Un épatant Programme Commun

A Lausanne, la cinquième édition de Programme Commun a confirmé l'exigence artistique de la manifestation suisse. Des larmes d'Angélica Liddell à l'urgence politique de Thomas Ostermeier, en passant par une succulente relecture des codes du théâtre par le collectif GREMAUD/GURTNER/BOVAY, retour sur quelques grands moments d'un festival passionnant.

Festival Programme Commun 2019, Théâtre de Vidy, Arsenic, centre d'art scénique contemporain, Les printemps de Sévelin, programmation 2019, Lausanne Festival Programme Commun 2019, Théâtre de Vidy, Arsenic, centre d'art scénique contemporain, Les printemps de Sévelin, programmation 2019, Lausanne
Temps fort des arts de la scène contemporaine lausannoise, le Festival Programme Commun met en partage durant deux semaines, les propositions artistiques du Théâtre de Vidy, de l'Arsenic et des Printemps de Sévelin. La cinquième édition qui vient de s'achever fut, à l'image des précédentes, passionnante grâce à une sélection exigeante contenant la promesse de dix-huit spectacles dont six créations, certains très attendus, des découvertes et quelques savoureuses pépites. "Circulez librement!", son mot d'ordre qui résonne comme un engagement aux multiples sens, rappelle la volonté qui a prévalu à la création de la manifestation en 2015 : construire un programme commun qui permet aux publics –romands ou internationaux, éclairés ou professionnels –de circuler librement entre les lieux et les propositions artistiques. Quinze jours pendant lesquels les trois institutions fusionnent sans pour autant se confondre mais en insufflant parfois un peu de leur personnalité dans les autres, un peu comme dans une famille.

Théo Mercier, vue de l'exposition "Théâtre sans titre" (détail), Théâtre de Vidy, Lausanne, 2019 © Guillaume Lasserre Théo Mercier, vue de l'exposition "Théâtre sans titre" (détail), Théâtre de Vidy, Lausanne, 2019 © Guillaume Lasserre
Dix-huit spectacles donc, mais aussi deux fêtes et deux expositions dont le "Théâtre sans titre" de Théo Mercier qui a fouillé les réserves du Théâtre de Vidy pour y puiser des objets oubliés, colifichets abandonnés, simples accessoires négligés, qu'il "désesseule" en les associant par petits groupes présentés à la façon d'artefacts qui seraient conservés dans la vitrine d'un musée ethnographique. En convoquant ces objets-fantômes, qu'il rend à nouveau visibles par l'application de codes muséographiques spécifiques leur conférant un double statut, domestique par leur fonction, sacré par leur présentation, l'artiste fait ressurgir des fragments du passé qui, recontextualisés, composent "une histoire des histoires, une archéologie imaginaire, un théâtre sans titre : des scènes possibles." L'exposition, parce qu'elle en contient les promesses, peut donc se lire comme le préambule d'une édition qui fait justement la part belle aux fantômes qu'ils soient maternel, révolutionnaire, numérique, clownesque, utopiques, ils s'adressent à nous avec douleur, force, frénésie, humour, interrogent nos rêves, nos engagements, notre rapport à l'autre. Entre une ouverture bouleversante qui voit Angélica Liddell hurler son amour à sa mère défunte, amour précisément rendu possible par son décès qui est aussi la source d'une douleur à l'intensité sans doute jamais atteinte sur une scène de théâtre dans "Una costilla sobre la mesa: Madre" et une clôture engagée dans laquelle Thomas Ostermeier interroge les limites du théâtre avec l'adaptation de "Retour à Reims", récit autobiographique du sociologue Didier Eribon et étude de la violence sociale dans ses ramifications intimes, entre une création et une première suisse, donc, plusieurs propositions réjouissantes ont jalonné cette édition, à commencer par un hilarant ovni helvétique. 

Des gens qui jouent des gens qui jouent une pièce

"Pièce", collectif GREMAUD/GURTNER/BOVAY, production 2b company, création 22 mars 2019 au Théâtre Vidy-Lausanne dans le cadre du Festival Programme Commun © Dorothée Thébert-Filliger "Pièce", collectif GREMAUD/GURTNER/BOVAY, production 2b company, création 22 mars 2019 au Théâtre Vidy-Lausanne dans le cadre du Festival Programme Commun © Dorothée Thébert-Filliger
"Pièce", la nouvelle création du collectif vaudois GREMAUD/GURTNER/BOVAY (à savoir François Gremaud, Michèle Gurtner et Tiphanie Bovay-Klameth) est une savoureuse mise en abîme du théâtre et de ses codes. Dans une salle totalement vide, qui pourrait être la salle des fêtes de Borbigny, deux femmes et un homme tentent de répéter avec une délicieuse maladresse une pièce, ou plutôt des pièces, des fragments sans enchaînements véritables les uns entre les autres, cependant ponctués de quelques répétitions familières comme les saluts à chaque fois renouvelés. Le tout compose une singulière et loufoque histoire du théâtre débutant avec Antigone et se terminant avec Médée où se devine un hommage à Ariane Mnouchkine dans une surprenante danse hindouiste et à Pascal Rambert dans les deux longs incongrus monologues qui viennent clôturer la relation de Médée et Jason. Un théâtre de l'à peu près dans un désordre organisé, un art du contre temps à la gestuelle excessivement appuyée, aux tirades chorales soudain désynchronisées, qui explore l'humain derrière la pratique. Le collectif s'intéresse aux interactions humaines au sein d'un groupe constitué autour d'une pratique artistique occasionnelle, comme dans "Chorale"et "Les potiers", leurs pièces précédentes. Ainsi, le public n'est pas seulement spectateur d'une pièce où des comédiens jouent des gens qui jouent une pièce. Il observe également les rapports humains qui s'opèrent simultanément au sein d'un groupe de gens qui jouent une pièce. Les échanges avec le metteur en scène se lisent dans l'expression inquiète des corps plus que dans la parole stoppée nette à l'esquisse d'une phrase. La séduction de Michèle Gutrner pour obtenir le rôle titre semble payante dans la première partie de la pièce, alors que Tiphanie Bovay-Klameth se contentera de jouer la belle-sœur et l'oracle. La résignation qui se lit alors sur son visage semble indiquer la régularité de la situation. Les attentes, les joies, la déception, celle, boudeuse, de Michèle Gurtner lorsque les rôles s'inversent au milieu de la pièce, laissant apparaître un immense bonheur sur le visage et le corps de Tiphanie Bovay-Klameth faisant comprendre au public qu'elle sera enfin Médée face à François Gremaud, éternel Jason. Plus tard, les déplacements des corps dans l’espace scénique se feront sonores, improvisant une désopilante chorégraphie de l‘épuisement, rythmée par l’accélération de la partition musicale. Il est rare de voir des comédiens prendre autant de plaisir sur scène. Le trio a mis en place un peu par hasard, un protocole qui s'applique désormais à chacune de leurs créations. Face caméra, ils enregistrent "ce qui arrive". Improvisation, chorégraphie, dialogues, gestes sont ensuite entièrement retranscrits, y compris les hésitations, les bafouillages, les erreurs de syntaxe... "Des structures bancales (sémantiques et rythmiques) apparaissent inévitablement, comme des surgissements inconscients, qui finissent par imposer une dramaturgie." précisent-ils, livrant ainsi un espace où sens et non-sens se rejoignent. Le public se retrouve alors dans une sorte de dimension parallèle, face à une situation à la fois familière (le théâtre) et décalée (ses codes). Au fur et à mesure, le trio construit une "comédie humaine théâtrale" que chaque nouvelle pièce vient compléter un peu plus. Il y a quelques années, en découvrant le travail du collectif Old Masters, j'avais évoqué le "miracle romand" pour décrire cette sorte de grâce réunissant un humour subtil, caractérisé par une grande tendresse portée aux personnages et une formidable liberté de jeu où l'absurde, hérité du grotesque, érige l'accident en preuve de vie. Il possède une vertu rare pour un public, celle d'être thérapeutique, euphorisante, apaisante.  N'en déplaise à certains, il y a bien un théâtre romand dans le sens où ce "miracle" est répété dans les tableaux vivants du collectif GREMAUD/GURTNER/BOVAY comme dans les seuls-en-scène de Tiphanie Bovay-Klameth, Julia Perazzini, Pamina de Coulon... Ils ont en partage cette fragilité désarmante de l'incertitude. 

Transmettre la Révolution 

"Granma. Les trombones de La Havane", Stefan Kaegi, Rimini Protokol, création mars 2019, Théâtre Vidy-Lausanne, dans le cadre du Festival Programme Commun © Ute Langkafel "Granma. Les trombones de La Havane", Stefan Kaegi, Rimini Protokol, création mars 2019, Théâtre Vidy-Lausanne, dans le cadre du Festival Programme Commun © Ute Langkafel
Autre collectif à présenter sa nouvelle création, Rimini Protokol, l'une des figures majeures du théâtre documentaire européen, interroge dans "Granma. Les trombones de La Havane", l'avenir des idéaux de la Révolution cubaine en faisant appel, selon une habitude instituée en règle,  à leurs "experts du quotidien" à travers l'invitation faite à quatre jeunes Cubains. Daniel est mathématicien, traducteur et cinéaste, petit-fils de Faustino Perez, camarade de Fidel Castro, plusieurs fois ministre. Milagro, dont la grand-mère était une membre active du Parti, est diplômée d’histoire et souhaite devenir professeur. Christian, étudiant en science informatique, est le petit fils de Rufino, soldat, ayant voué sa vie à la Révolution, combattant lors de la tentative d’invasion de la Baie des Cochons, puis en Namibie. Enfin, Diane, petite-fille d’un célèbre chanteur cubain, a suivi son exemple. Sur scène ils racontent leur quotidien, leurs rêves, leurs espoirs, évoquent l'avenir et leur attachement aux valeurs de la révolution. Ils entrent en dialogue avec leurs grands-parents qui, apparaissant sur un écran vidéo, leur (nous) racontent l'aventure castriste et l'euphorie qui a suivi la victoire et la chute de Battista. Dans un petit théâtre d'objets filmé en gros plan, ils rejouent l'arrivée des libérateurs à bord du Granma, et la bataille finale qu'ils dramatisent à la manière des films de guerre ou de catastrophe produits à Hollywood. A Cuba, les grands-parents incarnent cette mémoire directe de la Révolution. La grande proximité familiale – il est très courant que trois générations vivent sous le même toit – facilite la transmission d'une histoire faite de souvenirs, c'est à dire des adaptations de la mémoire, quelque part entre la réalité et le mythe. Le spectacle est ponctué de plusieurs actions répétées régulièrement par l'activation d'objets provenant du quotidien des Cubains : une machine à coudre, un ancien modèle qu'on actionne à la main, comme on n’en trouve plus sauf peut-être à Cuba et qui indique le passage du temps. Tour à tour, chacun prendra place, relayant l'autre pour coudre une chronologie de l'Histoire cubaine. Un bidon d'eau vide et une paire de chaussettes roulées en boule, accessoires banalisés des joueurs de baseball, le sport national de l'ile, dans un pays asphyxié par un redoutable embargo, à la fois financier, économique et commercial que les Etats-Unis mettent en place dès 1962 et qui est toujours en vigueur, ce qui en fait le plus long de l'époque contemporaine. La balle formée par la paire de chaussettes est lancée plusieurs fois depuis la salle par un spectateur et renvoyée immédiatement dans cette même salle lorsqu'elle est frappée par le jerrican vide qui sert de batte au jeune joueur. Ce protocole apparait à chaque fois que sont dénoncés les actes des pays occidentaux, plus particulièrement européens. Ainsi, rappelle-t-on que la Suisse a abrité la section des intérêts américains au sein de son ambassade à La Havane après la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays.  C'était en 1962, année du début du blocus et de l'instauration du carnet de rationnement. Enfin, le son des trombones résonne régulièrement. Diane, dont c’est l’instrument de prédilection, initie depuis un an ses camarades sur le modèle des micro brigades. Spécifiques à Cuba, ces ensembles de trois ou quatre personnes civiles intervenaient dans leur quartier, participant à la réhabilitation de logements dans un pays qui en a toujours manqué. Vers la fin du spectacle, ils listent les actes de terrorisme perpétrés contre Cuba, de vols détournés en assassinats. Aujourd'hui, la plupart des produits importés sont chinois et de mauvaise qualité. Récemment s'est tourné une nouvel épisode de la série de films américains "Fast and Furrious" sur le même circuit que le fameux Grand Prix de 1958. Peu de temps auparavant, Chanel a fait boucler le centre-ville pour organiser un défilé dans le décor en ruine de la vielle ville. La soirée VIP qui s'en est suivie était interdite aux mannequins cubains. Le racisme qui semblait ne pas exister sur l'île est désormais bien présent. Milagro l’a compris lorsqu’elle raconte qu'en entrant à l'université, elle a cessé de se lisser les cheveux. Cet acte politique pour la reconnaissance de son identité s’est imposé après le décès de sa grand-mère. "Quand elle est morte, l’idée que je vivais dans le meilleur de tous les pays est morte pour moi." La pièce tente de saisir cette situation historique en s'intéressant au modèle de la famille cubaine. La révolution n'est pas terminée.  

"Granma. Les trombones de La Havane", Stefan Kaegi, Rimini Protokol, création mars 2019, Théâtre Vidy-Lausanne, dans le cadre du Festival Programme Commun © Ute Langkafel "Granma. Les trombones de La Havane", Stefan Kaegi, Rimini Protokol, création mars 2019, Théâtre Vidy-Lausanne, dans le cadre du Festival Programme Commun © Ute Langkafel

"Seul celui qui dort ne fait pas d’erreur"

"Affordable solution for a better living", Théo Mercier & Steven Michel, création 2018 à Nanterre-Amandiers © Erwan Fichou "Affordable solution for a better living", Théo Mercier & Steven Michel, création 2018 à Nanterre-Amandiers © Erwan Fichou
Autre pépite du festival, "Affortable solution for better living" de Théo Mercier et Steven Michel, suit un homme mutant qui s'enfonce peu à peu dans le confort artificiel d'un intérieur dicté par les modes d'emploi et les conseils d’utilisation des meubles en kit produits à la chaîne par une célèbre marque d'ameublement nordique. Transformant peu à peu la scène vide en appartement témoin, Steven Michel réalise une impressionnante performance physique en assemblant huit modèles de meubles avant de les essayer, presque fusionner avec chacun d’entre eux. La quête du bonheur est ici garantie si l’on suit correctement le mode d’emploi. A intervalles réguliers, une voix métallique sortie d’un haut-parleur l’encourage avec des phrases parmi lesquelles "Seul celui qui dort ne fait pas d’erreur", extraite du "Testament d’un détaillant de meubles", le manuel à l’attention des employés de la célèbre firme. La chorégraphie débute en suivant exactement le mode d’emploi du premier meuble monté. Cela tourne au drame domestique lorsque l’interprète arrache ses oripeaux d’ouvrier standardisé. Désormais écorché vivant, il abandonne sa danse mécanique au profit d’une autre plus animale.  Le spectacle est une réflexion autour de la question du beau pour tous et à l‘objet idéologique. Il est aussi une tentative pour Théo Mercier et Steven Michel d’inventer un langage hybride entre la création plastique et la danse. Si les deux artistes utilisent les mêmes procédés de construction dans leurs travaux respectifs, les outils diffèrent, d'un côté l'objet, de l'autre le corps, d’où la création de cette figure étrange, composite, homme-meuble incarnant les contradictions d’une utopie sociale. Si "la fille du collectionneur", le précédent spectacle de Théo Mercier, n’avait pas tenu les promesses d’une ouverture époustouflante, on est soufflé par la puissance de celui-ci.

"The wild west show !", Johannes Dullin, Ariel Garcia, Gregory Stauffer; dramaturgie : Marius Schaffer; Production: La cabaret de curiosité © DR "The wild west show !", Johannes Dullin, Ariel Garcia, Gregory Stauffer; dramaturgie : Marius Schaffer; Production: La cabaret de curiosité © DR
Enfin, "The wild west show"de Johannes Dullin, Ariel Garcia et Gregory Stauffer, plonge le public dans le noir, avant de la rendre témoin d’une course éperdue, sorte de fuite en avant pour trois hommes blancs vieillissant tentant de poursuivre leur conquête du monde. Inspiré par le spectacle éponyme que Buffalo Bill présenta durant l’exposition universelle de Chicago en 1893, le spectacle est une critique par l’humour des obsessions de la modernité où l’efficacité, la productivité, l’accélération sont ici poussées à l’extrême, jusqu’à l’épuisement des corps, des rêves. Théâtre, danse, performance, arts visuels, le festival Programme Commun devient un peu plus chaque année, l’un des rendez-vous internationaux incontournables des arts de la scène, s’affirmant comme un festival de création à l’instar de celles d’Angélica Liddell ou de la chorégraphe américaine Ligia Lewis, et de découverte où la scène suisse affiche sa vitalité, affirme sa singularité. Aux côtés du collectif GREMAUD/GURTNER/BOVAY, Joël Maillard projette les spectateurs dans le futur, après un effondrement numérique total, Marion Duval met en scène Cécile Laporte dans une conférence vérité à l’épreuve des contradictions du monde. Si la singularité des lieux et leur forte personnalité permettent une grande diversité dans la programmation, ils ont en commun cette capacité rare de susciter le désir. "Ainsi, tout était lié", les derniers mots de la pièce "Pièce", concluent à propos cette cinquième édition. Vivement la sixième !

"Pièce", collectif GREMAUD/GURTNER/BOVAY, production 2b company, création 22 mars 2019 au Théâtre Vidy-Lausanne dans le cadre du Festival Programme Commun © Dorothée Thébert-Filliger "Pièce", collectif GREMAUD/GURTNER/BOVAY, production 2b company, création 22 mars 2019 au Théâtre Vidy-Lausanne dans le cadre du Festival Programme Commun © Dorothée Thébert-Filliger

 

Festival Programme Commun, Lausanne, du 27 mars au 7 avril 2019.

Théâtre de Vidy-Lausanne 
Avenue E. H. Jacques Dalcroze 5 CH - 1007 Lausanne  

ARSENIC Centre d'art scénique contemporain
Rue de Genève 57 CH - 1004 Lausanne 

Théâtre Sévelin 36
Avenue Sévelin 36 CH - 1004 Lausanne

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.