Islam, islamisme, fondamentalisme, salafisme et djihadisme

Après le terme « radicalisation » dans notre article précédent, essayons de cerner la définition des termes énoncés dans le titre, et les rapports qu'ils entretiennent.

D'abord, un petit storytelling pour introduire cette démarche un peu abstraite

Dans un commentaire de novembre 2015, je faisais remarquer qu'un imam brestois médiatique s'était attiré l'ire de nombreux Français non musulmans par ses prêches fondamentalistes accessibles en ligne, et que d'autre part il s'était attiré l'ire de Daech, qui dénonçait son laxisme et sa compromission dans le n°6 de sa revue francophone en ligne, ce qui équivalait à une condamnation à mort.
Et dans le n°10 de cette revue, un an plus tard, Daech m'avait donné raison en le condamnant explicitement à mort.

Cet imam se dit lui-même non salafiste (encore en mai dernier), il n'est pas islamiste en ce sens qu'il s'en tient à la prédication, et il est encore moins djihadiste (il a toujours condamné la violence). Il s'est même un peu "défondamentalisé" depuis ces polémiques, comme on peut le vérifier sur son site et ses annexes Youtube et FB, et a fait en sorte d'obtenir un diplôme universitaire "Religions, droit et vie sociale" à Rennes.
Et pourtant, il exaspère tout Français laïc normalement constitué, et sa mosquée de Brest avait été dans le viseur de l'exécutif et du Parquet de Brest (sans conséquences)

Et de l'autre côté, donc, Daech l'éliminerait bien, car les "mourjia", avec leur satanée '"Irjâ", sont encore plus dangereux que les "khawarijs" (c'est un des nombreux points communs entre les intégristes islamiques, violents ou pas, et les intégristes tauromachiques : ils ne sont pas foutus de faire un phrase sans insérer leur jargon, arabe ici ou espagnol là).

Par parenthèse, mon analyse du personnage est prosaïque : si je puis faire un peu de psychologie de comptoir, cet auto-entrepreneur 2.0 apparaît avant tout mû par l'ardent désir de gagner sa vie en se mettant narcissiquement en avant et en faisant causer de lui. Dommage qu'il n'ait pas fondé une start up dans un domaine plus intelligent que ses convictions religieuses...
Mais il n'empêche que l'imbroglio qui a sévi autour de lui invite donc à clarifier quelques notions

 

Je propose un modeste éclairage sous la forme d'un "diagramme de Venn" :

islam-co

Termes

Les termes sont employés dans leur acception générale la plus répandue actuellement.

 « Islamisme » fait référence à l'islam politique, c'est-à-dire l'islam qui entend s'insérer dans la sphère politique, construire une société islamique, faire de la loi religieuse, la charia, une loi régissant officiellement la vie publique.

 « Fondamentalisme » fait référence au rigorisme, à l'intransigeance et à l'immobilisme dans l'exercice de la religion et l'application de ses règles. On pourrait parler d'islam « ultra-orthodoxe » ou « intégriste ».

 « Salafisme » fait référence à une forme de fondamentalisme appelant au retour aux sources, basé sur le littéralisme, c'est-à-dire l'application à la lettre des textes sacrés (Coran et Sunna).

 « Djihadisme » fait référence au combat armé et au terrorisme pour défendre ou imposer l'islam.

Taille des cercles

Elle se base sur :

- Le nombre et de la répartition géographique des musulmans. A ce propos, rappelons que l'Indonésie et l'Asie du Sud (Inde, Pakistan, Bangladesh, Afghanistan) comprennent 45 % de la population musulmane mondiale. Par ailleurs, si les trois-quarts des 1,6 milliard de musulmans de la planète résident dans des pays à majorité musulmane, le quart d'entre eux résident dans des pays où ils sont en minorité (73% vs 27%). De même pour les chiites, si la moitié vit en Iran ou dans le chaotique Irak, l'autre moitié vit dans des pays à minorité chiite (Pakistan, Inde, Turquie, Yémen...)
Les deux cercles "islam sunnite" et "islam chiite" sont ainsi proportionnels aux populations concernées (grosso modo 9/10 vs 1/10).

- Les enquêtes pays par pays(1) du Pew Research Center, centre d'études indépendant à la réputation internationale, financé par le Pew Charitable Trusts, ONG américaine qui se veut au service de l'intérêt public.

Ces proportions sont les proportions à l'échelle de la planète, elle ne sont aucunement représentatives de ce qu'elles peuvent être dans un pays occidental, à commencer par la France.

Commentaires

La taille des cercles intérieurs et de leurs intersections sont nécessairement arbitraires, notamment pour les raisons habituelles inhérentes aux sciences humaines : le problème de la définition et le problème de l'évaluation.

1 . Les termes "islamisme", "fondamentalisme", et "salafisme" (et même "djihadisme") sont :
- objets de débat quant à leurs définitions, où s'entremêlent des concepts théologiques, historiques et géopolitiques.
- nécessairement arbitraires quant à leurs frontières. Même si on s'accorde sur une définition, à partir de quand est-on islamiste, ou fondamentaliste, ou salafiste ?...

Dans notre diagramme, la taille des cercles assume un point de vue occidental, voire français, qui ne correspond sûrement pas aux points de vue des pays musulmans. Elle se réfère à une définition large de l'islamisme (ainsi, le cercle de l'islamisme sunnite a une surface égale au 3/4 des sunnites) et du fondamentalisme (ainsi, le cercle du fondamentalisme sunnite a une surface égale aux 2/3 des sunnites).

Nous n'avons fait apparaître le « djihadisme » que dans la sphère sunnite. Là aussi, c'est parce que nous nous plaçons délibérément d'un point de vue occidentalo-centré et actuel. Et parce que l'implication armée chiite relève plus du politique et/ou du géopolitique que du religieux(2).

2 . Le dénombrement des populations concernées par chaque cercle est extrêmement difficile(3)

On peut qualifier le fonctionnement d'un pays. Mais comment savoir quelles sont les positions de sa population s'il s'agit d'un pays sans liberté médiatique ni politique, comme l'Arabie saoudite ?
On peut qualifier l'idéologie d'un parti politique, et quantifier son importance dans un pays démocratique. Mais comment quantifier l'importance d'un mouvement politique dans un pays peu ou pas démocratique, ou d'un mouvement clandestin, ou d'un mouvement associatif ? De plus la popularité d'un parti islamiste dans un pays donné est loin de n'être qu'une affaire religieuse.
On peut se référer à des enquêtes auprès des populations, et c'est la base essentielle de notre diagramme (les enquêtes du Pew Rearch Center, avec extrapolations). Mais quel que soit le soin apporté à leur réalisation, il y a toujours des biais propre à toute enquête d'opinion :
     - ce sont des données déclaratives, incluant ce qu'on appelle le "biais de désirabilité sociale" (tendance à se présenter de façon socialement conforme), qui peut être accentuée dans les pays où règne une violence institutionnelle ou sociale.
    - la formulation/ précision des questions peut influencer les réponses,
    - l'étude des sondages montre souvent la volatilité des réponses d'un sondage à l'autre, au fil du temps et parfois même entre instituts, même si on peut penser que sur des sujets de fond comme celui-ci, les réponses devraient bénéficier d'un minimum de stabilité.

3 . Enfin, une remarque bêtement géométrique : l'emploi de la figure particulière qu'est le cercle ne permet toujours de réaliser les proportions d'intersections qu'on penserait souhaitables. Ainsi, les intersections entre d'une part l'islamisme et d'autre part le fondamentalisme et le salafisme sont plutôt surproportionnées.

 

Dans les articles à suivre, nous approfondirons successivement les concepts d'islamisme, de fondamentalisme, de salafisme et de djihadisme

 

Arabo...? © Jean-Paul Richier

NOTES :

1 : Cf sur ce lien la façon dont les données de ces enquêtes ont été employées

2 : Pour autant, nous ne méconnaissons pas que les premiers attentats et attentats-suicides perpétrés par des groupes se réclamant de l'islam ont été le fait de milices chiites (Dawa, Organisation du Jihad islamique, et bien sûr Hezbollah) dans les années 1980, contre des cibles militaires ou diplomatiques israéliennes, américaines ou françaises (voire également contre des civils, comme l'attentat de la rue de Rennes en 1986), après l'intervention israélienne en 1982 lors de la guerre du Liban, et sur fond de guerre Iran-Irak. Et dans le cadre de la guerre Iran-Irak (1980-1988), de nombreux Iraniens sont partis au front mourir en martyrs. Des milices chiites sont aussi à l'œuvre en Irak depuis la guerre d'Irak débutée en 2003, puis des guerres civiles qui s'en sont suivies, ainsi qu'en Syrie dès 2011. Enfin, la branche armée du Hezbollah a été inscrite comme organisation terroriste par l'Union européenne en 2013 après qu'un attentat en Bulgarie lui a été imputé.

3 : Pour illustrer la difficulté d'évaluer des positions de la population, voici quelques remarques sur les trois pays majoritairement musulmans les plus peuplés du monde : l'Indonésie, le Pakistan, et le Bangladesh.
- En Indonésie :
. Lors de l'enquête 2010-2011 portant sur un échantillon de musulmans indonésiens, on obtient 72% de "oui" à la question "seriez-vous favorable à ce qu'on fasse de la loi islamique la loi officielle de votre pays"
. Lors d'une autre enquête (2015) portant sur un échantillon de la population générale indonésienne, (avec 91% de répondants se déclarant musulmans) :
            . on obtient 22 % de "oui" à la question "Les lois du pays doivent/devraient suivre strictement les enseignements du Coran",
            . on obtient 55 % à la question "Les lois du pays doivent/devraient suivre les valeurs et les principes de l'islam, mais pas strictement les enseignements du Coran".
. Lors des législatives de 2014 :
            . le Parti du Croissant et de l'Etoile (islamiste fondamentaliste) n'a recueilli qu'1,8 million de voix (1,46 % des votes).
            . Trois autres partis islamistes moins rigoristes ont recueillis 28 millions de voix (22,36 %  des votes).
 - Au Pakistan :
. Lors de l'enquête 2010-2011 portant sur un échantillon de musulmans pakistanais, on obtient 84 % de "oui" à la question "seriez-vous favorable à ce qu'on fasse de la loi islamique la loi officielle de votre pays".
. Lors d'une autre enquête (2015) portant sur un échantillon de la population générale pakistanaise, (avec 97 % de répondants se déclarant musulmans) :
            . on obtient 78 % de "oui" à la question "Les lois du pays doivent/devraient suivre strictement les enseignements du Coran",
            . on obtient 22 % à la question "Les lois du pays doivent/devraient suivre les valeurs et les principes de l'islam, mais pas strictement les enseignements du Coran".
. Lors des législatives de 2013
            . le parti islamiste fondamentaliste Jamiat Ulema-e-Islam (F) (d'obédience deobandi, proche des Talibans) a recueilli près d'1,5 million de voix (3,22% des votes).
            . le parti islamiste fondamentaliste Jamaat-e-Islami (le plus vieux et l'un des plus influents des partis religieux pakistanais) a recueilli près d'1million de voix (2,12% des votes).
. Lors des législatives de 2018 :
. le parti Muttahida Majlis-e-Amal (alliance de 5 partis politiques religieux, dont Jamiat Ulema-e-Islam et Jamaat-e-Islami) a recueilli plus de 2,5 millions de voix (4,8 % des votes),
. Tehreek-e-Labbaik Pakistan, récente formation religieuse extrémiste, a recueilli plus de 2,2 millions de voix (4,22 % des votes).
 - Au Bangladesh :
. Lors de l'enquête 2010-2011 portant sur un échantillon de musulmans pakistanais, on obtient 82 % de "oui" à la question "seriez-vous favorable à ce qu'on fasse de la loi islamique la loi officielle de votre pays".
. Il n'est pas possible de faire une évaluation des résultats électoraux : dans ce pays difficile, les mouvements islamistes ont été déclarés soit comme terroristes, soit comme ne remplissant pas les conditions pour se présenter aux élections (législatives de 2014, ainsi que législatives à venir fin décembre 2018).

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