Les « Imposteurs de l’économie » ont pris le pouvoir

Mon livre Les « Imposteurs de l’économie » reparaît dans une version augmentée et numérique. Écrit dans le contexte de la grande crise financière, il a gardé, me semble-t-il, toute son actualité. Car ces experts auto-proclamés que je dénonçais tiennent plus que jamais le haut du pavé. Avec la victoire d’Emmanuel Macron, ils sont même au pouvoir.

S’il m’a semblé utile que ce livre reparaisse, c’est d’abord pour des raisons personnelles. Lors de la première édition de ce livre, au printemps 2012, j’en ai été dépossédé par un éditeur indélicat, Gawsewitch, qui en a rétrocédé immédiatement les droits aux Éditions Pocket –qui n’ont aucune responsabilité dans ce micmac- et qui s’est approprié les gains de cette filouterie. Comme quoi, des imposteurs, il n’y en a pas que dans le monde de l’économie ; sans doute y en a-t-il tout autant dans celui de l’édition. Maintenant que j’ai récupéré les droits du livre, j’ai donc eu à cœur qu’il reparaisse. Et je veux dire ici ma gratitude à Stéphanie Chevrier, qui dirige les Éditions Don Quichotte, pour m’avoir offert la possibilité de cette réédition.

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Si cette réédition actualisée m’a semble utile, c’est surtout parce que les « Imposteurs de l’économie », dont je dénonçais les méfaits en 2012, loin d’avoir perdu de leur superbe, sont plus arrogants que jamais. C’est ce que je détaille dans une nouvelle et longue introduction à la réédition de 2017.

Que l’on se souvienne en effet de l’onde de choc du débat que mon livre – ainsi que d’autres publications à la même époque -, avaient suscitée. Dans cet essai, je m’étais livré à une longue enquête sur ces experts économiques français qui prétendent parler en excipant leur qualité d’universitaire, mais qui sont en réalité secrètement appointés par le monde de la finance. Et j’avais prolongé ce travail d’investigation en établissant que le monde de la finance avait tout autant lancé une véritable OPA sur les pôles d’excellence de la recherche économique, et notamment l’École d’économie de Toulouse, créée par Jean Tirole, ou dans une moindre mesure, l’École d’économie de Paris.

Mon livre, ainsi que les travaux de certains universitaires, dont Jean Gadrey, ainsi que le combat courageux en défense du pluralisme de l’Association française d’économie politique (AFEP), ont donc eu pendant un moment un effet : nos imposteurs se sont fait plus discrets ; les médias, même les plus « maisntream » ont un cours moment cessé de leur offrir un monopole dans le débat public ; et puis des chartes de déontologie ont fleuri ici ou là, pour freiner les insupportables conflits d’intérêt que j’avais mis au jour dans ce livre.

Mais il faut dire les choses telles qu’elles se sont passées : cela n’a duré qu’un très bref moment. Car très vite, les imposteurs de l’économie, ceux qui détiennent ce monopole du débat public en économie, et qui vivent en consanguinité totale avec le monde de la finance, ont recommencé à tenir le haut du pavé. De nouveau, à tous les micros, privés et publics, sur tous les plateaux, il n’y a presque plus qu’eux que l’on a, de nouveau, entendu. Pour entonner perpétuellement le même refrain : « Il n’y a qu’une seule politique économique possible » ! Pour défendre en somme le célèbre diktat « Tina ». There is no alternative…

 Et de cela, de cette arrogance retrouvée - comme si la grande crise financière n’avait pas eu lieu, comme s’il n’était pas urgent d’en tirer les leçons pour explorer d’autres politiques possibles -, il existe mille et un indices, que je pointe dans cette nouvelle introduction pour la réédition 2017 du livre.

Il y a le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel – appelée parfois abusivement prix Nobel d’économie- qui a été décernée à Jean Tirole, dont je parle si longuement dans cet essai. J’y montre comment, en précurseur, il avait imaginé que les grandes banques et grandes compagnies d’assurance puissent massivement financer l’École d’économie de Toulouse, au travers d’une fondation, mais aussi financer directement des chaires d’enseignement. On retrouvera cette enquête dans ce livre, et on verra qu’elle est plus que jamais d’actualité. J’ai donc accueilli la nouvelle de la distinction du fondateur de l’École d’économie de Toulouse avec ironie et impertinence sur Mediapart, en titrant le même jour mon article consacré à l’événement : « Jean Tirole, prix Nobel des imposteurs de l’économie ». Mais la vérité, c’est qu’il n’y avait pas vraiment de quoi rire.

Sur pression du même Jean Tirole qui avait alors taxé d’« obscurantisme » toutes les recherches économiques s’inscrivant dans les différentes sensibilités hétérodoxes, il y a encore eu l’abandon d’une réforme, pourtant hautement importante, visant à modifier le mode de sélection des professeur d’économie à l’Université, de sorte que le seul vivier ne soit pas celui du courant néo-libéral.

Dans le prolongement de cette charge de Jean Tirole contre « l’obscurantisme », il y a eu, par surcroît, un véritable procès en sorcellerie instruit par deux économistes néolibéraux, Pierre Cahuc et André Zylberberg, auteurs d’un pamphlet, Le négationnisme économique, et comment s’en débarrasser (Flammarion), paru en septembre 2016. Ce brûlot d’une violence inouïe est à lui seul un formidable révélateur de cet insolent retour en grâce des « imposteurs de l’économie », et de leur morgue.

Dans leur pamphlet, les deux auteurs auraient en effet pu se borner à défendre leurs positions qui, au demeurant n’ont rien de très originales, puisqu’ils les ressassaient à longueur de chroniques ou d’entretiens dans les gazettes depuis de longues années. Leur position contre le SMIC ou plus généralement contre le code du travail, pour l’austérité ; leur ode en réhabilitation de la finance… Mais ils ne s’en sont pas tenus à cet exercice. Ils ont surtout, dans leur livre, cherché à disqualifier par l’insulte tous les courants économiques autres que le leur.

Or, ce qu’il y a de marquant avec ce livre, c’est qu’il a bénéficié d’un accueil hors norme, dans tous les médias. Sur toutes les ondes, publiques et privées, dans tous les journaux, quelle que soit leur obédience, à longueur d’entretiens, on a entendu pendant plusieurs mois, la même petite musique complaisante : enfin, deux experts ont le courage de dire ce que sont les économistes hétérodoxes. Des charlatans… 

Et puis surtout, en forme d’indice ultime de ce retour en grâce des imposteurs, il y a eu effectivement la victoire à la présidentielle d’Emmanuel Macron, dont j’avais chroniqué les premiers pas dans ce livre comme rapporteur de la Commission Attali. Se présentant comme n’étant ni de droite, ni de gauche, le  nouveau président, qui fut associé gérant de la banque Rothschild, vient confirmer avec éclat, avec son accession à l’Élysée, que la finance a bel et bien pris les commandes. Dans la recherche économique, comme dans la vie publique. On sait aussi qu’il s’est empressé de promouvoir à des postes clefs quelques-uns des imposteurs dont je parlais dans cet essai.

On peut dresser le constat de manière encore plus tranchée : cette victoire d’Emmanuel Macron, c’est aussi beaucoup celle de nos imposteurs. Car les réformes entreprises dès le début de ce nouveau quinquennat, ce sont celles qu’ils défendent depuis des lustres : la mise à bas du code du travail, la remise en cause du Smic, l’austérité budgétaire, les privatisations…

C’est en cela qu’il m’a paru utile de republier ce livre, agrémenté d’une nouvelle préface qui remet l’histoire en perspective. Car cela permet de comprendre que la victoire d’Emmanuel Macron n’est pas le produit d’une configuration invraisemblable des astres politiques. Elle s’inscrit malheureusement dans une histoire longue : c’est l’écrasante victoire de la pensée unique néolibérale sur les courants de pensée hétérodoxes.

Ne reste qu’un espoir : que l’opération commando à laquelle a procédé Emmanuel Macron, que le présidentialisme exacerbé qu’il prétend exercer, que la nouvelle doxa dont il est le porte-voix, finisse par susciter un effet boomerang et réveille la gauche. Pour qu’elle dessine enfin un nouvel horizon. Une nouvelle politique économique. Une nouvelle vision du monde, qui s’écarte des diktats de ce capitalisme financiarisé qui a submergé notre univers…

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La présentation du livre peut être consultée ici sur le site de Don Quichotte.

Le livre peut être acheté pour 4,99 euros sur différentes plate-formes spécialisées:

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Pour mémoire, voici quelques repères sur les échos qu'avait eus ce livre en 2012. Il avait d'abord donné lieu à la publication de bonnes feuilles sur Mediapart. Ces bonnes feuilles sont ici:

Le livre avait par ailleurs donné lieu à un débat le jour de sa parution, en présence de plusieurs économistes. Ce débat peut être retrouvé ici:

J'avais par ailleurs consacré sur mon blog plusieurs billets pour rendre compte des débats que le livre avait suscités. Voici quelques-uns de ces billets:

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