Merci, Ben

Je n'ai jamais rencontré Ben. Pourtant j'ai un peu l'impression de le connaître – impression largement partagée. C'est qu'il a écrit beaucoup plus que ces dix billets aujourd'hui affichés au compteur. Je me souviens par exemple de sa rencontre avec un musicien de jazz, dans un bar. J'ai réalisé cet entretien par téléphone, alors nous sommes sortis des chemins tracés par le questionnaire... Verbatim.

Je n'ai jamais rencontré Ben. Pourtant j'ai un peu l'impression de le connaître – impression largement partagée. C'est qu'il a écrit beaucoup plus que ces dix billets aujourd'hui affichés au compteur. Je me souviens par exemple de sa rencontre avec un musicien de jazz, dans un bar. J'ai réalisé cet entretien par téléphone, alors nous sommes sortis des chemins tracés par le questionnaire... Verbatim.

« C'est en 1983, avec la Marche des beurs, que je me suis engagé politiquement. J'ai vu la montée du Front national, que je ne connaissais pas. Ça a surgi à Dreux, avec l'alliance de la droite (sur Dreux, relire ce rappel des faits par Gilles Bresson, dans Libération du 27 avril 2002, entre les deux tours de l'élection présidentielle. Une semaine plus tard, Chirac et Le Pen vont s'affronter au second tour. NDLR). A partir de là j'ai eu une peur, et je me suis engagé au PS. Avec cette génération de beurs qui demandaient non seulement l'égalité mais aussi des droits (le droit de vote des étrangers aux élections locales, déjà. NDLR). 

J'ai eu la chance de rencontrer le premier éditeur d'Albert Camus, Edmond Charlot. Il a publié tous les intellectuels de la France libre pendant la guerre. Un jour il m'a dit, Ben, vous devriez écrire un livre– Je ne suis pas capable ! – Si si, tout le monde est capable de faire un livre, c'est le deuxième qui est difficile.

Je suis arrivé sur Mediapart par accident, parce que j'ai appris qu'Edwy Plenel lançait un journal. Je suis ouvrier viticole, je n’ai pas du tout le profil. Je ne savais pas quoi écrire, pas quoi dire. Je n’avais pas le niveau culturel ni intellectuel pour écrire des analyses politiques. 

Comme j'avais donc commencé un livre sur les harkis, je me suis dit, il faut publier ce que tu as écris, ce que tu sais faire toi. Donc je me suis permis de le publier. A ma grande surprise, ça a eu un écho parmi les abonnés. Le premier billet, c'était «Une fenêtre qui s'ouvre», puis le deuxième, «Le départ». Les encouragements m’ont poussé à écrire, je me suis senti rassuré, et en bonne compagnie. Je me suis rendu compte qu'il y avait des abonnés tout à fait abordables, simples, ouverts, et ça m'a encouragé de voir que les gens pouvaient vous accueillir, écrire des commentaires d'encouragement, d'amitié. Ça aide. »

Je demande à Ben s'il ne regrette pas tous ces billets disparus, effacés. Il n'en reste qu'un, L'exil des harkis: dernières images de l'Agérie.

« Non, j'ai été très blessé par les commentaires, je ne peux plus supporter ça. Insulter publiquement la mémoire des harkis, la mémoire de mon père, c'était insupportable. Je ne suis pas guéri encore, peut-être qu'il me faudra 10 ans de Mediapart...


Grâce à Mediapart, j'ai rencontré Fatima Besnaci-Lancou, une fille de harki. Avec elle j'ai participé à un livre qui s'appelle Des vies (1), c'est grâce à Mediapart, sinon on ne se serait jamais rencontrés. Votre histoire, les gens ne peuvent pas l'imaginer. L'écriture, ça aide à mieux comprendre. 

J'ai énormément appris sur Mediapart. Il y a des personnes qui m'apportent beaucoup, tant au niveau politique que culturel. Je pense à Dominique Conil, et sa très belle écriture. Je me souviens d’un papier qui m’avait touché sur Charlie Bauer, et de son titre, « les mains qui tremblent ». En plus j’aime beaucoup Charlie Bauer, les rebelles, les rebelles humains qui ont du cœur, une grande sensibilité. Ça, ça me correspond. Ensuite il y a Patrice Beray que j’ai eu le plaisir de rencontrer. Impressionné par sa culture, sa simplicité, sa gentillesse. Ce sont des rencontres qui marquent, qui touchent. Les gens que j'aime beaucoup, ils le savent.

Il y a un billet que je regrette de ne pas avoir fait: un hommage à Michel Polac. J'ai eu le plaisir de le rencontrer à la fin des années 80, car il habitait une maison tout près de chez moi. La dernière fois que je l'ai vu, c'était un samedi, au marché. Tout à coup, au milieu de la foule, un sourire... en même temps j'ai vu un homme très fatigué, mais c'est ce dernier sourire que je conserve. C'était quelqu'un que j’aimais beaucoup.

Je n'écris plus parce que j'ai eu un malheur. Depuis je n'arrive plus à écrire, ça a été quelque chose de très difficile pour moi. On n'écrit pas sur commande, pas quand on veut, mais quand on peut. On claque pas des doigts et puis vas-y.»

Mais je vais essayer de répondre à vos questions, me dit Ben.

« Un article ? Celui d’Antoine Perraud, qui m’a fait découvrir Henri Guillemin, l'indigné de la première heure

Quelqu'un à interviewer ? Jacques Brel. Parce qu’il possèdait une authenticité et une sensibilité incroyable. Pour aller écrire une chanson sur les vieux, faut vraiment avoir des tripes. Je l'ai découvert grâce à ma compagne, très engagée politiquement et qui m'a fait découvrir les artistes engagés de la chanson française.

Un reportage ? J'irais dans un bar, près de chez moi. Un bar, c'est le lieu le plus cosmopolite au monde. Il y a des gens qui viennent se soulager de leurs souffrances, s'épancher, des gens en difficulté, et on apprend. Car on n’apprend pas que des intellectuels, on apprend aussi des gens qui vivent des situations de souffrance, d'exclusion. Là aussi, j'ai rencontré des amis. 

Et si j'avais une interview à faire, je demanderais aux gens qui sont dans les bars leur vision de la société. J’irais les questionner, j’irais donner la parole à ces gens qu'on n’entend jamais. Je trouve que sur Mediapart justement on voit des gens comme ça. 

Les trolls ? Aimez-moi ou détestez-moi, c'est Mediapart. Les trolls, je ne savais même pas que ça existait. Ce n'est pas un joli mot d’ailleurs. Je pense qu’il s’agit de gens qui ont des problèmes, des soucis, mal dans leur peau. Quand on est bien dans sa peau, on fait pas ça. Il faut avoir de la courtoisie, du respect, je me méfie beaucoup des rebelles du clavier, je n'y crois pas. La rebellion, c'est dans la vie de tous les jours, au quotidien... Les trolls, ce sont des gens qui n'ont peut-être pas trop de soucis, pour être si peu respectueux. Moi j'ai du respect pour les gens, pour tout ce qu'ils m'apportent. On n'est pas humble pour être humble, l'humilité, c'est un état d'esprit pour mieux avancer dans la vie, mieux comprendre, c'est avoir de la curiosité.

Je suis curieux, j'aime apprendre, j'ai l'amour du savoir, les yeux ouverts sur le monde. Mediapart c'est tombé pile poil avec moi. C'est une rencontre amoureuse, ce journal me correspond tout à fait.

Une autre amitié, c'est Paul Alliès. Il m'a beaucoup apporté. C'est un homme politique comme j'aime, quelqu'un d'une intégrité totale. Je le connais depuis 1989, j'ai rarement rencongré un homme politique aussi intègre. C'est quelqu'un qui m'a ouvert ses connaissances, sa culture, ses connaissance, à moi, ouvrier agricole. De l'engagement est né une amitié. Comme quoi la politique ça ne divise pas toujours... ça peut aussi créer des liens d'amitiés, des fraternités de combat.

S'il fallait rebondir sur Cahuzac, jamais je n'aurais imaginé que Mediapart sorte ça. Je suis vraiment surpris de la qualité des investigations. Belle surprise! On s'est tellement habitué à des journalistes (sans mépris) qui racontent des histoires de coucherie, c'est une autre forme de journalisme qu'on était pas habitué à lire. Le journalisme d'investigation à ce niveau, je ne connaissais pas. Je voyais des infos, point barre. Mediapart, c'est rendre justice aux citoyens. Parce que quand les flics voient un jeune avec une grosse voiture, ils vont chercher aux impôts d'où sort l'argent... Mais quand c'est des hommes politiques, on va jamais leur demander. Je suis pour la présomption d'innoncence, mais pour tout le monde pareil. Quand un rom est arrêté en train de voler du cuivre, elle n'existe pas, la présomption d'innocence, elle n'existe pas pour tous les petits qui se font arrêter et qu'on voit dans les journaux. Mais dès que c'est un homme politique... présomption d'innocence !

Je vais vous citer un proverbe: quand on a du miel sur les doigts, on ne peut pas s'empêcher de lécher. Avec l'argent, le pouvoir, certains se croient intouchables. Et on a les dérives que l'on a. Heureusement il y a Mediapart ! Non seulement il leur fait payer les impôts qu'ils n'ont pas payés, et il rappelle les limites. »

 Et puis Ben glisse un merci, «à tous les abonnés qui se reconnaîtront»: «Il y en a une flopée!» Cette fâcheuse habitude de remercier.

(1) Des vies. 62 enfants d'harkis racontent, sous la direction de Fatima Besnaci-Lancou, Editions de l'Atelier (2010), 19,30 €

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