Marzouki et Maurin : le ventre fécond du théâtre documentaire

Elles sont de la même génération et proposent un théâtre qui questionne le monde par le joli petit bout d’une lorgnette : la façon dont on regarde le voile pour Myriam Marzouki, la façon dont nous sommes contrôlés pour Perrine Maurin. « Ce qui nous regarde » et « Contrôle » sont des spectacles qui ont beaucoup de choses à se dire.

Scène de "Contrôle" © Thierry Laroche Scène de "Contrôle" © Thierry Laroche

Sans se connaître, Myriam Marzouki et Perrine Maurin ont beaucoup de choses en commun, à commencer par l’axe central de leur travail, le théâtre documentaire, dont l’une et l’autre se font une idée haute qui ne saurait se réduire à du verbatim ou à jeter sur une scène des « gens du réel » bruts de décoffrage. Les deux élaborent leurs spectacles en faisant équipe avec des acteurs qui ne sont pas de simples exécutants mais participent à l’écriture, tout comme le musicien présent sur le plateau de Ce qui nous regarde (Marzouki) et sur celui de Contrôle (Maurin). Myriam Marzouki a fondé la Compagnie du dernier soir en 2004, Perrine Maurin a fondé les Prairies imaginaires en 2003 (avec le scénographe et vidéaste Lino Tonnelet).

 Michel Foucault, agent de liaison

Un travail préalable d’enquête (terrain, document, vidéo), de lectures et de rencontres va jeter les bases du travail scénique autour d’un sujet. Le regard que nous portons sur le voile pour Marzouki ; la façon dont nous sommes surveillés, contrôlés, évalués pour Maurin. Le résultat sera dans les deux cas volontairement hybride et fragmentaire. Ce ne sont pas des pièces d’auteurs mais une articulation de textes, de scènes, d’images, de musiques. « Il ne s’agit pas de mettre à contribution le public, écrit Maurin, mais plutôt de provoquer réflexions et émotions sur ses propres comportements et habitudes. » Marzouki ne dirait pas autre chose, elle qui dit vouloir « créer du trouble » tandis que Maurin souhaite provoquer (en douceur) dans le public « un sentiment de malaise ».

Basée en Lorraine, Perrine Maurin est très liée au CCAM (Centre culturel André Malraux) de Vandœuvre-lès-Nancy, une scène musicale mais pas seulement (c’est là que l’on avait pu voir l’excellent Décris/Ravage d’Adeline Rosenstein, lire ici) dirigée de main de maître par Dominique Repécaud dont Maurin était très proche. Sa disparition brutale il y a quelques semaines a été un choc.

C’est au CCAM, à l’occasion d’une soirée de petites formes placée sous le titre « Surveiller et punir » emprunté à Michel Foucault, que Perrine Maurin a rencontré le musicien Anthony Laguerre, compositeur et batteur du groupe rock Filiamotsa, et c’est avec lui que s’est construit Contrôle, spectacle traversé par plusieurs citations de Foucault.

 Les tours du contrôle

Sous des formes ludiques comme celle de l’inventaire, de la répétition impérative (ces « non » que l’on oppose à tout mouvement hors norme) ou des formes strictement documentaires comme un extrait sonore d’un sujet diffusé dans l’émission « Les Pieds sur terre » (France Culture), ou encore des images d’archives ayant trait au travail sur la plateforme Amazon, le spectacle explore les différentes voies de contrôle qui nous assaillent dès la naissance, dans les études, la vie professionnelle et la vie domestique. Le contrôle générant, entre autres choses, de l’auto-contrôle.

Un jeu varié s’instaure entre le musicien, le danseur et chorégraphe Vidal Bini et l’acteur et auteur Gurshad Shaheman sous le regard de Perrine Maurin qui a écrit plusieurs textes. Gurshad Shaheman (qui signe par ailleurs des spectacles très personnels) est lui aussi l’auteur de plusieurs textes de Contrôle, comme cette revue des portables, à peine nés déjà moribonds, dont on a oublié que les premiers n’étaient que des téléphones sans appareil photo, sans internet, sans jeu, sans torche, sans GPS, sans rien. Contrôle va également faire un tour outre-Atlantique à l’heure des manifs (anti-Wall Street, etc.) et, au final, déroule lui-même un tapis de slogans sur lequel l’acteur tourne en rond : « On puce les humains », « je pense que j’ai peur et que je me soumets », « je pense qu’on m’évalue »... A un moment, il est question d’un « GPS for the soul » (un GPS pour l’âme). On croit à une invention du spectacle, à un grossissement ironique, eh bien non : cela existe. Même l’âme est sous contrôle.

Le spectacle propose, maintient l’attention en changeant d’angle et de focale, en zappant à la façon du cueilleur de champignons. Chemin faisant, le spectateur fait sa pelote d’informations et de plaisirs scéniques et engrange des questions. En période d’état de siège, de discours sécuritaires, de fichiers et de donneurs d’alerte, ce spectacle créé il y a quelques années et qui tourne toujours n’en a que plus d’acuité. Les rencontres avec les spectateurs qui suivent souvent la représentation sont animées. Le prochain spectacle de Perrine Maurin partira d’un objet à facettes d’aujourd’hui : la kalachnikov.

 Du foulard au voile

On retrouve une semblable ambiance dans Ce qui nous regarde à ceci près que le sujet est plus visible, plus médiatique. Myriam Marzouki n’entre pas dans le débat stérile du pour et contre le voile qui, vu de l’étranger, semble une spécialité française, mais qui s’explique en partie par le passé colonial de notre pays, passé auquel le spectacle fait finement référence en évoquant des associations créées par les épouses des généraux putschistes Massu et Salan.

Scène de "Ce qui nous regarde" © Vincent Arbelet Scène de "Ce qui nous regarde" © Vincent Arbelet

En tant que « Française et Tunisienne », Marzouki affirme le parti pris subjectif de sa démarche, dès le début du spectacle. D’une part, en évoquant sa famille avec des portraits de femmes qui se couvrent les cheveux depuis des générations sans que cela soit un geste marqué religieusement, mais plutôt une tradition, une habitude. D’autre part, en faisant référence (images à l’appui) à un voyage qu’elle a effectué en Iran et là, les choses se renversent puisque le voile y est obligatoire pour les femmes dès l’adolescence. Le jeu consiste à gagner centimètre par centimètre une certaine liberté du cuir chevelu, ce que ne se prive pas de faire la jeunesse rencontrée dans un café sur les hauteurs de Téhéran.

Alain Badiou, Patrick Boucheron, Virginie Despentes, Pier Paolo Pasolini et Mathieu Riboulet, excusez du peu, sont appelés au parloir, certains textes sont également écrits par Myriam Marzouki et son dramaturge Sébastien Lepotvin. Comme pour Contrôle, la musique (composée par Rayess Bek) est très présente et entre dans le jeu mais d’une façon moins affirmée.

Le spectacle est avant tout porté par les comédiens. L’acteur Rodolphe Congé dans le rôle du doute permanent et de la fuite en avant ; la drôlerie, la surprise étant plus le fait des deux actrices multi-identitaires (perruques, etc.), Johanna Korthals Altes (délicate partenaire d’Isabelle Lafon dans plusieurs de ses spectacles, lire ici et ici) et Louise Belmas (l’une des cinq actrices du formidable Vivipares (Posthume), lire ici et ici). Par le biais de la fiction ou de la fausse fiction, l’acteur et les deux actrices lèvent des volées de questions qui se répercutent dans la salle on aurait aimé voir les propositions d’acteurs occuper plus de place.

En snobant le faux débat pour ou contre le voile, en problématisant la question du contrôle qui ne l’est pas assez, Marzouki et Maurin ne sont jamais meilleures que lorsqu’elles s’éloignent du discours qui parfois menace. Elles visent juste en pratiquant un art du montage dans la lignée de la démonstration opérée par Dziga Vertov autour du visage filmé de l’acteur Ivan Mosjoukine. Le plan du visage était toujours le même mais, selon les images qui le précédaient, on le voyait soucieux, souriant ou au bord des larmes.

Ce qui nous regarde, au Théâtre de l’Echangeur à Bagnolet, 20h30, relâche les 1er et 6 fév, jusqu’au 9 février ; Festival Reims Scènes d’Europe le 11 fév ; du 15 au 17 fév au Théâtre Nouvelle Génération à Lyon.

Contrôle, prochaines représentations au centre culturel ABC de la Chaux-de-Fonds (Suisse), les 13 et 14 mai.

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