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Billet de blog 7 novembre 2021

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‘Nouvelles du peyi lòk’. Espoirs écrits des ignorés

"À se demander sur quel continent se trouvent les véritables zombis."

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1

      « L’ambassadrice américaine se laissa choir sans façon sur une chaise métallique qu’un de ses agents de sécurité s’était empressé de débarrasser de l’eau et des feuilles mortes que l’averse nocturne y avait accumulé. Elle ne pouvait pas croire qu’une chose pareille soit arrivée. Un président de la République emporté par les eaux comme un vulgaire quidam ! Et cela se produisait juste au moment où un artiste, payé à prix d’or, avait achevé - une pure merveille ! - le moule de l’énorme pénis du président, un pénis, mon Dieu, qu’elle n’avait jamais pensé posséder un jour, même si son patriotisme lui soufflait qu’il n’était pas bienséant que Washington se fasse défoncer ainsi par un vulgaire nègre dont la seule qualité était d’être temporairement le domestique préféré de la République aux cinquante étoiles. » 

   Gary Victor, sarcastique et truculent, ne boude pas son plaisir dans sa nouvelle ‘Les bottes du président’ en se payant la méga-puissance ultra-libérale qui a toujours considéré Haïti comme son arrière-cour.  ‘Shithole country’ de Trump, lassos et charters de Biden, sans même parler de la Fondation Clinton haïe des Haïtiens (fonds post-séisme de 2010 en partie perdus, réinvestis dans des sociétés américaines et les frais de fonctionnement d’ONG amies plutôt que dans la reconstruction effective promise) ni remonter à l’occupation US de 1915-1934 : la colère froide du romancier a quelques racines solides. 

Mais si les sourires ne sont pas absents de ces ‘Nouvelles du peyi lòk’, c’est avant tout l’émotion jusqu’à l’os qui prédomine dans cet ouvrage hors-norme des jeunes éditions Atlantiques Déchaînés, peut-être principalement destiné au lectorat français. Sera-t-il au rendez-vous, celui-là ? Rien n’est moins sûr tant il est ardu de modifier ses prismes dès qu’il s’agit d’observer la réalité de la première République noire, ancienne colonie la plus rentable extorquée jusqu’au sang après sa libération des chaînes, via une dette scélérate, séculaire, par le pays des Lumières - passage oublié des livres d’histoire frenchies. 

Illustration 2
« Ô Solé, toi Solé du haut de ton ciel de nuage et d’étoiles, vois la ville brûler de mille feux, de mille feuilles. Ô Solé, toi Solé du haut de ton ciel de nuages et d’étoiles, vois la ville qui se fait pneus, la ville qui se fait barricade. » [‘Ville barricade’, Mélissa Béralus - ‘Nouvelles du peyi lòk’] © Vanessa Cass


  Car le rapport du public français à l’actualité haïtienne est pour le moins... compliqué. 

Des œuvres comme ‘FREDA’, de Gessica Généus, peuvent transporter la Croisette (8 min de standing-ovation), lancer les critiques dans des concours de superlatifs et les spectateurs vers les salles obscures, le travail de titan de Louis-Philippe Dalembert être mis en lumière via une place en finale au prestigieux Goncourt 2021 avec ‘Milwaukee Blues’,  ‘Soleil à coudre’ - premier roman du jeune poète Jean D’Amérique - en être à sa quatrième ou cinquième réédition chez Actes Sud, Dany Laferrière demeurer l’académicien le plus lumineux, le plus populaire de la Coupole et le Salon du Livre Haïtien à Paris prendre chaque année de l’ampleur, il aura fallu l’assassinat (probablement jamais résolu) du président caribéen pour que la majorité ici découvre son existence. 

Quid des tribunes engagées, des cris d’alarme successifs sur les risques dictatoriaux larvés et l’horreur entretenue de l’insécurité extrême dans les grands quotidiens et magazines hexagonaux (Le MondeLe PointLibération,...) par les pointures littéraires archi-primées de l’île, porte-voix naturels du peuple haïtien à l’international ? Jamais les mots ‘PetroCaribe’, ‘peyi lòk’ ou ‘massacre de La Saline’ ne sont parvenus aux oreilles de ces omniscients tricolores si communs qui s’enorgueillissent bruyamment (louder is better), dans les dîners et sur les terrasses, de prêter attention aux nouvelles du monde via leurs fabuleuses chaînes d’info en continu supposées les livrer à domicile façon UberThink (bien trop occupées en ce moment, elles, en fait, à créer un monstre électoral furieusement hexagonal) ou leur réseau ‘social’ à plumes bleues, paravents hertziens et numériques d’un finalement ethnocentrisme maladif, indécrottable. 

Tandis qu’un charabia américain cheap supposément ‘déconstructif’ (laborieux, plutôt) y a tout de suite trouvé preneurs, jamais le bruit du mouvement quasi sacrificiel (le peyi lòk) lancé par les Haïtiens désespérés, exaspérés par leurs gouvernants, n’est parvenu sur ces rives européennes peuplées de je-m’en-foutistes. À se demander sur quel continent se trouvent les véritables zombis.  


Un bruit lointain (attrait furtif de l’exotisme, du trash sauce sous le soleil), éventuellement, pour les lecteurs de news compulsifs tombés dessus par hasard; un vague écho vite zappé (condescendance sans intérêt), au plus, pour les auto-proclamés familiers des Caraïbes (tongs et bermudas annuels dans les all-included retranchés dominicains ?) Les cris de rage et les revendications des manifestants battant le pavé dans les rues port-au-princiennes ou jérémiennes, vite matés par un pouvoir expert en floutage de frontières entre police et gangs, ne retinrent jamais l’attention des privilégiés « informés et universalistes » qui prétendent saisir le monde depuis leurs pénates, leurs tablettes connectées, leurs pétitions compulsives pour un oui pour un non. 

« Démission. PetroCaribeMassacre de La Saline. Les mêmes mots éternellement répétés par un peuple qu’il semble être le seul à entendre. Pas un journaliste étranger. La manifestation passe solitairement devant le 72 bis, rue des Remparts. »   (‘72 bis, rue des Remparts'. Litainé Laguerre)

Illustration 3
« Trois individus lourdement armés ont attaqué un bus de ramassage scolaire. Cinq enfants ont été enlevés à quelques mètres d’un poste de police. Les cris des parents ont percé les émetteurs de la station. J’ai envie de courir dehors, de frapper le macadam de mes pieds nus, de sentir la chaleur du soleil sur ma peau. De prendre mes voisins par la main et de brandir nos poings. » [ ‘Nos quatre murs’, Évelyne Trouillot - ‘Nouvelles du peyi lòk’] © Vanessa Cass


Le séisme haïtien du 14 août, ses plus de 2000 morts et 13.000 blessés dans le contexte d’un État quasi-impuissant bouffé par la corruption, routes barrées par les gangs qu’il a lui même armés, ne fit guère plus que bouger brièvement quelques arcades sourcilières compatissantes. 
« Résilience admirable », « énième coup du sort », « île damnée » furent ressortis de la si pratique boîte à clichés.  
Ce sont ces idées paresseuses teintées d’indifférence à peine masquée, voire de racisme tranquille (de refoulement national vis-à-vis de l’ancienne colonie française qui eut l’outrecuidance d’arracher seule sa liberté contre les troupes esclavagistes napoléoniennes ?) que ‘Nouvelles du peyi lòk (témoignages littéraires sur la crise politique en Haïti)’, entend faire exploser. 

Entre l’échange épistolaire entre deux amants artistes, aventure personnelle défigurée par l’image ancrée désormais d’une gosse abattue (‘Portrait de belle avec enfant’ de Lyonel Trouillot et ‘Photos de corps et de rues', de Marie-Bénédicte Loze), les tourments secrets des locataires d’une maison plongée dans le confinement du peyi lòk (´72 bis, rue des Remparts’, Litainé Laguerre) et la main d’une femme trop longtemps réduite au silence qui se crispe sur une pierre bientôt libératrice (‘Qui le premier lança la pierre ?’, Chantal Kénol) : lumière sur ces vies « de rêves éternellement retardés et d’espoirs effilochés. »

Recueil réunissant huit auteurs haïtiens, liant huit nouvelles qui se concentrent sur la période 2018-2021 (juste avant la disparition de Jovenel Moïse), sur celles de peyi lòk (‘pays bloqué’, mise à l’arrêt d’un pays entier habitué à (sur)vivre dans la rue, à l’appel de l’opposition, pour protester contre l’insécurité, les tripatouillages électoraux et constitutionnels, la corruption endémique), au plus près de la population. 

Illustration 4

« De quoi est-il question ? De milliers de citoyens qui ne cessent, depuis plus de 3 ans, de protester contre un pouvoir corrompu, criminel, illégitime. Les États occidentaux, mais aussi la presse dans sa grande majorité, ont banalisé la répression autant que les revendications, donnant l’impression que sévit en Haïti un chaos produit sans doute par une tare, un déficit partagé. Silence donc. Interrompu parfois par une lecture superficielle, folklorisante. Dénégation de toute profondeur, de tout sens. Racisme qui s’ignore quand on parle d’un peuple comme d’un enfant qui ne sait ni ce qu’il fait ni ce qu’il veut.
Ces nouvelles s’opposent à cette statistique du non-sens dans laquelle on a voulu enfermer de vastes mouvements de foule, des choix politiques et sociaux pour la défense des droits humains et l’amélioration des conditions d’existence des exclus et des exploités. En face, des armes. L’utilisation du banditisme comme outil de répression, la police qui tire à balles réelles, les persécutions politiques, l’arbitraire sous toutes ses formes.
L’assassinat d’un président illégitime, plus solitaire et moins puissant qu’il ne croyait, attire la presse et les commentaires lapidaires. Mais cette présence de la mort dans la vie, cette non-vie d’un peuple luttant pour son avenir, peut-on en parler enfin ? » [préface de Lyonel Trouillot]

Illustration 5
« Quand un pays est fermé, seuls les gens avec du cœur restent ouverts. Cette nuit d’insomnie n’a eu pour tout résultat qu’un mal de crâne. La plus mauvaise chose sur terre c’est d’habiter ta solitude. Ta vie est sans rires. Sans rimes ou avec des rimes inversées. Elles se retrouvent à ce point englouties dans le dépareillement qu’elles ne riment pas. Et toi, ton masque reste sur ta figure pour toi seul. » [‘72 bis, rue des Remparts’, Litainé Laguerre - ‘Nouvelles du peyi lòk’] © Vanessa Cass

Chantal KénolGary VictorÉvelyne TrouillotHélène MauduitMélissa BéralusLitainé LaguerreMarie-Bénédicte Loze et Lyonel Trouillot d’unir leurs talents et sensibilités pour donner naissance à un ensemble de témoignages volontairement intimistes - pour la géopolitique et l’histoire, les ouvrages ne manquent pas - d’une population littéralement prise à la gorge, constamment sous la menace d’une balle perdue, d’un kidnapping, d’une ratonnade policière. 

« 24h de plus », ont pris l’habitude de murmurer les Haïtiens. 24h de sursis, 24h de gagnées. 

La « Rencontre conjoncturelle » d’Hélène Mauduit raconte le choc (dans tous les sens du terme) entre deux Haïti : celle des bidonvilles, première cible des gangs à la solde des puissants, chargés de mater les mouvements sociaux, et celle des quartiers ultra-protégés (murs, caméras, gardes-du-corps). Derrière le son d’un moteur lancé à fond, les divisions internes et dramatiquement pérennes de la société haïtienne : Bossales, métis, dominés réduits au rien, familles dominantes plaçant ses hommes, aptes à défendre leurs intérêts.

« Les balles qui sifflent, remplaçant hiboux et colibris, du Bas Delmas jusqu’à Cité Soleil, comment faire pour vivre avec ? Des quartiers entiers dont on n’arrive même plus à savoir s’il y demeure des vivants : Pelée, La Saline, Grand Ravine. La moitié de son Port-au-Prince est occupée, et l’autre est malmenée. Hier soir, c’est un chauffeur de camionnette qui a été abattu à Delmas 60. Sa femme est tombée aussi. Pour elle on a dit "balle perdue", pour lui, "petit gangster de quartier". Pas plus d’explications. Après tout c’est normal de tuer les gangsters et, pour les balles perdues, elles sont tellement fréquentes ces derniers temps que c’est à se demander si ce n’est pas devenu une consigne nationale de jouer à colin-maillard avec une arme. Deux morts. Deux morts à ajouter à une longue liste. Léon a décidé de compter. Pour ne pas oublier. C’est tout ce qu’il peut faire [...] Joséphine n’aime pas quand ça dépasse. N’aime pas avoir une vie trop différente de la normale. La normale c’est ce qui se fait ailleurs. À Paris où elle a fait son stage. À Montréal où vit son oncle. À Miami, où grandissent ses cousines. À Sao Paulo, où elle rêve d’aller. Ici, trop de ses amis sont partis. Ici c’est devenu difficile de faire "comme d’habitude". »

Deux mondes, deux vérités. Sel de la division interne qui s’ajoute à l’indifférence obstinée des opinions publiques étrangères, aux jeux cyniques de la communauté internationale derrière les belles déclarations d’intention et les condamnations formelles. 

Illustration 6
« Quatre mois que je n’avais pas marché dans la ville. Quatre mois que je n’avais ni touché, ni vu, ni senti la ville battre, vivre, être. Nous leur avions pourtant dit que nous n’étions pas doués pour périr. » [‘Ville barricade’, Mélissa Béralus - ‘Nouvelles du peyi lòk’] © Vanessa Cass

À partir de ces bribes d’existences, mélange d’espoir et de détresse, les huit auteurs de porter jusqu’à nous les cris du quotidien, bâillonnés - ignorés, plus exactement - du peuple haïtien qui tente comme il peut de tenir encore debout. Derrière une mise en page épurée, minimaliste, c’est un condensé de rage et de sensibilités saccagées, de possibles annihilés, que ces ‘Nouvelles du peyi lòk’ nous jettent au visage, subjectivités littéraires qui s’agrègent avec harmonie et force, bouteille à la mer, cri commun qui dit « Ils existent ! Nous existons ! » 

Ce mouvement populaire de mise à l’arrêt du pays entier - nouvelle forme de protestation handicapant en priorité les habitants eux-mêmes (réutilisé à plusieurs reprises entre 2018 et 2019 principalement) - aurait pu, dû, interpeller les belles âmes progressistes occidentales. Il n’en fut rien. Les assassinats s’enchaînent, les kidnappings aussi. De nouveaux hommes du même système remplacent ceux qui sont allés trop loin. Dans l’indifférence inflexible du monde. 

« Assister à l’effondrement d’un pays est une chose terrifiante. Ici, le président français a dit que la France était en guerre contre un virus. Il ne sait pas de quoi il parle. Il ne sait pas ce que c’est que la guerre. Il ne sait pas ce que c’est que de descendre pendant des mois dans les rues pour réclamer justice et de ne recevoir qu’un rictus de mépris de celui qui ose se comparer à Dieu. Il ne sait pas ce que c’est que de remballer ses marchandises étalées sur le trottoir en panique car des gens armés ratissent les allées. Il ne sait pas ce que c’est que de traverser des pneus enflammés assis dans une voiture qui roule au gré de ses caprices. Il ne sait pas ce que c’est que de croiser des personnages cagoulés qui tirent à balles réelles. La France a perdu la mesure du réel. Elle a perdu la mesure de la vie. Peut-être est-ce parce qu’elle a sacralisé le sommeil ? » (‘Photos de corps et de rues’, Marie-Bénédicte Loze

‘Nouvelles du peyi lòk (témoignages littéraires sur la crise politique en Haïti)', ed. Atlantiques Déchaînés 

 
- Voir aussi ‘Antoine des Gommiers, de Lyonel Trouillot. Du bidonville soudain la poésie’ & ‘Plumes haïtiennes’  

Illustration 7


• Illustrations : cordialité de Vanessa Cass que je remercie ici pour son regard bienveillant et gourmand de l’autre. Son site

           - Deci-Delà -

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