Le jardin comme utopie

Le pouvoir de séduction du jardinage semble traverser notre société depuis une quinzaine d’années d’une façon qui est propre à notre époque. Quelle est la signification profonde de ce "désir de jardin" au sens large ?

> Article initialement publié dans la revue Valériane de Nature & Progrès Belgique.

Une observation semble sauter aux yeux : dans une société où la majeure partie de la population exerce une activité professionnelle qui n’a plus aucun lien avec la nature, ni même plus largement avec la matérialité, le jardinage offre une compensation. C’est une affaire de geste concret, de reprise en mains, littéralement. Ce n’est pas pour rien que le bricolage, la couture entre autres, l’artisanat au sens large ont également le vent en poupe. Refaire par soi-même, cela répond certainement à un besoin de l’époque. Mais est-ce uniquement cela qui est en cause dans le désir de jardin ? Peut-être pas.

Un trésor commun

Dans l’Angleterre du dix-septième siècle, un groupe de pré-anarchistes protestants, surnommés les “diggers”, les “bêcheux” ou piocheurs en français, prônait un mode de vie centré sur des petites communautés égalitaires et rurales. C’était l’époque des enclosures, la confiscation des prés communaux, et ces précurseurs de l’anarchisme moderne s’y opposaient en continuant à “squatter” les terres communales. Leur leader, un certain Gerrard Winstanley, écrivit dans l’ouvrage The Saints Paradic, qu’« une fois la terre redevenue trésor commun... il adviendra que nul n'osera chercher à dominer les autres, nul n'osera tuer son prochain et ne désirera posséder davantage de terre que son voisin. » Ces bêcheux étaient animés d’une utopie, qui les mettait en conflit avec l’ordre établi de l’époque. Certains jardins collectifs actuels ne sont-ils pas les lointains cousins de ces communautés de bêcheux ? Ne sont-ils pas porteurs, plus ou moins consciemment, d’une utopie qui s’oppose à la grande distribution, aux longues chaînes d’approvisionnement, à l’usage massif de pesticides, à la surexploitation des ressources et des humains ?

Jardin en permaculture à Cuba © Susanne Bollinger CC BY-SA 4.0 Jardin en permaculture à Cuba © Susanne Bollinger CC BY-SA 4.0

Une utopie, étymologiquement “ce qui n’est en aucun lieu”, a pour fonction de créer un horizon, un lieu qui n’existe pas encore, vers lequel tendre. Il est possible que le jardin, à sa manière, joue ce rôle aujourd’hui, au moins partiellement. À la démesure de l’économie mondialisée, du gaspillage des ressources et de la pollution généralisée, il oppose une autre mesure, un autre rapport au monde. À l’exploitation des ressources et des écosystèmes, le jardin oppose un projet de coopération avec le vivant. Il est à la fois une image, un symbole et une école d’apprentissage politique. Il est en même temps un modèle concret, une philosophie et un ensemble de pratiques. Il a une histoire et semble avoir un avenir. Il est au coeur de notre culture, et au carrefour d’enjeux de société cruciaux. Autant de dimensions mobilisées par une utopie digne de ce nom. Car “l’utopie est aussi actualité, survivance d’un passé inaccompli, sorte de réminiscence d’un besoin inassouvi qui réapparaît comme nécessité de réhabiliter la critique d’un présent conflictuel.” (1)

Utopique, ici et maintenant

Le jardinage peut se réduire à un loisir, mais dans la plupart des cas, il est bien davantage que cela. Les jardins partagés créent certes du lien social, mais ils peuvent créer bien davantage que cela. Comme les cinq articles de cette rubrique l’ont montré, le jardin peut-être tout à la fois une philosophie, une sagesse, une micro-économie, un espace de symboles et de sens, un lieu qui soigne et un catalyseur d’engagement politique, d’émancipation individuelle et collective. En ce sens, par toutes ces dimensions, il peut prétendre au statut d’utopie agissante et concrète. Mais d’un genre particulier : non pas une construction théorique lointaine, censée servir d’attracteur, mais bien plutôt une expérience ici et maintenant, un petit univers vécu à déployer au-delà de ses limites.

La meilleure illustration et l’expression la plus parlante de cette utopie agissante est sans doute le concept de “Jardin Planétaire” proposé par l’architecte-paysagiste Gilles Clément. Considérer la planète entière comme un jardin, c’est mettre au premier plan trois aspects fondamentaux : la finitude écologique, le brassage planétaire et le rôle de l’être humain dans la “régie” du territoire dont il s’occupe. Comme un jardin, la planète a des limites, un équilibre à préserver. Comme les espèces végétales qui franchissent les enclos et qui ne connaissent pas les frontières, les êtres humains bougent, eux aussi. Ainsi “le jardin, pris dans le sens traditionnel, est un lieu privilégié du brassage planétaire. Chaque jardin, fatalement agrémenté d’espèces venues de tous les coins du monde, peut être regardé comme un index planétaire. Chaque jardinier comme un entremetteur de rencontres entre espèces qui n’étaient pas destinées, à priori, à se rencontrer. Le brassage planétaire, originellement réglé par le jeu naturel des éléments, s’accroît du fait de l’activité humaine, elle-même toujours en expansion.” Enfin, ce que Gilles Clément nomme la “couverture anthropique” concerne la place que prend l’être humain dans la gestion des processus naturels. “Faire le plus possible avec, le moins possible contre”, telle est la devise de l’utopie du Jardin Planétaire. “La finalité du Jardin Planétaire consiste à chercher comment exploiter la diversité sans la détruire. Comment continuer à faire fonctionner la « machine » planète, faire vivre le jardin, donc le jardinier.” (2)

Des lieux insoumis, hors normes

Oui, il semble bien que la société soit traversée d’un désir de jardin. Et qu’il s’agisse d’une forme d’utopie discrète, concrète, moins fracassante que les idéologies. Comme si les humains, conscients de l’ampleur des problèmes créés par un rapport de domination avec le vivant, d’exploitation des écosystèmes, s’en remettaient à présent à ce petit espace, le jardin, venu du fond des âges mais dynamique et gorgé de leçons pour l’avenir. À la fin de l’ouvrage Le jardin perdu, l’auteur prend soin de préciser que “Le jardin n’est jamais perdu. Aussi, étant trop vieux pour croire aux révolutions, et n’ayant jamais eu de goût pour les manifestes politiques, je ne prône qu’une forme de rébellion : le jardinage. Faites des jardins ! De vrais jardins, bien sûr, des lieux insoumis, hors normes.” (3)

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Lire les articles de la série "De quoi le jardin est-il le nom ?" :

Notes

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