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Billet de blog 29 nov. 2021

Le second festival de théâtre international de Bagdad a bien eu lieu

Avec des spectacles irakiens en arabe et en kurde et d’autres venus de Tunisie, de Syrie, de Jordanie, d’Égypte et même du sultanat d’Oman, avec deux spectacles européens sur quatre prévus, le Festival de Bagdad accompagnait l’ouverture attendue du fameux théâtre Rachid, victime de la guerre. Le matin, un workshop préparait l’avenir du théâtre irakien

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Les jeunes acteurs du futur théâtre irakien © jpt

Je pensais le revoir en revenant à Bagdad. A la veille du départ, j’apprenais la mort de Lateef al- Ani. Travaillant pour des firmes, des ministères et d’abord pour lui-même, des dizaines d’années durant, depuis les années 50, ce photographe avait inlassablement engrangé dans

Latif al Ani © dr

son fidèle Rolleiflex 6X6, la vie et les rues de la capitale, les paysages et les chantiers de son pays, l’Irak, et de sa ville, Bagdad. Je l’avais rencontré en 2017 dans un faubourg de la ville chez l’un de ses amis peintres, c’était un homme bon autant que modeste à la voix douce. La biennale de Venise lui avait rendu hommage en 2015, son livre Irak in pictures, devenu introuvable, un éditeur allemand lui a consacré une monographie et la France l’a exposé (lire ici). A l’arrivée au pouvoir de Saddam Hussein, Lateef al Ani avait posé son appareil et avait cessé de photographier. Sa disparition ne semble pas avoir eu en Irak l’écho qu’on aurait pu en attendre.

C’est aussi que la vie culturelle de Bagdad, ces jours-ci, n’avait d’yeux que pour son second festival international de théâtre qui vient de s’y dérouler du 20 au 26 novembre. Le premier festival s'était tenu huit ans plutôt, autant dire, un siècle. Quatre ans après une première approche des artistes irakiens (lire ici et), la ville,largement transformées reste à haut risques (multiples contrôles) mais engrange les signes  apparents d’une certaine normalité. Le Vendredi, jour férié, les ponts enjambant le Tibre, fermés pendant la journée, deviennent des lieux de promenade, le soir les restaurants font salle comble.

A raison de trois par jour, une bonne douzaine de spectacles étaient à l’affiche du second festival international de théâtre de Bagdad. Des spectacles irakiens bien sûr et d’autres, les plus nombreux, venus de pays arabes, -Tunisie, Syrie, Jordanie, Oman, Egypte-, plus rarement venant de pays européens - Italie et Allemagne - , ont involontairement fait défection un spectacle polonais et un autre français ( calendrier, Covid, etc.).

Tout se passait sur les scènes des deux grands théâtres de la capitale, le Théâtre national, enfin rénové (partiellement) et le théâtre Rachid, enfin reconstruit. Ce dernier, avant d’être anéanti par les bombardement américains, était considéré comme l’un des plus beaux théâtres des pays arabes.  « On ne peut pas parler de cette reconstruction tant attendue sans faire référence à la corruption des entreprises d’état qui l’ont retardée », lisait-on dans la journal quotidien du festival. Sur le fronton du théâtre un calicot honore « la Fondation du cinéma et du théâtre » qui a financé et supervisé les travaux en voie d’achèvement.

C’est peu dire que les spectacles affichaient des esthétiques différentes, cependant tous avaient en commun l’accueil que leur faisait le public, plus que nombreux, applaudissant en cours de spectacle sans attendre le dernier mot, telle tirade pour les allusions qu’elle recèle ou pour la qualité de l’acteur ou encore la beauté du jeu de scène. Certains filmaient la représentation sur leur téléphone et regardaient leur écran plus que la scène. Les masques, étaient plus que minoritaires. Aux saluts, jamais collectifs, on se levait pour applaudir tel acteur (surtout) et telle actrice (plus rarement) s’avançant seul.e près du public. Notons que les metteurs en scène (souvent adaptateurs et scénographes) de tous les spectacles étaient exclusivement des hommes et que les pièces montées relevaient plus du répertoire que de pièces récentes.

Tout commença par une adaptation assez libre de La salle N°6 de Tchekhov avec une efficace scénographie signée par le metteur en scène, l’ irakien Jawal al-Assadi (prix de la meilleure direction d’acteurs et prix du meilleur acteur pour Haider Jumaa) avec une pléiade de bons acteurs dont Amir Ihsan (prix du meilleur jeune acteur). Le metteur en scène entendait parler, via cette âpre nouvelle, de « la dure réalité des Irakiens ». Il le fit.

Le metteur en scène tunisien Nawfel Ezara, avait, lui, choisi d’adapter La conférence des oiseaux de Farid Al-Din Al-Atar aux antipodes de ce qu’en firent Peter Brook et Jean-Claude Carrière. En reprenant le titre premier, La logique de l’oiseau, en coupant à la hache dans le texte pour aboutir à une « version sonore et visuelle du texte basée sur des techniques modernes », tout en instant sur « la matière spirituelle et mystique du texte » jusqu’à parler de « Schyzo -théâtre ». Tout cela dû faire peur aux oiseaux : on avait du mal à les retrouver. Qu’en pense leur roi, le fameux Simourgh ? Peut-être regarda-t-il avec étonnement le jury s’écharper sur ce spectacle tunisien. Deux Irakiens, le magnifique metteur en scène et pédagogue Haytham Abderrazak et le Dc Jabbar Judi Al. Abodi l’influent boss du syndicat des artistes irakien , un  syrien, le Dc Samir Omraan venu de Damas, la grande actrice jordanienne Nadera Omran et le plumitif français du théâtre (mézigue) formait l le jury qui, à la majorité (trois voix sur cinq) mais non à l'unanimité, offrit le grand prix à ce spectacle tunisien. 

Le théâtre étant sans frontières et sans ennemis, le metteur en scène syrien Gushar Karvarna avait choisi de piocher dans le répertoire américain la pièce d’Eugène O’ Neill, Désir sous les ormes (montée naguère en France avec force par Matthias Langhoff). Il en livra une adaptation, la recentrant sur quatre personnages et avec un autre titre La maison de la passion. Le vieux Cabot entend épouser en troisième noce la jeune Abbie, mais l’un de ses fils Eben en tombe amoureux, c’est aussi le cas d’Abbie. Dans le rôle de cette dernière l’actrice Safa Rahmani, particulièrement intense et brillante, reçut le prix de la meilleure actrice.

Sous le titre Supermarket, le metteur en scène irakien Ayman Zidan adapta la pièce de Dario Fo Non si paga ! Non si paga ! (publiée en français sous le titre Fait pas payer!) qui n’a rien perdu de son allégresse depuis sa création en 1973. Dans Le gai savoir de l’acteur, Dario Fo raconte que des spectateurs arguant du titre de la pièce voulurent entrer sans payer. A Bagdad, c’est une salle archi pleine qui fit une ovation au metteur en scène et à ses acteurs soudés, dirigés avec poigne. Né à Erbil au Kurdistan irakien, auteur de Entre deux Syries (2014) l’écrivain et metteur en scène Hoshang Waziri (prix du meilleur texte) était à l’affiche du festival avec sa pièce Les lieux d’Ismail. (prix spécial du jury pour l’acteur Raed Mohsen). L’histoire de la vie d’un homme qui, à l’âge de vingt quatre ans, ne voulant pas être entraîné dans un engrenage criminel, choisit de vivre dans un asile de fous. Il y perd son nom, son épouse, le sens de la réalité et celui de la raison, la folie finit par l’habiter, tout le terrifie. Dans un registre proche, où le terrorisme est sous-jacent, le metteur en scène et auteur tunisien Walid Al-Daghsani (auteur par ailleurs de La révolte de Don Quichotte) présentait sa pièce Les loups solitaires, un spectacle produit par le centre dramatique et musical d’El Kef. Une comédie noire entre hypocrisie et mensonges. Un spectacle oubliable comme La nuit de l’effroi venu d’Amman en Jordanie.

J’avoue aussi être passé à côté de Media Désir, spectacle introverti de l’italien Fabio Roberto, Media étant une sorte de déesse venue d’ailleurs, une sauvageonne, une hérétique mais aussi la gardienne des anciens savoirs. Venu d’Allemagne, Tyll racontait à grands pas, la vie de ce héros légendaire d’outre-Rhin auquel Gérard Philipe avait su faire passer la frontière dans son film Till L’espiègle. Un spectacle du théâtre d’état de Wiesbaden mis en scène par Tilo Nest (prix du meilleur ensemble). Imposant décor de papier bientôt couvert d’inscriptions situant l’action (pendant la Guerre de trente ans, 1618-1648) et racontant la vie agité et mouvementé de ce héros populaire parti courir l’Europe après la mort de son père accusé injustement de sorcellerie. Vie qui lassera son amoureuse Nele mais fera l’admiration de la reine exilée Elizabeth Stuart.

Retour en Irak avec Yes Godot un projet gonflé ( En attendant Godot sans texte!) fort d’une scénographie et de propositions scéniques étonnantes, défendu par de bons acteurs, le tout signé par le metteur Anas Abdul Samas qui, après  avoir  reçu le prix de la scénographie, le rejeta orgueilleusement en déposant son trophée au bord de la scène lorsqu’il comprit que le grand prix ne lui revenait pas. J’avais évoqué longuement ce spectacle lorsque la troupe l'avait joué au CDN de Besançon (lire ici). De Souleimanieh, ville du Kurdistan irakien qui compte cinq théâtres, était venu un spectacle parlé en kurde et sous-titré en arabe, Les bas-fonds de Gorki dans une mise en scène de Kameran Rawef qui laisse trop ses acteurs livrés à eux mêmes, sans direction affirmée dans un décor trop grandiloquent pour être en accord avec la pièce.

D’Égypte vint le spectacle qui comptait le moins d’acteurs : deux. Muhammad Qurayd et Maria Osama (prix de la meilleure jeune actrice) ont joliment interprété Ah Carmela une pièce de l’écrivain espagnol José Sanchez mise en scène par Ashraf Ali. Tout se passe dans une roulotte où deux acteurs populaires Paulino et Carmela parcourent l’Espagne en guerre (Franquistes contre Républicains) pour montrer leur spectacle léger et enjoué qui se souvient de la Carmen de Bizet. Un jour, le couple se retrouve devant Franco, Carmela refuse de se produire devant lui, son compagnon ne la soutient pas, elle en mourra. Paulino ne tarde pas à sombrer dans la folie : chaque jour où il se produit seul il croit voir Carmela en scène avec lui.

scène d'un des spectracles du fesrival © haba haydar

D’Oman nous arriva le spectacle qui comptait le plus d’actrices et d’acteurs : une bonne trentaine. Cette  vieille et riche monarchie du Golfe, avec moins de trois millions d’habitants, a des moyens et me manque pas de théâtres. Ll’Opéra royal de Mascate, la capitale, n’a rien à envier en majesté aux opéras occidentaux. Le pays reste cependant peu occidentalisé malgré sa presse écrite en partie en anglais, et le spectacle venu à Bagdad semblait sortir des Mille et une nuits. La troupe du Théâtre Mazon présentait Henna, une pièce d’Abbas el Haïk mise en scène par Youssef el Bellouchi. L’histoire d’un notable qui croit que sa petite ville est à ses pieds, que les pêcheurs sont à s sa solde, que tout lui appartient y compris les lois. Henna et ses deux fils vont troubler les diktats du tyran. Une pièce flirtant avec l’éternité du théâtre, des costumes lourds de vécu, des acteurs et des actrices portant sur leurs épaules le poids un théâtre qui semble sans âge. Au sultanat d’ Oman, le théâtre a le cuir épais.

Pendant ces festivités largement couvertes par les médias irakiens, se jouait, plus discrètement, au deuxième étage du théâtre Rachid, une bonne part de l’avenir du théâtre irakien. Là, dans un studio abondamment vitré, 17 jeunes irakiennes et irakiens (dans une mixité presque respectée) sortis de l'école supérieure de théâtre de Bagdad, d’ailleurs et du Kurdistan irakien, suivaient un travail sur le corps, l’énergie, le contact, le miroir et le mime animé par le tunisien Khaled Bouzaid et l’irakien Ameen Jabbar. Un matin, Haytham Abderrazak est venu les saluer : la plupart avaient été ses élèves.. Garçons et filles mêlés, en tenue de training, la plupart portaient un t-shirt à l’effigie du festival qu’on leur a offert le premier jour du stage.

Ils ont des tas de projets en tête et tous débordent de rêves. De mises en scène, de chorégraphies, de spectacles de rues. Pendant les manifestations, nombreuses ces dernières années, ils ont imaginé des impromptus le long du parcours. Dans le souk de Bassora ils ont créé un spectacle titré Souk et aujourd’hui les mêmes travaillent à un projet de spectacle « contre les violences faites aux femmes ». « Le théâtre, c’est le seul endroit où il n’y as pas de tabou » dit l’un. « Je voudrais faire un théâtre pour tout le monde » poursuit un autre. Une troisième dit vouloir « écrire quelque chose qui touche les gens », plusieurs souhaitent « sortir des théâtres », aller dans les hôpitaux, les prisons. Fort de « la solidarité » qui les réunit, l’avenir du théâtre irakien leur appartient. Alors, sans attendre, nommons-les : Leila Fairs, Bedoor Saad, Sargoll Hussein, Bayan Ahmed, Noor Al-Taya, Tabark Hamed, Avkan Meeran, Abdullah Ahmed, Ali Mohammed, Hussen Ameer, Maytham Mohammed, Murtaza Falef, Ali Saban, Noot ak-Ahmed, Murtaza Sadeeq, Mohammed Kamiel, Aba-thar Najeh.

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