Éros investit le boudoir des «IntranQu’îllités», salon littéraire et écrin classieux

Rose libertin, texture satin : la main de la lectrice ou du lecteur chercherait presque à dégrafer la revue depuis la quatrième de couverture. Mais c’est une langue entreprenante aux mille connections sensibles qui l’y attend, semble lui promettre ciel et feu

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Rose libertin, texture satin : la main de la lectrice ou du lecteur chercherait presque à dégrafer la revue depuis la quatrième de couverture. Mais c’est une langue entreprenante aux mille connections sensibles (‘Lick it’, de la sud-africaine Frances Goodman) qui l’y attend, semble lui promettre ciel et feu. L’objet est massif (302 pages), provoque à la prise en main tensions et résistances, les mêmes qui naissent lorsqu’un corps inspiré monte à la conquête horizontale de vos lèvres humides. Nul doute permis : Éros le dieu primordial de l’Amour et de la puissance créatrice est bien l’invité d’honneur de ce cinquième numéro d’IntranQu'îllités.  Quoi de plus logique pour cette revue littéraire et artistique de haut vol à la présentation léchée et aux goûts sûrs ? 


« Je déborde les hommes quand ils aspirent le plus à la sérénité... puis un beau jour, à l’approche de la cinquantaine, je viens leur susurrer en ricanant : "Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable". Quelle pagaille ! Ah ! J’adore ! Je suis le monde comme volonté et comme représentation. Violent. Coercitif. Cynique. Asocial. Apolitique. Amoral. Acide. Mon nom est Éros. »

 © revue IntranQuîllités © revue IntranQuîllités

Le Grec a lu Romain Gary et Nancy Huston est la première à l’introduire. La femme de lettres franco-canadienne lance le bal des réjouissances, la danse des genres et des jouissances, en nous présentant dans un texte bien troussé les accointances du beau avec Thanatos, personnification de la mort, « deux faces d’une même médaille, la médaille de la conscience humaine. »

Ah cette sexualité ! Une revue consacrée ne sera pas de trop pour traiter du sujet qui nous obsède toutes et tous du matin jusqu’au soir et même encore serrés contre les seins opulents de Morphée !

Les fesses de marbre d’un éphèbe ailé, sueur roulant sans frein le long de sa colonne, sont photographiées par Josué Azor, croqueur sensuel du monde des nuits port-au-princiennes. Deux mains viriles ne seront pas de trop pour maintenir l’objet du délice bientôt moins sec, livré à ses propres fluides. L’ange outragé ne cherche pas à s’envoler. Icare, quant à lui, choit un peu plus loin dans l’œuvre éponyme de Michel Clerbois : c’est que, toucher du doigt le désir comporte des risques, le nier tout autant nous rappelle l’artiste contemporaine Catherine Ursin avec son œuvre ‘Partir’, poids invisibles sur le dos. Heureusement d’ailleurs, l’Art s’ennuierait à ne chanter que la volupté. Lydie Salvayre avec ou sans cénobite, préfère en rire en livrant un extrait de son ‘Petit traité d’éducation lubrique’ : « Ne dites pas publiquement qu’unetelle est une salope. Contentez-vous de dire qu’elle est une exaltée. Ou, si vous voulez impressionner, un hétaïre.
Ne dites pas publiquement que vous avez niqué avec Bertrand. Expliquez simplement que vous avez ensemble échangé quelques vues. Ce qui est la pure vérité. »

sans titre, série Erotes © Josué Azor - revue IntranQuîllités sans titre, série Erotes © Josué Azor - revue IntranQuîllités

James Noël revisite l’Ancien Testament avec son « Adam noir qui se retire   d’une côte d’Ève » (poème ‘Prête-moi l’oreille’), ce à quoi répond Pascale Monnin par une ‘Sainte Vierge ou Verge Vierge’ céramique à se damner, prête à recevoir les hommages d’une foule convertie, Sainte Débauche priez pour nous. L’écrivaine danoise Pia Petersen cherche la formule mathématique de l’amour dans une nouvelle inédite au nom improbable (‘L=8+0.5Y-0.2P+0.9Hm+0.3Mf+J-0.3G-0.5(Sm-Sf)2+I+1.5C’. Débrouillez-vous avec ça) tandis que le poète français Hugo Fontaine se vautre avec félicité dans un cactus pas si sauvage (‘Je tutoie’). ‘L’origine du monde’ revisitée par le peintre martiniquais Ernest Breleur n’en finit pas de questionner l’entrejambe des dames tandis que l’américain Thomas Spear se concentre plutôt sur le phallus trop rouge d’un Christ latino; à moins que ça ne soit la croupe du gigolo exhibitionniste qui trouble tant ses personnages (‘Priape’). Foutre ! On ne sait plus où porter regard !   

   

'Lick it' © Frances Goodman - revue IntranQuîllités 'Lick it' © Frances Goodman - revue IntranQuîllités

« On m’a ensemencée de remord à l’idée que tu te donnes ailleurs. On m’a pétrifiée de mauvaiseté jusque dans les os poreux que notre ouvrage commun creuse au fond de qu’il me reste de corps quand nous travaillons ensemble, à tes rentrées, la nuit. Car tu reviens », fait dire Annie Lulu à la femme de ‘Nout’, immunisée à présent contre le venin de la jalousie, tandis qu’Arthur H décrit les indicibles pensées de deux corps qui se challengent à coups de soupirs et de savantes ondulations, savoureuse bestialité plus fine qu’elle ne semble (‘Le Loup Acrobate’) : « Désormais   C’est lui le prisonnier   Tu le tiens   Tu es la plus forte   Il souffre de terribles délices ». Le ‘Poème érotique’ de Johanna Hess évoque le désir de domination, de prise de contrôle totale de sa partenaire, « la baiser jusqu’à l’Apocalypse », Éros fou hors contrôle qui déstructure et efface pour mieux modeler : « Dans mes regards, humides, mille langues la baisaient. Trouver les lieux cousus et déchirer les fils. Démembrer la poupée. Lui écarter les pattes. »

 © revue IntranQuîllités © revue IntranQuîllités

Un autoportrait en chambre du photographe et auteur Henry Roy, l’encre ‘Poison’, Vénus afro-caribéenne généreuse, de Glawdys Gambie et la lettre d’un « géographe de la douleur » écrite par Jean D’Amérique achèvent de troubler la lectrice ou le lecteur qui n’en espérait pas tant. À Makenzy Orcel maintenant de pénétrer dans l’arène, dans l’orgie poétique, sans laisser le temps de reprendre souffle avec ‘Énorme’, extrait des ‘Latrines’ : « pourquoi tu cries comme si ton coeur allait exploser, ton corps est traversé de violentes secousses, c’est quoi cette merde, tu jouis ou tu as peur, pourquoi tu lui demandes d’arrêter, ça te fait mal, sans blague, tu veux me dire que toi aussi tu sais avoir mal, pourtant c’est même pas encore le commencement, tu n’as rien vu encore ». La bourgeoise des mornes a-elle compris que ces coups de reins résonnent comme une revanche sociale, comme des coups de pilon révolutionnaires ? La quinquagénaire qui est pour la première fois infidèle à son mari dans ‘L’irradiant’, de Gaël Octavia, ne se posera pas toutes ces questions. Un couple se mélange sous un arbre, ‘Barking red’, lithographie de Marie-Hélène Cauvin. Un amant, Jackson, vient lécher à côté un « corps mouillé de sueur, tout en gardant le rythme saccadé de ses hanches » dans les ‘Extraits du corps’ de Watson Charles.

Impossible d’évoquer toutes les contributions et la liste complète des artistes qui accompagnent Éros dans ce magnifique et troublant (pour le moins) numéro : elles et ils sont 180, auteurs, poètes, plasticiens, peintres, photographes... à avoir répondu à l’appel, à être venus façonner cet écrin classieux dédié au dieu grec, seule divinité à parvenir encore à rassembler l’humanité dans un même temple autour des lampes merveilleuses et des amulettes ithyphalliques, cent prières possibles.  

sans titre, série Piscine © Maksaens Denis - revue IntranQuîllités sans titre, série Piscine © Maksaens Denis - revue IntranQuîllités

IntranQu’îllités a été créée par le couple Pascale MonninJames Noël au lendemain du terrible séisme haïtien de 2010.

Ranimer les pulsions de vie menacées, raviver les espérances saccagées via la rencontre et la fusion des talents. Un îlot intellectuel refuge mais débarrassé de toute idée de repli, aspirant au contraire à enlacer le monde, à embrasser les mondes, « enragement assumé dans l’utopie et dans l’action ».
Pascale Monnin, scuplteuse et peintre originaire de Port-au-Prince, et James Noël, poète et romancier phare de la nouvelle génération des auteurs haïtiens, ont su utiliser leur association culturelle Passagers du Vent comme tremplin pour lancer cette revue en passe de devenir un incontournable. 

La recette de ce succès ? La bonne compagnie des invités, le souffle de liberté et la curiosité maladive qui irriguent ces pages enchanteresses. Les revues littéraires, bien souvent, ont ce petit quelque chose de pédant et prétentieux qui rebute et détourne. Satisfaites de leur confidentialité élitiste ("underground", dit-on alors, le mot ficelle), elles se perdent dans une langue hermétique qui ne flatte que l’entre-soi. IntranQu'îllités est, pour le dire simplement, l’exact opposé. Le lecteur s’y sent bien, l’esprit de convivialité palpable entre les participants rejaillit sur la lecture, ce qui n’enlève rien à l’exigence des contributions. Invitant des plumes reconnues comme de jeunes pousses prometteuses, toutes mises à pied d’égalité, la revue fait de fait figure de vivier, encourageant les échanges généreux, les métissages et les hybridations. 

 

Un très très bel ouvrage, donc, que cette revue « de grande magnitude », livre d’Art ouvert sur toutes les cultures, les sensualités, les univers artistiques. ‘IntranQu'îllités’ ou les sens fouettés intelligemment à l’approche du printemps, éruptions savantes et abandon délice. La revue épicerait la plus terne des bibliothèques et elle chauffera à coup sûr les esprits (bon début) des adultes très consentants qui connaissent encore, malgré les maussades alentours et les masques peu frivoles, les pouvoirs insensés de l’Art, de la chair et de la passion. De la vie, en somme.

 
— Revue ‘IntranQu'îllités’ —  

 En commande dans toutes les librairies, les Fnac ou directement aux ‘Passagers du Vent’ 

* voir aussi : 'Eros met le feu aux IntranQu'îllités de James Noël et Pascale Monnin', sur AyiboPost, média haïtien engagé et dynamique

 

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                          -Deci-Delà -

 

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