"Pièce", irrésistiblement humaine!

Le collectif lausannois GREMAUD/GURTNER/BOVAY débarque au Théâtre de la ville à Paris avec "Pièce", un spectacle qui montre des gens qui jouent des gens qui jouent une pièce. En donnant à voir les interactions humaines à l'oeuvre en même temps au sein d'un groupe de pratique amateur, ils inventent une mise en abîme offrant une succulente relecture des codes du théâtre.


"Pièce", collectif GREMAUD/GURTNER/BOVAY, production 2b company, création 22 mars 2019 au Théâtre Vidy-Lausanne dans le cadre du Festival Programme Commun, Théâtre des Abbesses, Paris, dans le cadre du Festival d'automne, novembre 2019. © Dorothée Thébert-Filliger "Pièce", collectif GREMAUD/GURTNER/BOVAY, production 2b company, création 22 mars 2019 au Théâtre Vidy-Lausanne dans le cadre du Festival Programme Commun, Théâtre des Abbesses, Paris, dans le cadre du Festival d'automne, novembre 2019. © Dorothée Thébert-Filliger

Amis parisiens, prenez date! Le collectif vaudois GREMAUD/ GURTNER/ BOVAY, à savoir, François Gremaud, Michèle Gurtner et Tiphanie Bovay-Klameth débarque en ville et va inévitablement bousculer nos habitudes théâtrales, si difficiles à transgresser en France où l'art de la comédie a été longtemps écrasé par le poids immense de son histoire[1]. Fondé en 2009, le trio helvétique imagine depuis des échappées théâtrales prenant des formes très diverses, tels des spectacles, des films, des performances et même des expositions. Depuis dix ans, le collectif construit une œuvre au répertoire sensible qui dessine un atlas des relations humaines internes aux communautés. "Pièce", leur nouvelle création, la dixième, est une savoureuse mise en abîme du théâtre et de ses codes. Dans une salle totalement vide, qui pourrait être la salle des fêtes de Borbigny[2], deux femmes et un homme tentent de répéter avec une délicieuse maladresse une pièce, ou plutôt des pièces, des fragments sans enchaînements véritables, cependant ponctués de quelques répétitions familières comme les saluts à chaque fois renouvelés. Le tout compose une singulière et loufoque histoire du théâtre débutant avec Antigone et se terminant avec Médée où se devine un hommage à Ariane Mnouchkine dans une surprenante danse hindouiste et à Pascal Rambert dans les deux longs et incongrus monologues qui viennent clôturer la relation de Médée et Jason. Un théâtre de l'à peu près dans un désordre organisé, un art du contre temps à la gestuelle excessivement appuyée, aux tirades chorales soudain désynchronisées, qui explore l'humain derrière la pratique.

Le collectif s'intéresse aux interactions humaines au sein d'un groupe constitué autour d'une pratique artistique occasionnelle, comme dans "Chorale" et "Les potiers", leurs pièces précédentes[3]. Ainsi, le public n'est pas seulement spectateur d'une pièce où des comédiens jouent des gens qui jouent une pièce. Il observe également les rapports humains qui s'opèrent simultanément au sein d'un groupe de gens qui jouent une pièce. Les échanges avec le metteur en scène se lisent dans l'expression inquiète des corps plus que dans la parole stoppée nette à l'esquisse d'une phrase. Les interactions entre les membres du groupe n'échappent pas à la mise en œuvre d’un certain pouvoir. Ainsi, le jeu de séduction qu'entame le personnage de Michèle Gutrner pour obtenir le rôle titre semble payant dans la première partie de la pièce, alors que celui interprété par Tiphanie Bovay-Klameth doit se contenter de jouer la belle-sœur et l'oracle, La résignation qui se lit alors sur son visage indique que la situation s’est déjà produite, qu’elle se répète régulièrement. Le langage du corps se substitue à la parole, devient la principale source de communication.. Les attentes, les joies, les déceptions passent par la sémiotique des corps, qui sont à la fois récepteurs et émetteurs amplifiés d'émotions. Ils semblent ici jugés plus fiables que le verbe dont on se méfie lorsqu'il est maitrisé, l'éloquence étant suspectée d'être l'apanage des bonimenteurs, en tout cas, de ceux qui racontent des histoires, comme au théâtre. Le corps, lui, ne triche pas. Il trahit la déconvenue de Michèle Gurtner qui se fait boudeuse lorsque les rôles s'inversent au milieu de la pièce. Au même moment, l'apparition de l'expression d'un immense bonheur sur le visage et le corps de Tiphanie Bovay-Klameth suffit au public pour comprendre qu'elle va enfin incarner Médée face à François Gremaud, éternel Jason. Plus tard, les déplacements des corps dans l’espace scénique se feront sonores, improvisant une désopilante chorégraphie de l’épuisement, rythmée par l’accélération de la partition musicale. Il est rare de voir des comédiens prendre autant de plaisir sur scène. Pour "Pièce", il leur a fallu inventer une façon de redécouvrir la matière théâtrale pour tenter de s'affranchir de leur pratique professionnelle. Ne pas tomber dans la facilité, rester vigilant afin de tenir la parodie à distance, retrouver une certaine candeur, un émerveillement un peu gauche. 

Le trio a mis en place un peu par hasard un protocole qui s'applique désormais à chacune de leurs créations. Face caméra, ils enregistrent "ce qui arrive". Improvisation, chorégraphie, dialogues, gestes sont ensuite entièrement retranscrits, y compris les hésitations, les bafouillages, les erreurs de syntaxe... "Des structures bancales (sémantiques et rythmiques) apparaissent inévitablement, comme des surgissements inconscients, qui finissent par imposer une dramaturgie." précisent-ils, livrant ainsi un espace où sens et non-sens se rejoignent. Le public se retrouve alors dans une sorte de dimension parallèle, face à une situation à la fois familière (le théâtre) et décalée (ses codes). Au fur et à mesure, le trio construit une "comédie humaine théâtrale" que chaque nouvelle pièce vient compléter un peu plus.

"Pièce", collectif GREMAUD/GURTNER/BOVAY, production 2b company, création 22 mars 2019 au Théâtre Vidy-Lausanne dans le cadre du Festival Programme Commun, Théâtre des Abbesses, Paris, dans le cadre du Festival d'automne, novembre 2019. © Dorothée Thébert-Filliger "Pièce", collectif GREMAUD/GURTNER/BOVAY, production 2b company, création 22 mars 2019 au Théâtre Vidy-Lausanne dans le cadre du Festival Programme Commun, Théâtre des Abbesses, Paris, dans le cadre du Festival d'automne, novembre 2019. © Dorothée Thébert-Filliger

Il y a quelques années, en découvrant le travail épatant du collectif Old Masters, j'avais utilisé le terme de "miracle romand" pour décrire cette sorte de grâce réunissant un humour subtil, caractérisé par une grande tendresse portée aux personnages et une formidable liberté de jeu où l'absurde, hérité du grotesque, érige l'accident en preuve de vie. Ces caractéristiques se retrouvent dans les tableaux vivants du collectif GREMAUD/GURTNER/BOVAY comme dans les seuls-en-scène de Tiphanie Bovay-Klameth ou de Julia Perazzini, qui possèdent aussi ce côté transdisciplinaire, entre théâtre, performance et chorégraphie, et dont émane une sensation de liberté. Ils sont les héritiers d'une certaine ironie postmoderne qui caractérise les nouveaux courants romands à la fin des années 1990 et au début des années 2000, au moment où l’influence des scènes anglaise et espagnole prend le pas sur la tradition française. Vu de France, où jusque récemment il était très difficile de créer sans se positionner par rapport à une histoire nationale du théâtre dont le poids écrasant de l'héritage semblait interdire tout lâcher-prise[4], ce "miracle romand" exerce une pression émancipatrice, agît comme une délivrance. C'est précisément dans ce sens qu'il faut entendre le concept d'un théâtre romand dont l'unité toute théorique résiderait dans la réunion des qualités citées en amont, exerçant sur le public français un effet jubilatoire, thérapeutique, euphorisant, apaisant. Si le collectif GREMAUD/GURTNER/BOVAY s'impose comme un ovni hilarant, subtil et poétique, c'est qu'il a lui aussi en partage cette fragilité désarmante de l'incertitude.

[1] Ce compte-rendu est la version revue et augmentée de celui paru le 17 avril dernier dans l'article Un épatant programme commun où je revenais sur la cinquième édition du festival lausannois éponyme pour lequel "Pièce" a été créée.

[2] Nom de la commune imaginaire située dans le canton de Vaud qui sert de décor à "D’autres" le seule-en-scène de Tiphanie Bovay-Klimeth. Les trois comédiens mènent chacun une carrière indépendante. "Phèdre!" de François Gremaud, succès du dernier Festival d'Avignon, sera présenté au Théâtre de la Bastille du 4 mai au 6 juin 2020.

[3] Ces deux pièces seront présentées au Théâtre de la Bastille à Paris du 14 au 16 mai 2020, en résonance avec "Phèdre!" de François Gremaud.

[4] Depuis, Philippe Quesne, Nathalie Béasse ou plus récemment Marion Sieffert, pour ne citer qu'eux, ont ouvert une autre voie en proposant des formes théâtrales qui sont autant de tentatives d'émancipation d'un modèle ultra codifié hérité de la tradition française. 

"Pièce", collectif GREMAUD/GURTNER/BOVAY, production 2b company, création 22 mars 2019 au Théâtre Vidy-Lausanne dans le cadre du Festival Programme Commun, Théâtre des Abbesses, Paris, dans le cadre du Festival d'automne, novembre 2019. © FESTIVALDAUTOMNE

"Pièce" du collectif GREMAUD/GURTNER/BOVAY

 Du 13 au 17 novembre 2019, dans la cadre du Festival d'automne à Paris.

Théâtre des Abbesses  
31, rue des Abbesses 75 018 Paris

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