Anne Guérin-Castell: «Je ne demande pas à un journal de coïncider avec mes choix politiques»

Anne Guérin-Castell ne voulait « pour rien au monde » livrer ses réponses au questionnaire que je lui ai adressé début mars, en vue de cette galerie de portraits destinée à célébrer avec nos premiers abonnés le cinquième anniversaire de Mediapart.

Anne Guérin-Castell ne voulait « pour rien au monde » livrer ses réponses au questionnaire que je lui ai adressé début mars, en vue de cette galerie de portraits destinée à célébrer avec nos premiers abonnés le cinquième anniversaire de Mediapart. Portraits de lecteurs-contributeurs en tant que tels, en lien avec Mediapart, l'idée étant de faire partager ce qui vous et nous rassemble, qui vous et nous relie. Et puis elle a changé d'avis, et s'en explique ici, et répond aux questions dans un ordre un peu différent de ses prédécesseurs.

Anne, vous avez finalement décidé de vous exprimer...

Ma première réaction fut de refuser. Un programme de travail trop chargé, mais pas seulement… Les  premières réponses parues m'ont aidée à mieux comprendre ce qui était proposé. Et mercredi (20 mars), alors que je venais de passer plus de temps que je n'aurais dû sur Mediapart, une réponse à l'une des questions reçues s'est retrouvée toute formulée dans ma tête, et cela de façon tout à fait involontaire. D'où ma décision aujourd'hui de participer à la série de « portraits ». 

Je commencerais donc par cette réponse. 

Si j'étais un commentaire ? Ce serait le premier que j'ai écrit sur Mediapart, non pour son contenu mais pour les circonstances de son écriture. C'était sur un billet de blog. J'avais fait exprès d'attendre plusieurs jours (dix-huit !) après la publication du billet pour l'écrire, il n'y en avait pas d'autre. Et je l'avais réduit au minimum, espérant bien qu'il passerait inaperçu. Ce ne fut pas le cas et l'auteur du billet, tout en me reprochant la brutalité de mon assertion, me pria d'en dire davantage : il s'agissait d'un documentaire à l'égard duquel j'avais émis de sérieuses réserves. 

C'est ainsi que mon deuxième commentaire fut un exercice d'analyse filmique avec pour seul support le souvenir d'un documentaire que j'avais vu trois ou quatre mois auparavant. Si j'y pouvais quelque chose, je ne serais pas ce deuxième commentaire, ni aucun des suivants. Et quand je constate qu'en 5 ans je suis arrivée à presque 4 000, c'est avec effroi que je me retourne sur toutes ces années. Pour quelqu’un qui voulait passer inaperçue…

Si vous étiez un autre abonné?

Si j'étais un autre abonné, ce serait Omar Yagoubi. Pour son talent, sa discrétion, son humour. Et quel autre abonné pouvait lui aussi réunir de façon intime la Pologne et l'Algérie ? Cela fait longtemps qu'Omar n'est plus abonné, mais son blog est toujours là, vivant et joyeux. Il nous a fait le don de quelques-unes de ses œuvres, sans jamais avoir été mis en Une (chère Anne, j'en doute, je garde le souvenir d'avoir présenté plusieurs de ses billets à la Une, ndlr). Ainsi, il y avait, parmi les abonnés-contributeurs de Mediapart, un compositeur dont les œuvres sont jouées dans plusieurs pays, et cela a été ignoré de la plupart, y compris du côté des journalistes. (Cela fait partie des charmes de mon travail à Mediapart, découvrir les talents parmi les abonnés-contributeurs... Cela demande une vigilance soutenue, et aussi la participation des autres abonnés qui par leurs commentaires, leurs recommandations, font vivre et repérer de parfois timides premiers billets, ndlr.) 

Si vous étiez un article ?

Si j'étais un article, je serais Antony and the Johnson : notre frère dans l'ordre de la nuit, une note de veille à lire… la nuit. Ce qui y était (parce que des vidéos ont inexplicablement disparu) donné à voir et à entendre me bouleversait, qu'il s'agisse du chant ou de la danse de Virginie Marchand devant le maître du butô, Kazuo Ohno, immobile dans son attente aux portes de la mort (du coup, je suis allée ressusciter ces vidéos, sauf deux d'entre elles, irrémédiablement hors ligne, ndlr).

Si vous étiez un billet ?

Si j'étais un billet, ce serait le premier billet de Patrice Beray. Il y est question d'un poète important, unique, que j'ai ainsi découvert. Une écriture aussi. Un billet qui marque le début d'une précieuse amitié.

Si vous étiez un troll ?

Si j'étais un troll, ce serait Mine de rien, pour sa culture et son inventivité, bien qu'elle ait été, sous d'autres pseudos (elle en a changé plusieurs fois), plus que désagréable avec deux abonnés que j'estime, Dianne et Jonasz.

Si vous vouliez faire un reportage, où iriez-vous ? 

Un reportage ? Un exercice difficile que Michaël Hajdenberg réussissait particulièrement bien. J'apprécie aussi beaucoup le travail de Carine Fouteau. Dans ce domaine, je souhaiterais lire des textes qui, un peu comme Le Peuple de l'abîme de Jack London, nous fassent rencontrer toutes les catégories d'exclus de notre société, non avec un discours surplombant chargé de statistiques et de sondages, mais en donnant à chacune des personnes toute sa dimension, sa beauté d'être humain.

Si vous vouliez faire une interview, qui iriez-vous rencontrer ?

Je suis incapable de faire une interview. Je perds trop vite mon propre fil en écoutant quelqu'un d'autre. Et si ce quelqu'un se met à parler d'abondance, je décroche inévitablement (dans ma pratique professionnelle, j'ai eu l'occasion de monter des kilomètres d'interviews, je ne connais rien de plus ennuyeux, bien que nécessaire). Les personnes qui m'intéressent ? Ce sont celles qui, jour après jour, font un travail de fond qui les engage vis-à-vis du monde dans lequel nous vivons. Il se trouve que je viens de rencontrer l'une de ces personnes. Elle travaille à la Cimade. 

Si vous changiez quelque chose à Mediapart ?

Changer quelque chose à Mediapart ? J'ai du mal à voir quoi. J'ai longtemps été abonnée au Monde. Lorsque je me suis rendu compte que je n'y lisais plus que les délicieuses chroniques jardinières ou culinaires, il m'a fallu du temps pour me décider à me désabonner. Je n’en suis pas encore là avec Mediapart… Est-ce à cause du modèle (un peu) participatif que ce pouvoir de « changer quelque chose » devrait revenir aux abonnés ? J’ai adhéré au projet Mediapart pour le soutenir, je rappelle qu’il est arrivé dans une période où nous avions perdu tout espoir, mais aussi à cause de l’architecture du site. Je ne demande pas à un journal d’être avant tout mon porte-parole, encore moins de coïncider avec mes choix politiques. Et justement il y a un espace où la parole d’un abonné lambda peut s’inscrire et rencontrer d’autres personnes.

Sur la forme, je crois que la qualité des vidéos proposées pourrait être améliorée. Cadre, lumière, etc. Une question de moyens ? Le contraste avec les images des soirées Mediapart, pour lesquelles interviennent des professionnels, est flagrant.

J’aime le principe de ces soirées et les suivre en direct, quand c’est possible. Je perçois alors (les commentaires en direct ?) que nous sommes nombreux à les suivre en même temps. Quelque chose d’une attention collective, d’une tension vers, m’est renvoyé, un peu comme ce qui se passe dans une salle de cinéma.

Mediapart, un réseau ?

Ce n’était pas ma préoccupation quand j’ai choisi Mediapart. Les choses se sont faites naturellement. J'ai rencontré « en vrai » environ vingt-cinq abonnés, quelques-uns plusieurs fois. Sans compter ceux que je connaissais avant qu’ils ne s’abonnent. Je tiens beaucoup à rencontrer les personnes avec qui j'échange régulièrement dans les commentaires. Et comme j'ai la chance d'habiter une maison qui s'y prête, j'ai organisé par deux fois chez moi des rencontres printanières. De très bons souvenirs. 

Mais c'est des amitiés nées par et grâce à Mediapart que j'aurais envie de parler. Elles sont là, elles font partie du terreau de ma vie, alors qu'il n'y avait aucune raison, professionnelle ou autre, pour que nos cercles se rejoignent. 

Votre pratique, vos habitudes sur Mediapart ?

J'ai l'habitude de prendre des nouvelles de ce que j'appelle « la famille » (c’est de l’auto-ironie) au moins deux fois par jour quand je suis chez moi. Et comme on vient de m'offrir un iPad, il m'arrive de transporter cette habitude ailleurs. Je commence par prendre connaissance de la Une du journal, les titres. Puis je vais sur les pages Culture, où je mets des articles en réserve pour plus tard, ensuite le Club. Je lis souvent en diagonale les articles directement politiques. Quelquefois je me contente du titre et des intertitres. J’en lisais les commentaires. C’est devenu de plus en plus rare. Je lis parfois les brèves (j’aime bien le minuscule).

Mais je me réserve, et cela de plus en plus souvent, des journées sans. Sans infos, sans radio aussi. C'est dans ces moments-là que peuvent naître et se développer des pensées qui ont à voir avec des préoccupations ou des textes en cours. J'alterne donc les périodes. Elles sont plus ou moins longues, c'est selon. 

Quand on a écrit un commentaire, il est très difficile de se retenir d'aller voir s'il a rencontré un ou des lecteurs, s'il y a été répondu. Par ailleurs, j'ai conscience de ne pas toujours savoir répondre aux commentaires sur mes billets ou articles d'édition. Il y a des personnes qui savent très bien le faire, je les admire. À moi, cela demande beaucoup de temps – je n'écris pas facilement –, et m'intimide aussi parfois. Certains peuvent se sentir blessés par une absence de réponse. Qu'ils veuillent bien m'excuser. 

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