Des bouts d’histoires signés François Cervantes : que du bonheur

Dans « Le Cabaret des absents», l’auteur et metteur en scène François Cervantes installé à Marseille raconte et imagine par petits bouts des fragments de vie que son bon plaisir et le destin ont fait qu’elles se sont retrouvées un jour sur la scène ou dans la salle du théâtre du Gymnase. Une succession de numéros, d’entrées et de sorties, de l’enfant Tagada au clown Arletti.

Mais comment s’appelait la jeune femme (caissière ? ouvreuse ? administratrice ? directrice ?) qui, un soir de 1897, alors qu’un couple d’étrangers s’était abrité de l’orage au haut des marches du théâtre, le fit entrer pour se réchauffer en assistant au spectacle ? Ce couple devait sembler un peu perdu. L’homme et la femme venaient de Russie, des exilés volontaires, ayant sans doute embarqué à Odessa sur un navire qui les emmènerait aux Etats-Unis. Le navire avait dû s’arrêter à Marseille pour réparer quelque avarie. Ce soir-là, ils se réchauffèrent en voyant La Dame aux camélias. Après le spectacle, revenus dans leur cabine sur le navire, ils firent l’amour. Neuf mois plus tard sur le sol américain naquit un enfant, un garçon que le couple prénomma Armand en souvenir de cette soirée mémorable.

Presque qu’un siècle plus tard, Armand Hammer raconte cette histoire à Gaston Defferre, le maire de Marseille de l’époque. L’Américain mérite quelque considération, il est milliardaire et veut construire un site pétrolier dans la région. Et puis, il fait part à « Gaston » d' une demande un peu particulière :  il veut visiter un théâtre, mais pas n’importe lequel, le Gymnase. Gêne des autorités. On lui propose un autre théâtre, il insiste. Devenu trop vétuste, le théâtre du Gymnase est fermé depuis quelques années et l’argent manque pour les travaux de rénovation. On entrouvre le théâtre pour monsieur Hammer. Forte a dû être l’émotion de cet homme seul dans le théâtre. A peine sorti, peut-être à l’endroit même où ses parents s’étaient réfugiés pendant l’orage, sa décision est prise : il financera la rénovation complète du théâtre. Et c’est ainsi que le théâtre du Gymnase reprit vie. Armand Hammer avait aussi émis un autre souhait : que le théâtre soit ouvert tous les soirs, et que tous le soirs, orage ou pas, on puisse y entrer pour trouver un peu de chaleur, à boire et à manger. Le soir de sa réouverture était à l’affiche une mise en scène de La Dame aux camélias.

Cette histoire, c’est la seule que raconte d’un seul tenant le spectacle Le Cabaret des absents écrit et mis en scène par François Cervantès.

Tout le reste, c’est-à-dire presque tout, est fait de bribes, de moments d’histoires, il arrivera à leurs fils de se croiser. Tôt ou tard, les personnages de ces multiples histoires se retrouvent au théâtre, non dans la salle, mais sur la scène. Ce couple qui a gagné un repas gratuit et dîne devant les spectateurs, et dont la femme fourre les restes du dîner dans son sac à main, ce travelo qui chante sa vie sur l’air de « J’habite seul avec maman » d'Aznavour, ce numéro où un prestidigitateur refait le monde avec trois bouts de ficelle Autant de moments ausssi craquants que charmants. Il faudrait tout citer. Il y a un nain, une géante, une fermière qui vient vendre ses œufs en ville et prend un petit noir au comptoir d’un café où un homme, à chaque fois, lui propose d’aller au théâtre mais elle a trop à faire . En face, au théâtre, il y a Tagada, l’enfant Tagada, il y est tout le temps fourré, c’est là qu’il grandit, c’est ce qu’on nous raconte. Quand les acteurs et les actruces ne chantent pas, quand ils ne dansent pas avec des plumes ou quand ils ne dînent pas, ils ne font que ça, raconter.

Ça n’arrête pas. On passe d’un début d’histoire à une autre, parfois elles reviennent, se croisent, font un bout de chemin ensemble. Elles ressemblent aux oiseaux qui habiter le théâtre et qui , bientôt, vont nous offrir un ballet enchanteur. Ça pépie, ça part et ça revient, ça entre et ça sort. Cela rappelle les attractions d’antan auxquelles Federico Fellini et Alberto Lattuada ont rendu hommage dans leur film Luci del Varieta.

François Cervantès qui voue sa vie au théâtre n’a de cesse de parler de ceux qui sont dans la salle et plus encore de ceux qui n’osent pas venir ou ne songent pas à entrer. Et les voici sur scène comme Clothilde, le jeune homme qji saigne, le chauffeur de taxi , le vieux couple, l’homme qui écrit dans le café. . « Je fais quoi dans cette histoire ? » demande l’une . « On verra », répond l’autre. L’histoire commence, sans commencement ni fin. Le Cabaret des absents distille ainsi un charme continuel, avec juste ce qu’il faut de pincement à cause de la fragilité de tout

Aucun spectacle de François Cervantès ressemble à un autre. Rien de commun factuellement entre Le Rouge éternel des coquelicots (lire ici), Face à Médée (lire ici) ou Prison-Possession (lire ici) par exemple, mais tous débordent d’humanité et respirent l’air du temps qui passe à pleins poumons pour mieux saisir le théâtre dans son éternelle jouvence.

Il arrive que d’un spectacle à l’autre on se fasse des signes. C’est le cas entre L’Epopée du Grand nord (entendez les quartiers nord de Marseille, spectacle créé au Merlan avec Catherine Germain, complice de longue date, et une trentaine d’amateurs du quartier, lire ici) et Le Cabaret des absents, créé lui au centre de Marseille, au théâtre du Gymnase. « Dans les quartiers Nord, il y a des personnages sans histoires, des paysans sans terre, des Chinois sans Chine, des marins sans bateaux, des citoyens sans papiers... » On retrouve cela dans Le Cabaret des absents tout comme l’histoire de l’homme qui monte son cheval jusqu’à son appartement. Comme un jeu d’échos et d’amicaux clins d’yeux.

Au Conservatoire National supérieur d’Art dramatique de Paris, mettant en scène les élèves sortants, François Cervantès avait signé Claire, Anton et eux, un bijou qui devait ensuite aller au Festival d’Avignon 2017. Théo Chédevile, Louise Chevillotte, Sipan Mouradian et Selin Zahrani faisaient partie de la distribution. François Cervantès les a choisis pour jouer dans Le Cabaret des absents. Ils sont bien entourés. D’un côté par Emmanuel Dariès, cofondateur du Cirque Désacordé, magicien, illusionniste (son clown Octo figurait dans Carnages,un spectacle de Cervantes en 2013). De l’autre par, l’irremplaçable Catherine Germain, qui travaille avec Cervantès depuis qu’il a créé sa compagnie l’Entreprise en 1986. C’est à ses côtés qu’elle a inventé son clown, Arletti, lequel, ô bonheur, vient faire un tour de piste, et quel tour, dans Le Cabaret des absents.

Que demande le peuple devant tant d’amicales merveilles portées par les acteurs vifs et avides ? Que Le Cabaret des absents retrouve ceux qui l’ont nourri.

Spectacle vu en janvier au Théâtre du Gymnase à Marseille devant un public restreint de professionnels et journalistes. le spectacle devait y être à l’affiche au Théâtre de Grasse, au Carré de Château-Gontier, au théâtre Edwige Feuillère à Vesoul, à la MC2 de Grenoble, à la Scène nationale de Cavaillon. Autant de représentations annulées.

Du 7 au 29 juillet, Le Cabaret des absents se donne à 22h30 au Onze, l’un des bons lieux du Off avignonnais.

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