Géraldine Delacroix
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Billet de blog 11 sept. 2016

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Disparition de l'écrivain Nabile Farès

L’écrivain algérien Nabile Farès s’est éteint le 30 août 2016. Psychanalyste, il était aussi l’auteur d’un blog sur Mediapart.

Géraldine Delacroix
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De la peine en apprenant la nouvelle sur Twitter – là où toutes les mauvaises nouvelles nouvelles circulent, d’ailleurs. « Avec la disparition le 30 août dernier de Nabile Farès, poète, écrivain, anthropologue et psychanalyste, l’Algérie perd un de ses grands auteurs et la France, où il vivait depuis les années 1980, un “ passager” à la fois brillant, exigeant et discret », écrit Alain Chibani, lui même écrivain et journaliste, sur le site Orient XXI.

C’est en janvier 2012 que Nabile Farès avait proposé un premier texte à Mediapart, qui pourrait paraître bien loin des préoccupations d’un homme attaché à traquer l’humain en chacun, en chaque chose, partout. Un texte sur la dette souveraine, incontournable sujet de l’époque, et dont le psychanalyste disait ceci, de sa langue si particulière: « On aimerait bien en être débarrassé, se sentir soi-même à l’abri, remettre et faire payer “sa” dette par quelqu’un d’autre, trouver un moyen, une politique qui nous débarrasserait enfin de toute dette. Peut-être est-ce bien ce qu’on entend si aisément aujourd’hui à travers les évènements en cours dans les pays arabes et dans les autres pays sous forme de discours de révolutions ou de manifestations d’Indigné.e.s, paroles qui, sur les places publiques, réclament aux gouvernants, aux systèmes politiques en place depuis quelques générations, décennies, maintenant, de payer la dette impayée aux peuples citoyens appauvris par les styles de hiérarchisations, enrichissements obscènes, inégalités »

Une langue telle que le pouvoir algérien en avait fait prétexte à censure, rappelle Ali Chibani : « Il a toujours considéré les accusations qui font de son œuvre un travail hermétique comme une politique de censure, voire comme une censure politique. De fait, des pressions ont été exercées par les autorités algériennes sur un éditeur français pour que ses textes ne soient plus publiés. Comment expliquer sinon cette demande qui lui a été faite de simplifier l’écriture de L’Exil et le Désarroi et de l’expurger de la critique qu’il fait du régime algérien  ? Loin de répondre à une telle demande, Farès a repris son texte et l’a proposé à François Maspero. »

D’un livre à l’autre, souligne Farida Aït Ferroukh dans la revue de poésie Décharge, « se relate l’histoire de la dépossession dans des figures déroutantes et un style surprenant où coulent les mots, les phrases, les blancs parsemant les textes comme lieu de silence, de blessure, de hachures mais aussi de respiration ». Une langue qui, pour la psychanalyste Karima Lazali qui lui rend hommage dans le Huffington Post, « transforme la guerre en un temps du passé, un souvenir et non pas un éternel présent du crime, du massacre et de l’horreur ».

Fils d’Abderrahmane Farès, président de l’Exécutif provisoire algérien en 1962, Nabile Farès a quitté son pays « depuis le jour de l’assassinat du président Mohamed Boudiaf », rappelle Amine Zaoui. A l’occasion du 51e anniversaire de l’indépendance, Farès critique la deuxième date choisie pour « la reconnaissance de l’indépendance à l’Algérie, celle du 5 juillet 1962 dont on peut dire qu’elle est une reconnaissance nationale de l’indépendance et qu’elle est bien la reconnaissance d’une indépendance nationalisée, restreinte à l’emprise d’un parti politique et d’une armée qui, à l’époque, avait comme visée principale, la conquête de tous les pouvoirs en Algérie ». Alors que « très opportunément, la première reconnaissance de l’indépendance algérienne eut lieu le 3 Juillet 1962 et correspond à la reconnaissance internationalement acceptée par l’ensemble des nations qui garantissait ce droit internationalement reconnu aussi bien par la France et reçue par le président de l’Exécutif  Provisoire qui, en ce jour, en était le garant. »  

Psychanalyste, il m’avait quelques fois raconté son travail avec de jeunes déracinés à Marseille ou ailleurs, « plus de trente années passées à travailler, enseigner, dans les différents lieux qui ont justement en charge le développement de celles et ceux qui au tout début de leurs existences puis, avec quelque bonne chance, se développent, s’émancipent si cela leur est possible, si elles, ils, aussi le veulent, toujours intensément et initialement, à leurs corps et âme défendant » (Créer, accueillir, éduquer, transmettre). La réflexion sur les identités individuelles et collectives se trouvait au cœur de son blog, de ses écrits que l’on pourrait dire “d’actualité”. « Nous somme tous des indigènes », analysait-il en mars 2012, décrivant les difficultés que pose à la société française le mot indigène, « lieu d’un malaise, d’un mal-être », alors qu'aussi bien pourrait être retenue, reconnue, chez un citoyen, « sa qualité, et non son stigmate, d’indigène ». «Pour quelles mauvaises raisons, encore fascisantes, troublantes, catastrophiques pour soi-même, arrêterons-nous la civilisation, l’ouverture à l’émancipation, à la redistribution des richesses, et nous en remettrons-nous à l’accaparement  des uns contre et sans les autres, par absence de pensée ? », se demandait-il encore dans un billet de 2013.

Plus récemment, il s’était penché sur les motivations des terroristes, jamais nommés ainsi, « de jeunes personnes dont on n'aurait pas soupçonné la détermination à accomplir des meurtres-crimes-assassinats de personnes civiles inconnues d’elles et sans liens avec elles ». C’était en début d’année, au moment du débat sur la déchéance de nationalité. « Il est fort douteux », écrivait-il, « que la menace – prenons le mot dans sa virtualité paranoïde – d’une déchéance – autre terme de virtualité fragilisante et émotionnelle aux accents traumatiques d’histoire sociale, ethnique, raciale et politique connues – de nationalité, soit susceptible de favoriser l’existence et la construction de cet équilibre psychique intime nécessaire et indispensable à la personne humaine en son présent et devenir. »

Et c’est ainsi qu’à l’encontre de tous les découragements, Nabile Farès expliquait, dans un billet rédigé à la suite des attentats de 2015 : « La France est un immense laboratoire d’espoirs pour les personnes qui ont dû quitter leurs pays – sont-ils les leurs ? – de provenances, ou, mieux les premiers pays, chronologiquement, de leurs existences pour des raisons multiples très aisément identifiables par leur manque d’espoir de vie, de devenir, de connaissances, de désirs de cultures, développements personnels, familiaux et, aussi bien, collectifs. »

(Les liens contenus dans ce billet vers Orient XXI, Le Huffington Post et Décharge, ainsi que Le Matin, offrent de nombreuses ressources sur l'œuvre romanesque de Nabile Farès. La sortie de son prochain ouvrage, Maghreb, étrangeté et amazighité, « était prévue début septembre », peut-on lire que le site de son éditeur, Koukou.) 

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