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Billet de blog 2 août 2025

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À cause du grand-père

Si je retiens cet extrait, c’est à cause du grand-père, dont la seule richesse est un violon. Mais qui à cause des rhumatismes, ne peut plus en gagner sa vie.

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Cinquième article consacré à l’éducation d’une fée nommée Sezar.

Illustration 1

https://blogs.mediapart.fr/jean-max-sabatier/blog/060725/education-d-une-fee

https://blogs.mediapart.fr/jean-max-sabatier/blog/190725/ephemere-caissiere

https://blogs.mediapart.fr/jean-max-sabatier/blog/200725/femme-aux-bords-de-l-insoumission

https://blogs.mediapart.fr/jean-max-sabatier/blog/300725/femme-au-bord-de-la-soumission

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J'encaisse les vingt lots de Carte Noire en promotion. Pourquoi suis-je tant émue par cet homme qui s'éloigne avec un chariot presque vide ? La bouteille, mal calée par les pantoufles, tinte contre le métal à chaque fois que les roulettes passent sur un joint du revêtement. C'est sa dignité qui me bouleverse. Sa dignité dans la solitude et le mensonge. Je pense à mon grand-père, qui m'a fait quitter l'enfer de l'Irak à plus de soixante-dix ans avec son violon pour tout bagage, pour toute ressource. Je pense aux deux ans d'attente de visas en Jordanie où il gagnait notre vie dans un orchestre d'hôtel. Puis aux six mois et demi à Vancouver où il était si content d'avoir trouvé ce club privé dont il nous décrivait l'ambiance élégante avec des trémolos dans la voix. Il partait y jouer chaque matin, ne rentrant qu'à minuit, voûté, l'étui si lourd au bout de sa main gantée. 
On l'a retrouvé le soir de Noël, au sommet de Grouse Mountain, près du téléphérique, à demi gelé dans la neige. Il n'avait jamais travaillé comme musicien, depuis notre entrée au Canada. Sans doute ses rhumatismes ne lui permettaient plus de manier l'archet ni de pincer les cordes. À mon insu, à l'insu des cousins kurdes qui nous hébergeaient et auxquels il reversait tout son salaire, il était devenu perchiste à la station de ski surplombant Vancouver. 
Pourquoi faut-il qu'un an plus tard, à douze mille kilomètres de distance, je ressente un lien si fort entre ce vieillard à bout de forces et ce jeune homme finissant, qui joue à être quelqu'un d'autre dans mes yeux tout en me laissant voir une souffrance que peut-être il dissimule à sa famille, à la femme dont il porte l'alliance, à l'enfant qui n'est jamais avec lui, aux miroirs qui lui renvoient sa solitude ? 

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