Festival Sens Interdits (2) : le plaisir des rapprochements

Une même soirée du festival propose deux spectacles, l’un français, l’autre mexicain, où une personne en devient une autre pour mieux observer d’autres personnes en partageant leur vie. Ce rapprochement revendiqué par ce festival qui ne s’interdit rien, en cache d’autres plus inattendus.

Scène du spectacle "Le quai de Ouistreham" © dr Scène du spectacle "Le quai de Ouistreham" © dr
En faisant venir une vingtaine de spectacles d’une douzaine de pays, le festival Sens Interdits à Lyon et alentours permet aux spectateurs (dont près de la moitié a moins de 26 ans) de rapprocher des spectacles pourtant venus de pays fort différents.

Sans, bien sûr, s’être concertés, sans se connaître et par des voies fort différentes, le Suisse Milo Rau (bien connu du public français), directeur en Belgique du TG Gent, et le Kosovar Jeton Nezira (inconnu en France) qui est l’un des animateurs de la vie culturelle à Pristina, la capitale du petit Kosovo, abordent le monde d’aujourd’hui via des figures notoires. Oreste pour l’un, Peer Gynt pour l’autre. Ces jours derniers, on pouvait voir Peer Gynt from Kosovo (lire ici) un soir, et le lendemain Oreste à Mosoul (lire ici).

Rien de commun semble-t-il entre le récit de Wael Kadour qui interroge le suicide d’une amie à Damas au début de la révolution syrienne dans Chronique d’une ville que l’on croyait connaître (lire ici) et J’abandonne une partie de moi que j’adapte (lire ici), un spectacle des Belges du groupe Nabla qui font le pont entre aujourd’hui et le documentaire Chronique d’un été signé dans les années 60 par Jean Rouch et Edgar Morin. Qu’aurait répondu la jeune syrienne à la question du bonheur que posaient ces derniers aux Français ?

Le festival a été au bout de ce plaisir des rapprochements en programmant dans une même soirée et avec un seul ticket d’entrée deux spectacles. L’un français, Le Quai de Ouistreham, et l’autre mexicain, Tijuana. Dans les deux cas, un être prend l’apparence d’un autre pour mieux observer ce et ceux qui l’entourent en empruntant un semblable chemin. La journaliste française Florence Aubenas, cachant être journaliste, se présente comme une femme séparée d’un mari qui l’entretenait. Elle cherche du travail, n’importe quoi, dit n’avoir aucune qualification. Le bas du bas du monde du travail. C’est ce que la journaliste cherche à appréhender et quoi de mieux pour le faire que de le vivre.

D’autres journalistes avant elle se sont mis dans la peau d’un autre mais ce qui est frappant, c’est que son souci, une fois les présentations faites et le pourquoi du projet dit, n’est pas tant de parler d’elle et de son expérience (six mois) mais des autres, des copines de boulot, des employeurs, de la couleur du ciel à cinq heures du matin, des problèmes d’horaires et de transport (l’amour qu’elle porte à son « tracteur », une bagnole achetée d’occasion sur place) et bien sûr du boulot chronométré qui est de nettoyer les chiottes des ferries arrivant d’Angleterre à Ouistreham, et d’autres boulots annexes pour accumuler les heures payées.

Louise Vignaud signe la mise en scène et assure la voix off de Florence Aubenas expliquant son projet. Elle arrête, avec raison, le récit avant que la journaliste ne révèle à ses copines de boulot sa véritable identité. Le rôle de la journaliste est tenue avec force de bout en bout par Magali Bonat avec une simple chaise pour partenaire.

Tout autre ambiance à Tijuana : le titre du spectacle porte le nom de cette ville mexicaine proche des Etats-Unis. S’inspirant de textes d’Andrés Solano, Arnoldo Galves Suarez, Martin Caparrós et Gunter Walraff, l’acteur et metteur en scène mexicain Gabino Rodriguez devient Santiago Ramirez. Comme Florence, Gabino commence par chercher un logement pas cher. Son travail est encore plus harassant que celui de la femme de ménage des ferries, il est plus répétitif et dure 16 heures par jour. Comme elle, il décrit le corps qui morfle. Son regard est plus autocentré mais il sait s’attarder sur la famille très modeste qui l’héberge ou lorgner sur les fesses des filles au boulot. Après le turbin, il va dans un café où il a vite ses habitudes même s’il reste perçu comme un étranger. Là comme ailleurs, les mafias locales font la loi. Craignant d’être démasqué et donc craignant pour sa vie dans un monde coupe-gorge, il arrête l’expérience au bout de cinq mois, soit un mois avant l’échéance qu’il s’était fixée, six mois donc comme Aubenas. L’acteur et metteur en scène Gabino Rodriguez joue adossé à une vue de la ville, quelques vidéos l’accompagnent ainsi qu’un rouleau de scotch destiné à matérialiser les lieux, des maquettes, etc. L’acteur est excellent, une chaise aurait suffi.

Le festival Sens interdits s’achève ce dimanche.

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