comment, jusqu’où le « contrôle » découle-t-il du donneur d’ordre vers l’exécutant ? Avec une telle conception des faits, le nazi Eichmann aurait pu aussi bien finir innocenté.

L’air de rien, au mépris des Conventions de l’ONU, l’ex-juge ouvre la porte à l’impunité sur un des crimes les plus odieux. C’est extrêmement inquiétant venant d’un institutionnel qui s’affiche en défenseur des droits de l’homme.

Import-Export : Innommables et indénombrables Nazis

Dans l’ouvrage de l’UNESCO, Stella Calloni explique : « Sur la base de deux dictatures à l'ancienne dans le Cône Sud, au Paraguay (1954-1989) et au Brésil (1964-1985), il y a eu un véritable " ensemencement " de coups d'État militaires conformément aux objectifs de la Doctrine de Sécurité Nationale états-unienne, en établissant la pratique du terrorisme d'État sous contrôle américain avec le but d'éliminer les voix opposées, principalement de la gauche ».

Les dictatures « à l’ancienne » sont le fruit d’une longue histoire marquée par l’intrusion des conquistadors espagnols et portugais, des influences extérieures et d’un complexe métissage. Les nazis réfugiés après 1945 ont lourdement contribué à la mise en place des dictatures. À lui seul, Klaus Barbie dit le boucher de Lyon, navigant entre Bolivie et Pérou, eut un rôle majeur dans les coups d’États boliviens de 1971 et 1980, conseilla en torture l’armée du putschiste de 1964, fit affaire avec le puissant narcotrafiquant Roberto Suarez, en organisant un troc armes-cocaïne crucial pour la fourniture clandestine des généraux ambitieux. Au milieu des années 70 un fonctionnaire bolivien reçut du nazi des « informations concernant les opérations des services secrets de plusieurs pays d’Amérique du Sud ». Klaus Barbie serait donc un homme clé de l’opération Condor ? On n’en saura pas plus, car ces données, au grand dam du bolivien qui les leur offrait sur un plateau, « ne furent pas sollicitées » par un gouvernement états-unien indifférent ou trop bien informé.

Faux papiers boliviens de Klaus Barbie au nom de Klaus Altmann Faux papiers boliviens de Klaus Barbie au nom de Klaus Altmann

Selon le Daily Mail, les archives chiliennes et brésiliennes recensent 9000 officiers nazis accueillis en Amérique du Sud, dont 5000 en Argentine, moins de 2000 nazis au Brésil, et entre 500 à 1000 établis au Chili. Sachant que l’armée argentine compte aujourd’hui 70 000 soldats, chaque officier allemand avait potentiellement en charge la formation et le commandement de 14 soldats. C’est bien plus que suffisant pour instaurer des pratiques fascistes à tous les niveaux.

Comment le continent s’est-il laissé contaminer à ce point ? D’abord par un circuit d’évasion bien connu, qui passait par le Tyrol et le port de Gènes en Italie, avec des faux passeports procurés par la Croix Rouge, et sans doute la complaisance des États traversés, des pays exsangues et vaincus, l’Allemagne et l’Italie. Autant dire qu’ils faisaient ce que l’occupant demandait, à savoir les États-Unis, omniprésents militairement et dans les ministères. Cette évidence est corroborée sous divers angles. Le boucher de Lyon, par exemple, fut recruté par l’espionnage militaire des États-Unis jusqu’en 1951, puis s’installa en Bolivie où les allemands du BND rémunèrent un temps ses services via une banque californienne. Si les nazis ont pu agir si longtemps sur place, exerçant leurs compétences criminelles en toute sérénité (certains ont fait fortune, d’autres ont pratiqué la torture et les assassinats en bande organisée, éventuellement conseillers des gouvernements “alliés“, promoteurs de putsch…), c’est à cause de la bienveillance des grandes puissances, le voisin du Nord en particulier.

Un historien chilien invité par CNN affirme que la relation de Margareth Thatcher avec le Chili « a été marquée par son amitié avec le général Augusto Pinochet ». Margareth Thatcher était ministre de l’éducation de 1970 à 1974 dans un gouvernement conservateur, elle avait donc des informations privilégiées en 1973 aux prémices de l’alliance Condor. Le soutien de la junte militaire chilienne est avéré : l’attaché d’ambassade David Spedding, qui deviendra directeur du MI6, commente un rapport dénonçant les crimes en cours, déplorant qu’il soit « assez hostile à la junte » menée par le général Pinochet. Être hostile à des putschistes qui torturent et éliminent les opposants, c’est ce qui choque le représentant de la Grande Bretagne au Chili. La participation directe du MI6 au plan Condor n’est pas démontrée, mais les britanniques ont soutenu le dictateur, et explicitement autorisé, diplomatiquement, les exactions au moment où elles se déroulaient. Autant dire que les nazis utilisés pour terroriser les démocrates d’Amérique Latine avaient peu à craindre du MI6, du BND ou de la CIA.

Le réactionnaire chilien Pinochet au côté du Premier Ministre britannique Margareth Thatcher (en haut) et de ses officiers (en bas). Le réactionnaire chilien Pinochet au côté du Premier Ministre britannique Margareth Thatcher (en haut) et de ses officiers (en bas).

Dans “Operación Cóndor, 40 años después“, Stella Calloni ne cite que le nazi fantôme Martin Borman, officiellement mort en 1945. Elle en nomme pourtant, dans son propre ouvrage “Operacion Condor Pacto Criminal“, des officiers nazis dont la présence active est authentifiée. C’est comme si l’historienne avait été bridée par Baltasar Garzón, retraçant de manière abstraite le rôle des nazis. Car derrière ces noms, il y a des lieux, des méthodes, une chronologie. Quand elle n’écrit pas pour l’UNESCO, Stella Calloni nous apprend qu’en 1956 l’ange de la mort Joseph Mengele fut accueilli au Paraguay dans la colonie Hohenau, tenue par le « dentiste » nazi Alban Krug. Les dictatures « à l’ancienne » permettaient aux nazis de se refaire une santé, puis de négocier les termes de leur reconversion. La CIA savait ce qui se tramait pour la raison simple qu’elle recrutait les nazis directement. L’un d’eux est Gerhard Mertens, trafiquant d’armes international, en lien avec la CIA et le BND allemand, mais aussi avec le boucher de Lyon Klaus Barbie, basé en Bolivie, lui-même embauché par les services secrets américains, officiellement jusqu’en 1951. Dans les années 60, Klaus Barbie est le point d’entrée de Gerhard Mertens, surement parce qu’il sait comment et à qui fournir des armes en Amérique du Sud. En 1978, Gerhard Mertens lance une campagne de propagande pour préserver la “Colonia Dignidad“, un camp nazi situé au Chili, après que des rescapés eurent témoigné des horribles crimes qui y sont perpétrés. Si l’on ajoute que l’ange de la mort Mengele y fut chaudement accueilli, nous bouclons une boucle : celle d’un nazi-système parfaitement huilé, complémentaire et solidaire, consolidé pendant l’opération Condor mais opérationnel dès les années 50-60, sous le regard bienveillant d’au moins trois grandes puissances, le Royaume-Uni, l’Allemagne de l’Ouest et les États-Unis.

Inutile de dire que cette contagion fasciste ne saute pas aux yeux dans la version dirigée par Baltasar Garzón, qui ne l’a d’ailleurs fait traduire ni en portugais, ni en français, ni en italien, langues de pays concernés par les assassinats du plan Condor, ni même en anglais. Nous n’attendrons donc pas le juge déchu pour poser les questions résultantes :

  • Dans quelle mesure la CIA et autres services ont-ils participé aux activités du méta-réseau nazi ?
  • Le contexte de la guerre froide suffit-il à expliquer cette régression civilisationnelle ?
  • Quelles strates des pouvoirs décisionnaires se sont imposées pour en arriver là ?
  • Quelle est l’idéologie qui rend possible de telles extrémités ? Est-ce une idéologie ? Que nous enseigne-t-elle sur les causes de la situation géopolitique actuelle ?

L’histoire de la Colonia Dignidad fournit des éléments de réponses. Ce vaste domaine était doté d’une école, d’un hôpital, d’un réseau souterrain et de terrains cultivés par des travailleurs-esclaves. L’esprit de secte y régnait depuis 1962, avec le leader-déviant Paul Schäffer, un médecin nazi coutumier des abus, viols et meurtres d’enfants. À partir de 1973, le Moloch de souffrance sert de quartier général de la DINA, la police secrète de Pinochet qui sévissait dans tout le continent. Les opposants y sont torturés en sous-sol et souvent éliminés. Le lieu sert aussi d’entrepôt d’armes des plus sophistiquées, fusils, lance- roquettes et gadgets à la James Bond dernier cri. Mais c’était également une infrastructure de télécommunications essentiel pour les transmissions de l’opération Condor, le “Condortel“, équipé de kilomètres de cables, d’un véritable central téléphonique et d’une antenne longue portée tournée vers l’Argentine. Le spécialiste du sujet, John Dinges, affirme que « la CIA leur a fourni le matériel de cryptage ». On s’éloigne de la timide « coordination » évoquée par B. Garzón, d’autant que l’homme charnière de ce lieu infâme, sorte de directeur technique habile en électronique quand il s’agit de déclencher une explosion, habile de ses mains pour ce qui est de la torture, l’homme qui relança l’usage du gaz sarin dans des fioles Chanel no 5 – parfait pour les morts subites par arrêt du cœur -, cet agent j’assassine-sur-commande est apprécié de tous les services. Son nom est Michael Townley, il travaille pour la DINA, il a passé un entretien avec la CIA qui ne l’a soi-disant pas embauché, et il a entre autres exploits assassiné l’ex ministre des affaires étrangères de Salvador Allende dans un endroit bien connu de la CIA : Washington DC ; un forfait pour lequel la justice américaine n’a pas trouvé moyen de le condamner. Mais Townley est surtout un tortionnaire et tueur de masse pour le compte du plan Condor.

Colonia Dignidad underground. Weapons & Condortel equipment Colonia Dignidad underground. Weapons & Condortel equipment

Dirigée par Garzón, Stella Calloni laisse planer un doute quant à l’appartenance de Townley à la CIA. Quand elle signe de son nom propre, elle désigne sans ambiguïté « l'agent de la CIA dans la DINA », ce qui est cohérent avec l’attitude de l’ambassade d’Allemagne au Chili, notoirement complice des activités de la Colonia Dignidad. Ce concentré de camp de concentration où la torture est supervisée par des “médecins“ nazis inclut naturellement une dimension expérimentale. Un laboratoire complet d’enregistrement sonore et visuel permet de consigner les horribles souffrances, les viols sans doute, les morts lentes. Combien de temps survit un humain à l’ablation de quelques organes ? À quelle intensité d’électrochocs appliqués du cerveau aux parties génitales le corps résiste-t-il ? Comment faire d’un homme ou d’une femme un légume, un mi-légume, un réceptacle à personnalités multiples ? Autant d’expériences passionnantes desquelles la CIA a pu recevoir des images très parlantes.

Cross-fertilisation

Et ça tombe bien, puisqu’avec son programme MK-Ultra la CIA a déjà 20 ans d’expérience en la matière dans les années 70. Dans un livre-enquête, Stephen Kinzer explique qu’à Fort Detrick au Maryland, un laboratoire de recherche tournait avec médecins nazis, choisis pour leur savoir-faire en matière de vivisection ou en substances comme le gaz sarin ou la mescaline. Non seulement le MK-Ultra ne partait pas de zéro, mais il « était essentiellement une continuation du travail initié au Japon et dans les camps de concentration nazis », selon le journaliste. Dans 80 universités américaines, des cliniques, des bases militaires, des centres de détention, la CIA a étudié ou effectué des expériences de modification comportementale absolument cruelles et traumatisantes sur des personnes sans défense, des citoyens états-uniens ou étrangers, de toutes classes sociales – les échantillons se doivent d’être représentatifs -, droguées à leur insu, violentées méthodiquement, lobotomisées parfois, incalculables vies atomisées quand elles n’étaient pas soudainement fauchées. Les enfants sont bien sûr aux premières loges, la plasticité du cerveau est cruciale quand il s’agit de programmer un être humain. Ne vous méprenez pas, c’était pour faire avancer la science, rien de plus. Quand l’affaire a éclaté au grand jour ça a fait scandale, c’est vrai ; et très vite une commission sénatoriale a enquêté ce qu’elle a pu (un agent de la CIA n’est pas très causant), et a décrété juré-craché que tout ça c’est du passé, c’est décidé on arrête les frais ; nous sommes en 1977. La Colonia Dignidad, dénoncée par des associations citoyennes dès 1978, n’est inquiétée qu’en 1996. Dix-huit ans de souffrances en rab, qui ne peuvent qu’être la conséquence de la complicité active des services états-uniens. Pourquoi cette prolongation ? La CIA continuait-elle ses expériences MK-Ultra par sous-traitance ou location des infrastructures ? Récupérait-elle simplement les “données“ ? Ce que nous a appris le processus de rendition en tout cas, c’est que la torture par délégation est devenue une pratique courante de la CIA, tolérée voir soutenue par la Cour Suprême des États-Unis.

1977 US Senate report on CIA MKULTRA issue 1977 US Senate report on CIA MKULTRA issue

Pour ne pas trop nous étendre, nous nous contenterons d’un point sur les cercles décisionnaires. Le Secrétaire d’État Harry Kissinger est sur la ligne de front depuis les prémisses du plan Condor, sa responsabilité est écrasante. Richard Nixon, Gerald Ford, Ronald Reagan, Bush père, Bill Clinton, Bush fils, Obama et sa Secrétaire d’État Hillary Clinton, Donald Trump, tous les présidents sont restés attentifs si ce n’est soumis au conseiller Kissinger, à l’exception de Jimmy Carter qui tenta de lutter contre son influence ; Bernie Sanders le vilipende haut et fort, espérons qu’il soit sincère. L’anomalie réside dans la respectabilité persistante de Kissinger parmi les cercles dirigeants, un demi-siècle ! Comme si du tréfonds des forces souterraines n’émergeaient que des faucons de la même espèce. Kissinger a deux atouts :

  • Il a « compris que les réseaux sont plus puissants que les hiérarchies du gouvernement fédéral » (*x), et monte dès sa sortie du gouvernement en 1977 son cabinet de conseil à l’international Kissinger Associates.
  • Ses critères de décision suivent une ligne simple et claire, très plaisante pour les gens de pouvoir qui méprisent les principes démocratiques au nom d’une prétendue efficacité. Sa vision est concentrée dans sa définition géopolitique de la légitimité qui « ne doit pas être confondue avec la justice. Cela ne signifie rien de plus qu'un accord international sur la nature des arrangements réalisables… ». Confronté à la réalité, Kissinger se plaint de la « tyrannie des faibles » et converge vers une conception de la diplomatie où règne la loi des plus forts, à condition que l’équilibre résultant prémunisse la planète d’une guerre mondiale. En politique intérieure, cela équivaut à laisser monter les inégalités juste en deçà du seuil de chaos social ou de guerre civile, néfaste pour l’économie d’un pays. L’exemple français actuel montre que cette conception de la légitimité est compatible avec l’exercice d’un président délégitimé par sa population.

 

Henry Kissinger en compagnie de chacun des présidents américains depuis Richard Nixon. Henry Kissinger en compagnie de chacun des présidents américains depuis Richard Nixon.

 

Mélange des genres : Le juge Garzón avait demandé à entendre Henry Kissinger dans le cadre de l’instruction contre le dictateur Pinochet, ce qu’il n’obtint pas. En 2005, le même juge organisait le colloque « Dialogos Transatlanticos » à l’Université de New York (dans laquelle il a donné des cours grâce au soutien de la banque Santander, ce qui créa une grosse polémique en Espagne), où il invita Henry Kissinger ainsi que Felipe Gonzalès, et le président de Colombie Alvaro Uribe. La caricature de l’argentin Ricardo retrace le diner qui suivit (payé par Santander), avec Henry Kissinger, B. Garzón et F. Gonzalès. Photo du colloque : H. Kissinger est cerclé de rouge à droite, B. Garzón cerclé au centre.

bbk-caricature-kissinger-garzon-ricardo-la-gran-buffe

Pour qu’une si pauvre et cynique conception de la politique perdure plus d’un demi-siècle, il suffit que les hommes de réseau s’assurent que ne soient élus que des tenants de cette conception, ou bien des individus malléables. Sans étudier ici la nature de ces réseaux, disons juste que ceux dont nous parlons se plient à des hiérarchies de complaisance au détriment des hiérarchies de savoir et de compétence. La civilisation tient à peu de choses.

Le don d’ambiguïté du juge Garzón

Baltasar Garzón est incroyable. Face à l’ETA, il emploie les méthodes les plus autoritaires qui soient en synergie parfaite avec le gouvernement le plus à droite d’Espagne depuis la mort de Franco, les témoignages de torture pleuvent autour de lui sans le mouiller, il ruine sa propre enquête (et son job) avec des écoutes illégales dans l’affaire de corruption tentaculaire qui touche le Parti Populaire (le même qui gouvernait “face à l’ETA“), et il demeure en 2020 le protégé, ou du moins personna grata des forces présumées progressistes européennes voir mondiales. Voici moins d’une semaine, le Comité des Droits de l’Homme de l’ONU vole au secours de cette « victime de persécutions et de représailles », dixit lui-même, « pour ses enquêtes sur les crimes du franquisme et l'affaire Gürtel », dixit l’ONU qui « demandera des explications à l'État espagnol dans un délai de six mois ». L’association WJJA doit être jalouse, elle qui a dû se contenter d’une réponse de l’ONU erronée et négative suite à sa demande d’enquête sur la torture que Julian Assange subit en ce moment même.

Persécuté, mais par qui ? Par le gouvernement de Mariano Rajoy qui officiait en 2012 lors du vote de sa déchéance ? Il était Ministre de l’Intérieur quand le juge Garzón a rendu ses plus fiers services contre l’ETA. Pas crédible. Par la Cour Suprême qui a pris la décision ? Cette Cour est l’équivalent du Conseil Constitutionnel français, une instance des plus conservatrices, bien au fait de ses services rendus à la patrie. Étrange. Par les catalans, basques et argentins peu enclins à oublier son passé ? Sans doute, mais ces citoyens n’ont d’autre pouvoir que leurs bras, leur bouche et leur plume.

On lui en voudrait, comme il le prétend, pour son instruction sur les disparus de la période Franco ? Des associations dédiées à la mémoire et à la réparation des victimes du franquisme ont critiqué son action dès le départ, comme L'Association des Amis des Tombés pour la Liberté qui montre d’emblée sa "méfiance" à l'égard de l'initiative du juge Garzón. De fait, ce sont ces associations qui ont amorcé les recherches de disparus, mis en branle les autorités locales, maires et tribunaux notamment, mais aussi le juge Garzon qui ne leur avait pas répondu. Il engagea ainsi une procédure globale, sans les consulter, les prenant de cours. Cette action précipitée et centralisée par l’Audiencia Nacional, duquel le collectif hispanophone Nizkor pointe « le manque de compétence » et critique entre autres « l'utilisation de types de crimes » mal adaptés, se termine en eau de boudin par l’intervention de la Cour Suprême, qui interprétera la loi d’amnistie de 1978 dans le sens de l’immunité des criminels franquistes. L’équipe Nizkor fait le bilan de la procédure, déplorant « une grave défaite pour le mouvement naissant des victimes du régime franquiste et surtout pour les victimes républicaines ». On ne voit pas pourquoi les nostalgiques de Franco en voudraient au juge Garzon. Les associations mécontentes, elles, n’ont pas le pouvoir de lui nuire.

Vu de loin, le juge Garzón est un grand défenseur des Mères de la place de mai, ces femmes argentines qui avaient défié en 1977 la junte au pouvoir, exigeant des réponses sur leurs enfants disparus. L’une d’elles, Noémie Gianotti, est kidnappée en 1980 au Pérou, d’où elle est ramenée à Madrid avec l’aide de complices espagnols avant d’y être assassinée.

Noemie Gianotti, Mère de la place de mai assassinée à Madrid Noemie Gianotti, Mère de la place de mai assassinée à Madrid

La famille de la victime s’appuie sur l’enquête du journaliste Danilo Albin pour déposer une plainte que le juge Garzón finit par prendre en charge en 1996. L’auteur présumé du meurtre est l’ancien commissaire argentin Morales, exilé en Espagne ; le juge refuse de le convoquer. Plusieurs fonctionnaires espagnols, la société Varig, des officiels péruviens, la douane espagnole, toutes les pistes susceptibles de démonter l’assassinat sont connues. Baltasar Garzón ne les exploite pas.

Pendant la dictature argentine, l’ascension hiérarcho-criminelle de Morales suivit celle de son compère et adjoint Almirón, tous deux instigateurs de la sinistre alliance Triple A. De 1980 à 1983, Almirón est le garde du corps de Manuel Fraga, un ministre de la propagande sous Franco qui autorisa l’exécution de prisonniers politiques. Il fonde en 1976 l’Alliance Populaire dont le rôle fut central dans la création de l’actuel PPE, Parti Populaire d’Espagne. Le PPE accède au pouvoir en 1996, l’année où Baltasar Garzón bâcle l’affaire du meurtre de Noémie Gianotti.

Voilà ce que ça donne, vu de près : le juge Garzón est d’une redoutable efficacité quand il s’agit de réprimer les rebellions populaires, Catalogne et pays Basque, la fin justifiant les moyens, et inversement, lorsqu’il s’empare d’affaires qui mettent en cause les élites fascistoïdes (Pinochet, disparus de Franco…), l’efficacité est déplorable. Les cas sont certes complexes et sujets à des pressions politiques intenses, et Garzón n’est sans doute pas la seule cause de nullité.

Le plaidoyer de l’ONU du 6 février dernier, principalement relayé par le journal El Pais (du groupe de presse Prisa présidé par Javier Manson, directeur indépendant “au nom de“ la banque Santander Espagne), est symptomatique de l’action autocentrée du juge Garzón. La communication onusienne ne soulève ni le problème de la réparation des victimes de Franco, ni la corruption à grande échelle attenante à l’affaire Gürtel-PPE, mais l’interdiction d’exercice d’un juge.

Madrid, 2012. Baltasar Garzón suite à son éviction temporaire (11 ans) par la Cour Suprême. Madrid, 2012. Baltasar Garzón suite à son éviction temporaire (11 ans) par la Cour Suprême.

Des droits de l’homme en béton armé

Contrairement à Henry Kissinger, qui agit à découvert porté par des strates souterraines, Baltasar Garzón agit derrière la bannière des droits de l’homme, tout en étant porté par des strates où circulent les mêmes veines. Quand il dit que Kissinger « n’a pas encore été traduit en justice », c’est un constat neutre. Quelques lignes plus loin, il décrit platement et positivement la stratégie de Kissinger (réhabilitation diplomatique du géant chinois…) et récite en bon élève la leçon, sans quoi d’ailleurs l’UNESCO ne lui aurait pas confié de hautes responsabilités en Argentine (le Rapport Mondial 2005 de l’UNESCO fait de la structure un fer de lance du néolibéralisme par le biais socialement dévastateur de la marchandisation de la culture et de l’éducation).

En 2012, le juge Garzón radié des tribunaux redouble d’énergie. En sus d’intégrer l’UNESCO, il crée la fondation Fibgar dont l’objectif premier est de « Promouvoir une culture d'activisme, de communication, de sécurité, de développement et de défense des Droits de l'Homme (DDHH) et de coopération au développement des peuples dans une culture de sécurité juridique et de paix », excusez du peu. La multinationale espagnole de BTP, Eurofinsa, fait deux dons consécutifs à la fondation pour un total de 375 000 euros ; l’histoire d’amour naissante entre les constructeurs et les droits de l’homme est malheureusement entachée d’une affaire de corruption récente. Eurofinsa aurait échangé 16 millions d’euros en nature contre un contrat de 300 millions en Angola. Par bonheur le juge Pedraz abandonne les poursuites en 2011, à la grande surprise des procureurs.

Mais il y a un second donateur de la Fibgar, 433 000 euros tout de même : la fondation mexicaine Aliter. Elle partage son local et son numéro de téléphone avec le cabinet de conseil Aliter Soluciones Legales, lequel se consacre entre autres aux investissements étrangers, au marché immobilier ou à la propriété industrielle. Et là on frise les secondes noces, puisque la fondation Aliter s’occupe de « la défense et la promotion des droits de l'homme » et sponsorise des forums avec des thèmes comme « la sécurité, la légalité et les droits de l'homme » ; et c’est en mai 2012 que le juge Pedraz, qui épargna Eurofinsa, est invité au Mexique pour ce forum, un mois avant le forum tenu à Tijuana, supervisé par Baltasar Garzón.

Le mélange des genres et les conjonctions étranges s’accumulent autour de Baltasar Garzón, et nous ne faisons que gratter la surface.

B. Garzon's Fibgar home page B. Garzon's Fibgar home page

Prenons son associé à la Fibgar, Shlomo Ben Ami, vice-président du Centre international de Tolède pour la paix, une organisation « qui vise à contribuer à la prévention et à la résolution des conflits […] dans le cadre du respect et de la promotion des droits de l'homme et des valeurs démocratiques ». Cet ancien député de la Knesset, nommé ministre de la Sécurité Publique puis des Affaire Étrangères en 1999, écrit aujourd’hui des articles pour le réseau Project Syndicate. Il réagit début janvier à l’assassinat en Irak du Général iranien Qassem Suleimani, qu’il désigne par le terme technique de “targeted killing“, dont la teneur froide et neutre est intraduisible en français. Le double affront diplomatique, Iran ET Irak, n’est pas même abordé. À lire Shlomo Ben Ami le lecteur se croirait presque dans un duel de western Iran-USA, même arme même calibre : « Au cours de cette guerre non déclarée, les parties ont utilisé des tactiques allant des assassinats ciblés et des cyberattaques aux sanctions économiques et à la destruction des infrastructures ». Vous avez vu l’Iran interdire aux américains d’investir en Irak ou au Liban ? Ne pas prononcer le terme embargo (réactivé par Trump contre l’Iran) c’est nier la violence de ces mesures économiques, qui rappelons le, provoquèrent dans l’Irak de Saddam Hussein une malnutrition généralisée des enfants de ce pays.

Baltasar Garzón s’entoure de “blanches“ colombes qui ne conçoivent la paix que du point de vue du dominant. Nous savons quel sort réservent ces individus aux droits de l’homme, surtout quand ils s’en réclament. C’est donc avec une certaine appréhension que nous abordons l’activité d’ILOCAD, la firme d’avocats dirigée par l’infatigable Baltasar Garzón. Elle se présente comme un cabinet classique tourné vers l’international, traitant les « recours auprès des organisations et des tribunaux internationaux des droits de l'homme ». ILOCAD accompagne notamment les clients « dans leur expansion internationale, en leur fournissant le cadre juridique le plus sûr pour lancer des entreprises commerciales … ».

Au moins c’est clair, l’accent est mis sur le business, les clients pourront naviguer au plus juste parmi les contraintes des droits de l’homme, grâce à l’expérience de B. Garzón qui sera leur « représentant à l’international », ce qui laisse supposer qu’il saura faire valoir ses relations haut-placées. Et il en a des relations. C’est par une « accolade » qu’il ponctue en 2005 (flash back) sa lettre amicale au Directeur du groupe espagnol Santander, une banque géante implantée en Europe, au Mexique, Brésil, Argentine, Chili, et aux États-Unis. Le juge demande à son ami de convaincre Timothy Geithner, président de la Réserve Fédérale des États-Unis en 2005 et membre de la Commission Trilatérale en 2010, d’accepter son invitation au colloque Dialogos Transatlanticos (voir plus haut) ; Monsieur Garzón sait entretenir ses réseaux.

Garzon letter to Santander director Garzon letter to Santander director

Le rayon d’action d’ILOCAD n’est pas explicite mais une logique se dessine à travers les firmes juridiques partenaires, l’une au Brésil, deux autres au Paraguay, Del Canto Chambers à Londres et au Qatar, et Paris avec Juan Branco. Les clients ciblés pourraient investir en Amérique du Sud, avec une base de financement provenant d’Europe et des pays du Golfe. La fondation Fibgar, « Pro derechos humanos y jursdiccion universal », étend ses « programmes de développement » en Espagne, Argentine, Colombie, République Dominicaine, Équateur et Mexique, apportant une connaissance du terrain juridique local, et des connaissances tout court, c’est humain. Nous sommes sûrs d’une chose : dans des pays comme l’Argentine ou le Brésil, où les gens ont vécu de près la torture, l’avocat d’affaires Baltasar Garzón y est plus à l’aise que l’avocat des droits de l’homme. Il a été forcé d’annuler à plusieurs reprises ses conférences prévues en Argentine où les associations contre la torture connaissent le curriculum de l’ancien juge. Dans cet extrait de sept minutes à l’université de Buenos Aires, le juge reste coi en présence des protestataires, quand il s’exprime à la Radio Nacional les forces de l’ordre sont mobilisées…

Collectives against Torture protest Collectives against Torture protest

Baltasar Garzón ferme le bal des avocats

C’est un long périple que de se farcir le pedigree des avocats d’Assange. Les grandes lignes étant tracées, l’heure du récapitulatif est venue. La défense couvre trois pôles majeurs :

  • La justice locale, Londres en l’occurrence. Leaders : Gareth Peirce et Geoffrey Robertson.
  • L’international, avec focus sur le continent de l’Équateur. Leader : Baltasar Garzón.
  • Le pays d’accueil potentiel, les États-Unis. Leader présumé : Alan Dershowitz.

Gareth Peirce, Baltasar Garzón et Alan Dershowitz ont tous trois exprimé des points de vue laxistes sur la torture, avec le medium de la réflexion, l’écriture. La première a écrit un livre entier sur le sujet (“Sur la torture et la mort de la justice“). Selon les témoignages catalans et basques, plus de cent personnes ont été torturées sous la juridiction du juge Garzón. Alan Dershowitz a contribué avec succès à la tolérance pseudo-légale de la torture par la justice américaine, faisant des propositions de textes légaux cadrant, donc autorisant la torture ; ce n’est pas sous la forme de lois, mais de directives secrètes via les “torture memos“ que les renditions se sont effectuées sans mal pour les tortionnaires internationaux.

Fiesta à la mission diplomatique d’Équateur à Londres. Baltasar Garzón au centre, Andy Müller au fond à gauche (de la fondation allemande Wau Holland, qui a publié la vidéo source de cette image), John Pilger debout à droite. Julian Assange est absent. Fiesta à la mission diplomatique d’Équateur à Londres. Baltasar Garzón au centre, Andy Müller au fond à gauche (de la fondation allemande Wau Holland, qui a publié la vidéo source de cette image), John Pilger debout à droite. Julian Assange est absent.

Tous défendent un homme, Julian Paul Assange, qui est diagnostiqué comme subissant une « torture psychologique » par l’expert Niels Melzer et des médecins de l’ONU. Le qualificatif “psychologique“ tend à minorer la gravité de la chose, il est contestable. L’ONU définit la torture comme « Tout acte par lequel une douleur ou des souffrances aiguës, physiques ou mentales, sont intentionnellement infligées… », aucune distinction n’est faite entre physique et mental, pour une raison simple : la torture passe par le corps - le rapport indépendant du médecin de WJJA le montre tristement. Julian Assange est torturé, aucun des avocats n’a déposé plainte contre cet état de fait, aucun n’a demandé un rapport médical de la part des autorités juridictionnelles. Frappante durant les audiences, l’indifférence des avocats à la douleur de leur client, à leur client tout court, est inouïe.

Geoffrey Robertson a introduit Alan Dershowitz (ex-avocat d’Epstein, mis en cause lui-même par une victime du pédo-criminel) dans le cercle de défense, ils se connaissent bien. Tous deux sont impliqués dans les plus hauts intérêts du pouvoir américain actuel. Geoffrey Robertson s’investit dans l’adoption par l’Australie d’un ersatz du “Global Magnitsky Human Rights Accountability Act“ dont nous avons vu le potentiel de nuisance. Avec le Patriot Act, ce corpus de lois constitue une alternative au principe de « Juridiction universelle » expérimenté par Baltasar Garzón. Introuvables sont les commentaires de l’ex-juge sur cette approche états-unienne de la justice internationale.

La quasi-totalité des avocats d’Assange sont fortement impliqués dans des affaires à portée étatique qui sont en conflit majeur avec les intérêts de leur client Julian Assange. Mark Summers de Matrix Chambers représente les États-Unis dans une affaire d’extradition d’employés du Crédit Suisse, dont le PDG vient tout juste d’être limogé. Il a lu au tribunal, en mai 2019, la lettre de contrition écrite par Julian Assange en situation de torture, une sorte d’auto-condamnation morale non publiée et non authentifiée, et surtout non contestée par les avocats après la déclaration du Rapporteur de l’ONU à la Torture Nils Melzer.

Jennifer Robinson, subalterne de Geoffrey Robertson à Doughty Street Chambers, gère depuis quinze ans la propagande de l’indépendantiste de Nouvelle Guinée Occidentale exilé en Angleterre, Benny Wenda (*c). La légitimité du militant papou est contestée dans son pays, il est soutenu logistiquement par l’Occident, et son armée « révolutionnaire » qui recrute des enfants, est engagée dans le chaos en cours dans sa région. Jennifer Robinson est également codirigeante de la Fondation Bertha, financée par Georges Soros, lequel est plus que soupçonné (*d) d’entretenir des « révolutions de couleur » qui consistent à profiter de l’instabilité d’un pays pour placer des leaders à sa tête, s’assurant ainsi de la soumission du pays aux intérêts des États-Unis. Le « philanthrope » Soros déverse ainsi ses millions de dollars en Ukraine depuis 1990, en direction de groupes de populations de préférence opposées à la Russie, créant un déséquilibre artificiel duquel la guerre civile démarrée en 2013 ne peut être étrangère. Et si l’entrée de trois néo-nazis au gouvernement d’Ukraine découle inopinément de la « révolution orange », le ministre français Laurent Fabius les classe « plus à droite que les autres ».

L'expérience de Baltasar Garzon au Pays Basque l’éloigne du mantra de “la liberté de la presse“ asséné par l’équipe d’avocats d’Assange. Du fait de ses connections polymorphiques avec l’Amérique du Sud, le rôle de Baltasar Garzón dans le choix de placer Julian Assange à l’ambassade d’Équateur mériterait d’être élucidé. Rappelons que dans le même bâtiment, coexistaient les missions diplomatiques d’Équateur et de Colombie ainsi qu’un consulat d’Espagne, avec la présence de sommités des pays du Golf propriétaires du terrain, ainsi que celle des espagnols d’Under-Cover Global, soupçonnés d’espionner Julian Assange pour le compte de la CIA. À travers Ilocad et Fibgar, Baltasar Garzón est en lien professionnel avec tous les pays cités, et en tant qu’ancien juge anti-terroriste (Espagne, Al Qaïda), il a nécessairement entretenu des contacts directs ou indirects avec divers services secrets. Qui mieux que Baltasar Garzón avait la capacité d’évaluer l’environnement hostile dans lequel Julian Assange fut confiné huit ans durant ?

 

(*a) : Je vous présente le juge Garzón, de Sònia Bagudanch, Éditions Saldonar, 2013.

(*b) : Extrait de Opération Condor, 40 ans après : “Acciones tales como los traslados ilegales de prisioneros por parte de la CIA a centros de detención clandestinos en los que son secuestrados, torturados o forzados a desaparecer, sin ningún tipo de control más que el derivado, de hecho, de la voluntad de quien dispone esas acciones;“

(*c) : Le terme de “propagande“ s’applique ici à la communication de Jennifer Robinson, qui a tweeté une “erreur“ flagrante, grave, et située dans son domaine professionnel, le Droit. Il est relatif à la prétendue occupation illégale par l’Indonésie de la région de Benny Wenda. Nous n’avons pas lu de mensonge aisément vérifiable de la part de Benny Wenda. L’explication est donnée dans l’article mis en lien dans le corps du texte.

bbg-ukraine-irf-soros

(*d) : À elle seule, l’International Renaissance Foundation admet 230 millions de dollars de financement pour 9000 projets en Ukraine depuis la Chute de Mur. Sachant que le modèle néolibéral rapidement imposé laisse sur le carreau une majorité d’ukrainiens, la manne de Soros attire les gens à lui comme des abeilles sur un pot de confiture. Le milliardaire n’est évidemment pas seul (on parle même de « plan Marshall »), mais il pèse de tout son poids en Ukraine, fort de son implantation au cœur de la société depuis « 29 ans ». Dans les câbles fuités en relation aux troubles de 2014, il informe l’ambassadeur des EUA que le président Obama est « trop doux avec Poutine ». Les sanctions économiques sont pourtant déjà actées ; elles iront crescendo dans les mois qui suivent. Principales victimes : l’Ukraine, la Russie et la Stupide Europe - Fabius, Hollande et Merkel en pole position. Maintenant que les populations occidentales comprennent que Georges Soros et consorts méprisent les principes démocratiques sur leur propre sol, le prétexte des actions bienfaitrices dans l’Est « totalitaire » et ailleurs n’est plus crédible. Seule la gente médiatique n’y voit que du feu, avec un flagrant mépris pour l’histoire de ces peuples et régions. Si toutefois l’on croyait encore à la volonté émancipatrice de ces tristes sires sans mémoire, il resterait une solution ; se ruer à Leroy Merlin acheter la pelle premier prix et effectuer l’ultime geste souverain : creuser sa propre tombe.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Catalogne : Pour ceux qui voudraient trouver une justification à des actes de torture, les néo-nazis par exemple, ajoutons un point : le mouvement Terra Lliure avait été infiltré par un agent qui avait livré à la Guardia Civil de précieuses informations. Selon lui, ils ne projetaient pas un attentat à la bombe (pour accomplir un objectif politique, on hésite à se mettre à dos la population mondiale), mais l’enlèvement d’une personnalité importante (assez facile à prévenir par des moyens décents, surtout quand vous avez la source). Ce fait illustre le caractère intrinsèquement punitif, pervers et autoritariste de la torture. L’apogée des revendications d’indépendance catalanes en 2017 en montre le caractère radicalement contre-productif à moyen terme, puisque la qualité du dialogue en pâtit inéluctablement ; autoritarisme ou démocratie, il faut choisir.

Ricardo "La Grande Bouffe". H. Kissinger, B. Garzon, F. Gonzalès Ricardo "La Grande Bouffe". H. Kissinger, B. Garzon, F. Gonzalès

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.