Cédric Herrou relaxé: ni oubli, ni pardon pour les procès de l'entraide

Mercredi 13 mai, Cédric Herrou, le brigand de la Roya, a été « renvoyé de toutes les poursuites » à son encontre par la cour d'appel de Lyon. Merci à eux. Ce billet se propose donc de revenir sur quelques unes des nombreuses poursuites faites à l'encontre de Cédric et des citoyens solidaires. Afin qu'il n'y ait jamais ni oubli, ni pardon pour ces procès de l'entraide et de la fraternité.

Comme je l'ai écris en conclusion de mon récit d'un énième procès de Cédric : il y a une barricade. D’un côté, il y a des difficultés, certes, des épreuves, de la misère même parfois, des souffrances, des violences, des humiliations, des gaz lacrymogènes, des procès et des gardes à vue, mais aussi et surtout des rires, de la joie, de la solidarité, des fêtes, des jeux, des apéros, des repas partagés, et du courage. De l’autre, il y a richesse et pouvoir, mais aussi et surtout de l’ennui, de la tristesse, de la bassesse et de la lâcheté.

Vous voulez être de quel côté ? Cédric a fait son choix depuis longtemps. Comme moi, comme nous tous. Et nous y sommes bien. Et ça, aucune poursuite, aucun procès, aucune condamnation ne pourra jamais rien y faire, parce que la flamme des solidaires ne s’éteindra jamais.

La lutte continue.

Vous retrouverez ci-dessous les liens : 1. sur mon récit du procès de Lyon ; 2. et 3 Sur mon récit des procès de Cédric contre le préfet des Alpes-Maritimes, en octobre dernier ; 4. Sur mon récit de la dernière garde à vue de Cédric ; 4. Sur le récit de vie d'un ami "migrant", passé par chez Cédric ; 5. Sur mon récit du procès de Loïc, autre citoyen solidaire, président d'Emmäus-Roya et membre de la l'Anafé. En espérant qu'à partir de maintenant, je n'ai plus JAMAIS à chroniquer de tels procès.  

Forza !, comme dirait l'autre. 

Mon récit du procès de Lyon : 

« La Roya, à cette époque, c’était un grand bazar. Nous ne savions pas ce que nous avions le droit de faire, et les policiers ne le savaient pas non plus. Nous avons dû trouver des solutions au fur et à mesure ».

Car oui, il faut bel et bien se rappeler le merdier généralisé qu’a causé, dans la Roya, la fermeture d’une frontière qui, dans cette enclave franco-italienne traditionnellement ouverte à l’accueil et au passage, n’avait jamais vraiment été matérialisée. Faisant naitre des barrières nouvelles, à grand renfort d’agents de traque, de contrôle et de répression, dans un contexte de pression migratoire due à une géopolitique mondiale explosive, les pouvoirs publics ont fait pire que de créer une poudrière : ils l’ont imbibée d’essence, et y ont balancé sans attendre un zippo allumé. 

Sans rien faire pour venir en aide aux grands brûlés de cette politique absconse, qui deviennent ainsi très rapidement entièrement tributaires du soutien des « citoyens solidaires ». Qui donc, peu à peu, s’organisent. Accueillent. Nourrissent. Soignent. Hébergent. Transportent.  « Nous avons acheté une camionnette, raconte Cédric. Pour aider les gens à se déplacer, -mais sans passage de frontière[2]. Et les soutenir, notamment les mineurs isolés, dans leur demande d’asile » -ce qui revient, répétons-le, à faire le travail de l’Etat.

Un Etat qui d’ailleurs, localement, finit par se rendre compte du besoin qu’il a de cette galaxie citoyenne, militante et associative pour gérer ce vaste bordel qu’il a lui-même généré à la frontière : « Ce qui est fou, s’étonne Cédric, c'est qu'après tous ces épisodes, pour lesquels je suis en procès, on a développé en 2017 un accès à la demande d'asile avec la gendarmerie, et la Préfecture, depuis la vallée… »

Ce qui ressort de ce procès, en fin de compte, c’est ainsi aussi la façon dont les résidents d’une localité confrontée à un désastre humanitaire ont su s’organiser, entre eux, pour constituer des structures d’entraide et de mise à l’abri toujours plus efficaces, et dont la communauté Emmaüs-Roya est l’un des aboutissements. Comment un petit monde rural, au-delà des classes sociales, des origines, des idéologies, des âges et des professions, a su se développer autour d’une seule notion : la fraternité. Voilà le crime.

Cédric continue à répondre aux question, et à décrire la colère de ceux qui, dans la vallée, se sont sentis alors totalement délaissés. Dans l’impossibilité, alors que des centaines, des milliers de personnes se trouvaient dans une situation dramatique sur le pas de leur porte, de se pencher bienveillamment sur elles sans que l’on ne vienne leur demander : sont-ils en règles ? Et sinon, quoi : laisser mourir ? « Imaginez un accident de voiture, demande Cédric.  Vous y assistez. Avant de venir aider, vous vous demandez vraiment si les personnes sont en situation irrégulière ou non ? »

Non. Ce travail, c’est au préfet, à la police de le faire. Demander aux gens qui ils sont, où ils vont, ce qu’ils veulent, et, s’ils souhaitent déposer une demande d’asile, leur permettre de le faire dans les meilleurs délai –et les loger dans l’attente de la décision, puisqu’un demandeur d’asile est automatiquement tenu pour être en situation régulière."

Et Cédric de conclure : « S’il y avait eu une gestion simple de la part de l’Etat pendant ces années, le Cédric Herrou, aujourd’hui, il serait dans ses carottes et ses patates, et on n’aurait jamais entendu parler de lui…. C’est comme si j’étais jugé pour avoir grillé un feu rouge, mais que personne n’entendait que si j’ai grillé le feu rouge, c'était juste pour laisser passer l’ambulance… »

« Arrêtez de mettre des bâtons dans l’Herrou ! » : jeudi 14 février, jour de la Saint-Valentin, le tribunal de Nice a relaxé Cédric Herrou suite à la plainte de Georges-François Leclerc, préfet des Alpes-Maritimes, pour « injure publique ». Cédric avait vexé l’édile en comparant sa politique migratoire avec celle réservée aux juifs sous Vichy.

"Ce jeudi 14 février, journée de l’amour, des cœurs et des Mon Chéri, une petite foule joyeuse et souriante est rassemblée sur la place du Palais de Justice de Nice où, pour la énième fois, Cédric Herrou est appelé à comparaître devant la chambre correctionnelle. Il fait grand soleil, et tout le monde, ici (et ce détail n’est pas anodin), parait heureux.

Pourtant, c’est un véritable duel des titans qui, aujourd’hui, va voir son accomplissement. Oubliez Kaaris contre Booba. Dans le 06, c’est une lutte bien plus dantesque qui occupe les fonctionnaires de justice.

Voici les combattants. Faites sonner la cloche. À ma gauche, Cédric, donc, dit « l’ennemi public de la Roya », 39 ans, citoyen solidaire, agriculteur et éleveur de poule. A ma droite, vraiment très à ma droite, Georges-François Leclerc, dit « le multirécidiviste du 06 » (quatre condamnations au compteur pour « atteinte grave et manifestement illégale à la liberté fondamentale que constitue le droit d’asile »), 52 ans, haut-fonctionnaire, préfet des Alpes-Maritimes. Motif du litige : une « injure grave » qui aurait été proférée sur Facebook à l’encontre du second.

Je rappelle les faits. Il y a quelques mois de cela, la SCNF annonce qu’elle refuse désormais de faire transiter gratuitement les migrants pris en charge à Breil-sur-Roya vers le centre d’accueil de Nice. Cédric propose alors sur sa page Facebook, ouvrez les guillemets, et prenez garde car la violence du propos peut choquer, telle une punchline de rappeur hardcore : « Peut-être que le préfet des Alpes-Maritimes pourrait s’inspirer des accords avec la SNCF pendant la deuxième guerre mondiale pour le transport des Juifs pour gérer le transport des demandes d’asile ? »

Aussitôt, c’est le clash. La réplique de M. Leclerc, légitimement interloqué, dans son cœur fragile de haut-fonctionnaire attaché à l’excellence de sa tâche, même quand celle-ci consiste à refouler illégalement des migrants épuisés vers l’Italie, par ces mots obscènes, ne se fait pas attendre : il porte plainte pour « injure grave à un fonctionnaire ». Lors du premier procès, 5000 euros d’amende sont requis à l’encontre du brigand de la Roya.

Et en ce jour de Saint-Valentin, donc, nous allons enfin connaître le délibéré, qui avait été reporté. Rendez-vous a été donné par la bande de Défends Ta Citoyenneté (DTC), l’association lancée par Cédric et ses amis, pour venir profiter du beau temps en dégustant la cuvée nouvelle d’huile et de pâte d’olive (la récolte ayant été, sachez-le, excellente cette année, avec une cueillette abondante et savoureuse).

Aujourd’hui, pour nous, un seul mot d’ordre : face à la bêtise, garder le sourire, et ne pas perdre cet humour festif qui fait la force des justes." 

"Le citoyen solidaire Cédric Herrou contre le préfet, les justes jugés par les pantins".  Lundi 22 octobre, Cédric avait encore été envoyé au tribunal, cette fois-ci par le préfet du département, pour « injure grave », car Cédric avait comparé sur Facebook la politique migratoire qu’il applique à la déportation des Juifs. Récit :

"Le Lundi 22 octobre au matin, je suis affalé, lunettes teintées posées sur le nez, éteint, sur un fauteuil du Train des Merveilles qui, dans les Alpes-Maritimes, relie la vallée de la Roya à Nice. La veille, c’était la fête de la brebis à la Brigue, un petit village de l’arrière-pays, où l’on se retrouve chaque année, urbains et ruraux, pour une journée de fête au milieu des montagnes et des moutons. La fanfare nous a fait danser jusque tard dans la nuit sous le chapiteau, et je suis un peu fatigué. Un lendemain classique de fête de village. Un moment de chaleur, de solidarité et de convivialité, bien représentatif de cet esprit si particulier qui règne dans la Roya, la vallée désobéissante.

Tandis que je somnole doucement en regardant défiler le paysage, j’entends qu’un groupe est monté dans la rame à la gare de Breil. Au bout de quelques minutes, une voix s’exclame : « et bien, regardez qui se cache ! » C’est Marion qui vient de m’apercevoir en train d’agoniser. Il y a en effet là toute la bande des DTC (pour : Défends Ta Citoyenneté), l’association lancée l’an dernier par Cédric Herrou, l’agriculteur devenu figure médiatique de la défense des droits des migrants, et tenu pour un douteux mélange du Mollah Omar et du diable en personne par bon nombre d’élus et de hauts-fonctionnaires locaux, de toutes tendances. Les objectifs de DTC sont la défense concrète des réfugiés au moyen d'actions en justice, leur accueil sur le terrain de Cédric, l’accompagnement des demandeurs d'asile…. Soit du boulot au quotidien pour les bénévoles vivants dans le « camping » de Breil –d’autant qu’il faut aussi s’occuper des poules.

La troupe DTC est actuellement constituée de Cédric, Marion, de trois jeunes et sympathiques bénévoles, et de quatre réfugiés vivant au camp, et venus pour assister au procès. Je m’assois avec la bande, et nous discutons. Une dizaine de minutes plus tard, comme c’est de coutume sur cette ligne, des policiers, fouillant toute la rame, débarquent. Ils filent directement vers les migrants, Noirs, et leurs demandent leurs papiers. Cédric, aussitôt : « C’est un délit de faciès manifeste. Pourquoi vous ne nous demandez pas nos papiers, à nous ? C’est parce que nous sommes blancs ? Vous les contrôlez parce qu’ils sont noirs. C’est illégal ». Le brave fonctionnaire lui dit que non, mais non, quelle idée, ce n’est pas ça du tout, et lui fait alors, penaud, cette remarque que l’humoriste le plus déjanté n’aurait sans doute même pas pensé à inclure dans un sketch :  

-Ils ne sont pas si noirs que ça… 

« Vous voulez dire qu’ils sont plutôt café au lait ? » Dans notre groupe, l’hilarité est générale. Les flics s’éloignent assez rapidement, sans demander leur reste[i].

Le train continue sa route vers Nice, et j’en viens, après cette longue introduction, à ce qui fait l’objet de ce papier. Car nous nous rendons tous au même endroit : le Palais de Justice de Nice, pour assister au procès (ni le premier, ni, sans doute, le dernier) de Cédric. Pas, cette fois-ci, pour avoir transporté, aidé, nourri ou hébergé des réfugiés. Son délit est bien plus grave, et je demande aux âmes sensibles de s’abstenir de prendre connaissance du méfait dont s’est rendu coupable, avec ses complices, le sinistre terroriste qui a fait d’une vallée paisible une zone de non-droit dédiée au crime, où même Bernard de la Villardière, pourtant habitué des favelas et des banlieues chaudes, ne se rend qu’en tremblant de tous ses membres.

Voici les faits. L’incident a eu lieu sur Facebook. A la mi-juin de cette année, la SCNF, pourtant habituée à obligeamment prêter ses rames pour transporter des réfugiés, même mineurs (le syndicat local de cheminots s’est plaint d’être associé à une telle abomination), annonce qu’elle refuse désormais de faire transiter gratuitement les migrants pris en charge à Breil-sur-Roya vers le centre d’accueil de Nice. Cédric propose alors sur sa page Facebook, je cite : « Peut-être que le préfet des Alpes-Maritimes pourrait s’inspirer des accords avec la SNCF pendant la deuxième guerre mondiale pour le transport des Juifs pour gérer le transport des demandes d’asile ? »

Stupeur et consternation. Le préfet en question, M. Leclerc, un homme manifestement humaniste et sensible déjà harcelé par la justice et miné par sa quadruple condamnation par le tribunal administratif de Nice pour « atteinte grave et manifestement illégale à la liberté fondamentale que constitue le droit d’asile », ne pouvait supporter un pareil camouflet, et décide de porter plainte pour « injure grave à un fonctionnaire ».    

Nous arrivons à Nice. Après un petit crochet chez moi pour une douche et un café, je rejoins les autres à la place du Palais de Justice. Manon, l’une des bénévoles de DTC, est en train de rédiger des pancartes, et je lui file un coup de main. Elle est en train d’écrire, sur une planche de carton, « quand le préfet boude, les solidaires se serrent les coudes ». Je lui suggère d’ajouter : « et quand la police fait des fouilles, on se serre les c... » (les coudes également, donc). Cette affiche aura beaucoup de succès." 

Naître et vivre dans la rue, ou en cellule ? Le récit de la dernière garde à vue de Cédric

"Samedi matin. Encore engourdi, je déguste mon petit déjeuner préféré, constitué de tabac et de café. Soudain, pianotant sur mon ordinateur pour y consulter l’actualité et vérifier mes mails, que n’ai-je pas la surprise de voir apparaitre, devant mes yeux endormis ? Cette nouvelle : « URGENT - ARRESTATION DE CEDRIC HERROU ET DE DEUX COMPAGNONS D'EMMAÜS ROYA ».

« Qu’est-ce qu’il a encore fait ? », me demandai-je. A-t-il encore été désagréable avec ce pauvre monsieur Ciotti, qui a déjà tant de soucis puisqu’il a dû renoncer à postuler à un boulot qui lui plaisait pourtant beaucoup, à savoir, maire de Nice ? A-t-il vendu de la pâte d’olive frelatée ? Mais non. Cédric ne faisait que livrer des courges : « Ce matin, comme chaque samedi, Cédric Herrou descend à Saint André, avec deux compagnons d'Emmaüs Roya, pour assurer un marché à la communauté Emmaüs Nice. Cédric a été arrêté au péage de la Turbie par la police nationale, comme chaque samedi quand des personnes de couleur de peau noire sont dans la camionnette. Sauf que cette fois-ci, Cédric est placé en GARDE A VUE pour…. "aide à l'entrée de personnes en situation irrégulière", bien que les deux compagnons ne soient pas en situation irrégulière ! »

Voilà autre chose. Mon amie Céline, d'Emmaüs-Roya, me donne plus de détails : infoutus de reconnaitre un papier de la préfecture, et sans doute persuadés que toute personne Noire ayant la mauvaise idée de fréquenter quelqu'un d'aussi notoirement infréquentable que Cédric ne peut être que sans-papiers, les policiers (après avoir quelque peu bousculé Cédric, qui tentait de filmer l’intervention) ont promptement décidé… de mettre notre ami en cabane, et de reconduire l’un des deux travailleurs Emmaüs, présents tout à fait légalement sur le territoire français, en Italie –alors qu’il n’était même pas dubliné… Inutile sans doute de préciser à quel point nous avons affaire à des prodiges d’incompétence, pour lesquels tous les Noirs ont vocation à aller se faire voir à Vintimille, et celles et ceux qui les conduisent en voiture, à connaître les joies de la cellule.

Céline et moi nous rendons donc à Auvare, afin d’y attendre la sortie du petit délinquant des montagnes, qui pousse le vice jusqu’à trimbaler dans sa voiture des sans-papiers dotés de papier qu’il fait entrer de Breil à Nice, donc de la France à la France, c’est dire à quel point cet homme est tordu."  

Danser l'exode : Le récit de vie d'Abakar, un ami "migrant" passé chez Cédric : Dans la vie, il n’y a pas que les arrestations, les gardes à vue, les procès, et l’État de droit qui s’effondre. Il y a aussi la danse, et les rencontres, qui sont, elles aussi, une forme de danse –parce que, finalement, nous, les vivants qui résistent et nous aimons, ne finissons jamais de danser :

"Puis, c’est au tour d’Abakar de parler. De partager son expérience de migrant. Lui-même vient du Tchad. Il a transité par la Lybie, a traversé les eaux méditerranéennes, l’Italie, endurant la faim, la soif, les déserts brûlant, l’emprisonnement, les traques de la police, les humiliations, la douleur.

Il raconte que lors de son premier passage en train de la frontière entre l’Italie et la France, pour le « punir » de lui avoir répondu en français, un policier l’avait raccompagné hors du pays enfermé dans le coffre de la voiture. Comme toujours dans ces cas-là, avec les autres interpellés, ils avaient été reconduits à quatre, cinq jours de la frontière, vers le sud de l’Italie. Pour rajouter de l’errance à l’errance. Pour leur faire perdre du temps. Pour les épuiser encore plus, même si jamais aucun ne se dissuade de continuer.

Il raconte cette instabilité permanente imposée aux migrants, chassés des centres, chassés des rues, chassés des trains, toujours forcés au mouvement, dans un rythme pendulaire infernal et incessant.

Il raconte cette fatigue qui saisit le corps –un corps qui, au bout d’un moment, pour ne pas se laisser briser, se déconnecte, ne laissant plus le contrôle qu’au souvenir. Le souvenir, dit-il avec ce sourire qui illumine toujours son beau visage de grand gaillard toujours bien mis et que rien ne semble pouvoir faire plier, le souvenir, donc, des belles choses, de ces beaux moments, de ces joies qui, au milieu de tant de souffrances, viennent toujours illuminer les routes de la migration : les mains tendues, les conversations, les instants de partage, de solidarité, les regards complices, les havres de repos proposés le temps de quelques jours, voire même d’une nuit seulement."

Mon récit du procès de Loîc, président d'Emmaüs-Roya : C’était une grande première : le tribunal de Nice, le 14 mars 2018, avait relaxé Loïc, poursuivi pour être venu en aide à un demandeur d’asile à la frontière franco-italienne. Hélas, le parquet avait fait appel, et nous venons d’apprendre que la cour d'Aix, ce 1er avril, vient de le condamner à 3000 euros d'amende avec sursis. Ce n'était hélas pas un mérou d'avril. Retour sur cette affaire.

"Puis vient le gros morceau, la substantifique moelle du procès : la deuxième partie de la plaidoirie de Zia. Il commence avec une parabole imparable : la pub Free. Souvenez-vous, c’était il y a pas mal d’années, dans les débuts d’internet, quand il fallait un cédérom pour l’installer sur son ordinateur. Free laissait donc ces CDs en libre-service dans ses magasins, et avait fait une publicité humoristique, dans laquelle était mis en scène un homme qui, dans une boutique, cachait ce Cédérom sous sa veste et s’en allait, honteux, persuadé d’avoir commis un crime, tandis que s’affichait ce message : « Rassurez-vous, c’est gratuit » (ou quelque chose d’approchant, je dois avouer que je n’ai pas revu la pub). Après cette accroche surprenante, Zia embraye : mon client est dans le même cas que l’homme de la pub, dit-il. S’il a dit, en garde à vue, craindre courir un risque au niveau du droit, c’est qu’il avait pris peur, mais il ne faisait en réalité rien d’illégal. Car qu’est-ce qui est interdit ? Aider une personne en situation irrégulière à passer la frontière. D’accord. Mais… dans le cas qui nous occupe aujourd’hui, qu’est-ce qui nous prouve que cet Éthiopien était effectivement en situation irrégulière ? Rien du tout. N’oublions pas que c’est au parquet d’apporter des preuves de ses assertions, et non au prévenu. Or, dans cette affaire, de quoi dispose la justice pour étayer son assertion selon laquelle ce jeune homme était illégalement présent sur le territoire ? De rien du tout. On ne sait même pas s’il était inscrit sur le registre européen, puisque aucune recherche n’a été faite. Renvoyé de l’autre côté de la frontière par la police, sans qu’aucune audition n’ait été faite, il a ensuite purement et simplement disparu. Or, tant qu’un réfugié, un « migrant » (un terme assez problématique), n’a pas vu sa demande d’asile rejetée ou acceptée, il est ce qu’il est administrativement (et on ne parle même plus de loi) : un demandeur d’asile, et en tant que tel tout à fait autorisé à circuler dans le territoire où sa demande est en cours. Point barre"

 

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