La racialisation de la délinquance

Les explications culturalistes de la délinquance sont relayées par certains médias, éditorialistes et politiques. Pour eux, la religion et la culture seraient des facteurs importants de ce phénomène. Cette racialisation doit être combattue avec force car elle est aussi absurde que raciste. La délinquance est un problème social que je tenterai d’expliquer dans ce billet
  • Introduction

Depuis de nombreuses décennies, une pluralité de médias, d'éditorialistes et certaines personnalités politiques ont réussi à construire un imaginaire dans lequel l’immigré, puis le descendant d’immigré, sont associés à la criminalité. Celle-ci s’expliquerait par la nature profonde de l’individu : son origine, sa culture, sa religion (l’islam). La délinquance ne serait donc qu’un symptôme dont la causalité se trouverait dans l’origine ethnique de chacun. Certes, la surreprésentation des personnes racisées dans la délinquance des quartiers populaires est réelle. Cependant, l’idée qui consiste à penser la causalité dans l’essence même de l’individu est une erreur et une idée raciste. Les causes sont multifactorielles et le cadre de réflexion doit être triangulaire : famille-école-territoire. La délinquance doit être prise en compte au travers des phénomènes socio-économique comme le chômage, la pauvreté, la précarité sociale, la reproduction des inégalités par l’école, la ségrégation spatiale des populations racisées etc. 

 

1. La construction du délinquant racisé

La stigmatisation de l’altérité transcende toutes les époques et les histoires nationales. On trouve des exemples de violences d'Etat à l’encontre des immigrés sous l’Antiquité et au Moyen Âge. Cependant, c’est l’époque contemporaine qui nous intéresse ici. L’écrivain Philippe Videlier nous rappelle que l’assimilation de l’étranger au crime et à l’insécurité est une construction politique du siècle dernier. Dans cette dynamique, les héritages coloniaux et esclavagistes sont prédominants dans la structuration de cet imaginaire. L’esclave et l’indigène ont toujours été oppressé par les pouvoirs politiques blancs, dont l’émancipation de leur corps et de leur psyché ont sans cesse fait peur à ces derniers. D’où l’intérêt croissant de continuer à les surveiller et à les contrôler dans la société post-coloniale. Ce que l’on appelle la colonialité est ce phénomène social qui réactive des héritages coloniaux au travers des structures de domination, dont la racialisation des pratiques de la police à l’encontre des personnes racisées est un bon exemple.

Sous la 5ème République, le système médiatique et politique ont une grande part de responsabilité dans la création du « délinquant-immigré ». En effet, les médias ont produit un imaginaire dichotomique entre le français-innocent et l’immigré-délinquant. Par exemple en 1964, l’hebdomadière « Minute » titre : « Assez de crimes algériens : assassinats, viols, vols, rixes en hausse continuelle ». Deux ans plus tard, la violence des titres persiste : « Les viols nord-africains », « L’angoisse est partout : attention aux Arabes ! [...]. Partout en France on constate une flambée de viols commis par des Nord-Africains. Mères, jeunes filles, garçonnets, tout est bon à ces brutes pour assouvir le couteau à la main leurs instincts bestiaux. Partout en France la terreur basanée s’installe dans nos banlieues ».  Dans les années 70, Minute, Paris Match, L’Aurore, ou le Parisien Libérée, font partie des médias qui véhiculent le stéréotype de l’immigré-délinquant, et l’explication culturaliste au sein de l’inconscient collectif. 

La peur de l’immigré-criminel s’amplifie dans les années 80 avec ce qu’on a appelé la « crise », mais qui est plutôt une restructuration de la domination capitalisme avec un nouveau type d’accumulation du capital, le capitalisme néolibéral. Outre la presse écrite – L‘Aurore, Le Parisien Libéré, France Soir, Le Figaro, Le Journal du Dimanche en première ligne -, les journaux télévisés de 20 H relayent également le sentiment d’insécurité au travers de la connivence immigration-criminalité. Alors que le Front National en fait son cheval de bataille, c'est tous les partis politiques qui s'approprient la thématique de l'insécurité. La grande majorité font leur campagne pour les élections municipales de 1983 autour de cette question (notamment à Paris, Marseille, Dreux). Trois ans plus tard, le gouvernement Chirac met en place une politique de lutte contre l’insécurité avec deux prérogatives principales : le renforcement du contrôle d’identité et la restriction des entrées d’étrangers.

Surtout, il s’opère à cette époque un déplacement dans l’imaginaire du sens commun. Si l’immigré est toujours une source d’ambiguïté, c'est maintenant la personne française issue de l’immigration post-coloniale (par ses parents) qui devient une source d’angoisse. Ces jeunes sont repoussés de la société française dans une position d’extériorité. Alors qu'ils sont français, ils continuent d’être marqués par une origine étrangère. Ils font figure d’étrangers de leur propre pays, ils sont « les étrangers de l’intérieur[1] ». Par ailleurs, c’est la banlieue qui cristallise désormais ce sentiment d’insécurité. Les émeutes entre 1981 et 1983 et au début des années 90 dans les quartiers pauvres font apparaître une nouvelle équation : quartier → descendant d’immigré → délinquance. Les violences urbaines de 2005 viennent confirmer pour le sens commun la pertinence de cette équation en ajoutant un nouveau danger : l’Islam. Pourtant, les renseignements généraux ont bien montré que ni la culture, ni l’Islam, n’ont joué un rôle dans les émeutes urbaines.

Dans les années 2000, la classe politique franchit un pallier en assumant de manière décomplexée le lien entre immigration et délinquance. C’est bien évidemment Nicolas Sarkozy qui en est l’auteur. Après avoir déclaré la guerre aux jeunes de quartiers depuis 2002, il affirme en 2010 que « Nous subissons les conséquences de cinquante années d’immigration insuffisamment régulée qui ont abouti à un échec de l’intégration. ». La libéralisation de la parole racialisante des blancs bourgeois est complémentaire de l’acceptation médiatique de celle-ci. Les médias ont ouvert la voie à des personnes comme Eric Zemmour, qui malgré les condamnations pénales, continuent à déverser sur les plateaux de télévision l’explication erronée et raciste du culturalisme, laissant penser que sans immigration la criminalité disparaîtrait.

 

2. L'explication culturaliste de la délinquance, une erreur scientifique

Pour comprendre la surreprésentation des personnes racisées au sein de la délinquance, le culturalisme veut mettre en évidence que la cause des comportements déviants est à rechercher dans l’individu lui-même (sa culture, sa religion…). Le sens commun accepte cette pseudo-réalité, une partie de la classe politique et médiatique aussi, mais il ne manquait qu’une seule chose : la légitimité de la science. Celle-ci arrive en 2010 avec le livre d’Hugues Lagrange : « Le déni des cultures ». Sa thèse est que la surreprésentation des jeunes issus de l’immigration post-coloniale dans la délinquance émane surtout, sans être exclusif, de la culture et donc de l’origine ethnique. Pour le sociologue, on ne peut comprendre ce phénomène sans invoquer la culture dont la déviance ne serait qu’un symptôme. Pourtant, les sciences sociales ont depuis longtemps dépassé cette conception nulle et non avenue. Cela ne veut pas dire qu’elles n'utilisent pas la « culture », mais elles ont dépassé le « culturalisme », c’est-à-dire l’explication d’un phénomène social par la culture d’un individu. Celle-ci est « un effet, plus qu’une cause » comme le rappelle Eric Fassin, elle est en évolution en fonction des évolutions matérielles, sociales et économiques des sociétés.

Pour Hugues Lagrange, l’explication de la délinquance est donc d’ordre culturel : fratrie trop importante, polygamie, autorité unilatérale du père, échec scolaire favorisé par les mères au foyer, mais aussi l’absence d’élites sociales, l’habitat défavorisé des quartiers, la fuite des classes moyennes nouvelles etc. Pourtant deux études menées par Sebastian Roché montrent que s’il y a effectivement une surreprésentation de l’immigration post-coloniale dans la délinquance, le fait culturel n’est pas un facteur d’explication convaincant contrairement aux facteurs socio-économiques. Par ailleurs, malgré les critiques du livre de Lagrange par le monde universitaire (Eric Fassin, Didier Fassin, Laurent Mucchielli, Maryse Tripier, Pap N’Diaye, Jean-Loup Amselle…), tout le champ médiatique s’est empressé d’inviter l’auteur et de diffuser son ouvrage avant même sa sortie. Une telle hystérie collective pour un livre épais et fastidieux de sociologie ne se produit jamais, mais ici, Lagrange permet de légitimer le bien-fondé du sens commun dont nombre de médias et de politiques se font l’écho depuis des années : le lien entre immigration et délinquance.

Le sociologue déni les nombreux travaux relatifs aux minorités et à l’immigration. Par exemple, Angela Davis[2]  et Loic Waquant[3] ont montré qu’aux USA, il y a sur-condamnation structurelle des « Noirs ». En ce qui concerne la France, les chercheurs Fabien Jobard et Sophie Névanen ont démontré que pour une même infraction - l’infraction à agent de la force publique – « un peu plus d’un dixième des prévenus du groupe “Européens” sont frappés d’emprisonnement ferme, quand un quart des autres le sont, si bien que le risque de se voir condamné à la prison ferme est presque deux fois supérieur chez les prévenus des groupes “Maghrébins” et “Noirs” que chez les prévenus du groupe européens[4] ». De plus, les peines sont également plus longues pour les racisés notent les chercheurs. Ceci s’explique surtout par la propension des policiers à se porter partie civile lorsqu’il s’agit des prévenus maghrébins (50,8 % des cas) et noirs (45,6 % des cas), alors qu'ils sont seulement 33,1 % pour les européens. Pourquoi les policiers se portent-ils plus souvent partie civile lorsqu’il s’agit de personnes noires et d’origine maghrébine ? Le racisme structurel de cette institution est une réponse adaptée, n’en déplaise aux syndicats de police et au préfet Lallement.

Pour finir, dans les quartiers populaires où sont ségrégés les personnes racisées, les délinquants sont ultra-minoritaires. Si la culture est le facteur principal de la déviance, alors il devrait y avoir un nombre plus important de délinquants sur ces territoires. L'explication culturaliste est donc nulle et non-avenue.

La délinquance s’explique par la rencontre de plusieurs facteurs : le chômage et l'inactivité, la précarité sociale et économique, l’échec scolaire, des problèmes familiaux, la maltraitance et les traumatismes, l'habitat dégradé et surpeuplé, le territoire où sévit déjà une forme de délinquance, des mauvaises rencontres, des problèmes psychologiques d’estime de soi et un besoin de reconnaissance etc. N’en déplaise aux racistes, au sens commun, à un certain nombre de médias et de politiques, tous ces facteurs sont des données presque « universelles » et « intemporelles » du phénomène délinquant. Ce que je veux dire par là, c’est que la rencontre de certains de ces facteurs expliquent aussi bien la délinquance juvénile des personnes blanches que des personnes non-blanches, tout comme ils expliquaient déjà la délinquance du siècle passé « quand il n’y avait quasiment pas d’« Arabes » ni de « Noirs » en France, mais qu’il y avait déjà de la délinquance. »

 

3. La délinquance, le résultat d’une conjonction de facteurs

Il faut penser la délinquance des jeunes de quartiers au travers d’un triptyque : famille – école - territoire. En effet, le premier point est l’accumulation de diverses difficultés dans l'intégration familiale et scolaire, comme le montre les travaux de Véronique Le Goaziou, de Laurent Mucchielli et de Marwan Mohammad, pour ne citer qu’eux. Par ailleurs, les chercheurs démontrent que ces difficultés s’inscrivent également dans un territoire particulier qui cumule et exacerbe diverses violences socio-économiques. Ainsi, ce n’est pas un certain type d'individu qui favorise la déviance, mais un certain type de territoire qui cristallise à l’encontre des personnes racisées la violence de la domination et de l’exploitation capitaliste.[6]

 

a. L'institution familiale

La première violence surgit au sein de l’institution familiale. La précarité sociale, la pauvreté, le chômage, la dépendance envers les services sociaux, font passer les familles de l'injustice à l'humiliation sociale et à la violence symbolique. Marwan Mohammed nous rappelle que l’exercice de l’autorité est favorisé par des conditions matérielles qui, lorsqu’elles sont dégradées, compliquent l’activité parentale. Le chômage, la précarité sociale et économique, la multiplication des emplois atypiques (intérim, cdd, temps partiels…), les horaires décalées, la pénibilité du travail, le surpeuplement qui produit des tensions et des contraintes domestiques, le caractère vétuste voire insalubre de l’habitat, le climat du territoire etc, sont d’autant de causes qui fragilisent la figure parentale.

Par ailleurs, l’autorité en matière scolaire suppose « des conditions culturelles et symboliques de possibilité ». Or, les familles ont souvent peu de capitaux culturels et symboliques qui complique l’apprentissage de l’enfant. L’école elle-même produit une discrimination dans l’instruction de l’enfant de classe populaire car il ne détient pas ou peu de « pré-savoirs » valorisés par l’institution scolaire. L’éducation nationale exerce donc dès la maternelle une violence symbolique et sociale envers l’enfant, un « racisme de l’intelligence », comme le monde les chercheurs Mathias Millet et Jean-Claude Croizet. La communication entre les parents et l’éducation nationale est complexe à cause de la stigmatisation symbolique qui s’exerce à l’encontre des familles d'adolescents « à problèmes ». Elles sont accusées trop souvent de « laxisme », elles sont infantilisées et humiliées dans leur rôle parental, alors que l’institution devrait plutôt les accompagner et les soutenir dans l’accomplissement de leurs fonctions. L’entrée de l’adolescent dans la délinquance est toujours vécue comme un drame dans la famille. Il « salit » le nom, le disqualifie, et fait honte à la famille. D’où certaines stratégies parentales de refoulement, de dédramatisation, parfois de déni en détournant l’attention sur l’école, le manque de travail, le quartier etc.

Ensuite, il y a la question de la conflictualité. Nous savons que la famille est la première institution de socialisation. C'est elle qui va permettre à l’enfant de tisser ses premiers liens sociaux et de développer sa personnalité (sans oublier que celle-ci s’inscrit également dans des structures de classe, de race et de genre qui influencent sa construction.) Le sociologue Laurent Mucchielli a mené des recherches empiriques sur 500 adolescents délinquants à Marseille. Il constate que majoritairement, les relations entre les parents et les enfants sont dégradées, parfois entre les parents eux-mêmes (surtout pour des faits de violences conjugales), mais également au sein de la fratrie. Il conclut qu'il y a seulement un jeune sur cinq qui a toujours de « bonnes » relations avec son père, et un peu plus d’un jeune sur deux avec sa mère. Par ailleurs, il note que certains ont perdu leur père durant leur enfance, certains sont incarcérés en prison, et d’autres se sont partiellement ou totalement désinvesti de leur éducation. Il constate aussi que les violences intrafamiliales sont importantes. C’est environ 40 % des jeunes étudiés qui ont subi des violences d’ordre psychologiques, verbales ou physiques, et 41 % d'entre eux ont déjà eu une prise en charge par l’Aide Sociale à l’Enfance principalement, et de la Protection Judiciaire de la Jeunesse secondairement. 

Laurent Mucchielli et Marwan Mohammed montrent que les adolescents délinquants ont souvent de fortes fratries (plus de 3 enfants), bien au-dessus de la moyenne française (1,83). L'argument des grandes fratries est important pour la pensée culturaliste. Mais comme l'écrit Mucchielli, « la grande taille des familles est corrélée en France à leur pauvreté, à la faiblesse des diplômes des parents, à l’inactivité des femmes et à l’immigration récente des parents (première génération), et qu’elle est liée également à la recomposition familiale. » La fratrie n’est donc pas en soi un vecteur culturel de délinquance. Il faut comprendre que certaines fratries sont traversées par des mécanismes sociaux et économiques qui les font vivre dans des conditions matérielles difficiles, facilitant les contraintes, les obstacles, les violences, ce que ne subissent pas les grandes fratries bourgeoises par exemple.

Mais comment comprendre qu’au sein d’une fratrie, simplement une minorité va dévier ? Sans être la seule, Marwan Mohammed formule l’hypothèse de la place occupée par l’individu au sein de l’institution familiale. Reprenant les travaux de la sociologue Malika Gouirir, il met en évidence qu’il y a des investissements inégaux affectifs des parents en fonction du sexe, de la position de la fratrie, et dans les projets parentaux pour l’enfant. Par exemple, il peut avoir un investissement plus important sur l’ainé ou le déplacement des attentes sur le cadet. Ainsi, certains enfants avec un plus grand besoin de reconnaissances et/ou plus fragiles psychologiquement peuvent se retrouver en manque, dans une forme de carence affective. A contrario, d'autres peuvent ne pas supporter la pression des projets familiaux à leur égard et s'écrouler émotionnellement. Or, ce comportement parental n'est pas le fait d'une culture particulière, mais comme le montre le psychiatre Christophe André, le fruit de toutes les cultures. 

 

b. L’échec scolaire

La deuxième grande violence se déroule à l'école. L'échec du jeune dans la concurrence scolaire représentée par le classement des notes lui fait vivre une deuxième humiliation sociale et symbolique.[7] Dans ses travaux, Laurent Mucchielli montre que les parcours scolaires sont souvent chaotiques, l’écrasante majorité présente des lacunes scolaires relatives aux difficultés d’apprentissage, de compréhension, d’expression et de réflexion. Celles-ci s’expliquent en partie par les difficultés familiales évoquées plus haut : la faiblesse du niveau scolaire des parents, la précarité des familles, l’origine prolétaire. Pierre Bourdieu a parfaitement montré qu’elle rôle joue l’école dans la reproduction des inégalités sociales et économiques : celui de rendre « normale » et « légitime » la position sociale dominante des classes bourgeoises sur les classes dominées.

Cependant, il serait faux de penser que les parents des jeunes « à problèmes », mais aussi des classes populaires en générales, ne se mobilisent pas dans la scolarité de leurs enfants. Malgré les obstacles, l’investissement parental reste une priorité car ils mettent beaucoup d’espoir dans la réussite scolaire de leur progéniture. D’ailleurs, Marwan Mohammed constate que l’échec est souvent la cause principale des tensions entre parents et enfants. Face à cet échec, les jeunes vont mettre en place à l'école des mécanismes de défense pour combler leur mal-être : chahuts, provocations à l'encontre des professeurs, absences répétées, bagarres… La confrontation contre l’institution scolaire est une résistance pour ne pas « perdre la face » devant l’échec scolaire et les camarades. Le collège est donc le premier lieu de production des pratiques déviantes, c’est un « tremplin réputationnel » pour rentrer progressivement dans le monde des bandes.

 

c. Le territoire et la bande

On a vu que c’est un certain type de territoire qui favorise la déviance juvénile et non un certain type d’individu. Si la délinquance se produit majoritairement par des personnes issues des quartiers populaires, c’est parce que ces derniers rassemblent un nombre de handicaps importants : chômage, précarité sociale, pauvreté, bâti ancien, dégradé et insalubrité, ségrégation spatiale - regroupement des familles le plus démunies et stigmatisées dans un entre-soi - dégradation des services publics etc.

Face à la disqualification scolaire et familiale, la figure du délinquant devient accessible puisqu’elle est un « processus psychosocial qui passe par la rationalisation de l'opposition à un modèle jugé inaccessible et qui vise une revalorisation identitaire du sujet[8] ». On devient délinquant pour éviter de baisser la tête, pour sortir de la honte en tentant de s'affirmer dans un contre-modèle. La bande et le territoire vont devenir pour l’individu une ressource émotionnelle et une revalorisation identitaire. Face à la quête d’une estime de soi qui ne peut s’acquérir que par l’accumulation de gratifications symboliques, la délinquance va offrir aux jeunes des activités qui permettront d’enrichir leur capital-estime, compensant le discrédit de l’école et la disqualification familiale. Comme l’exprime le médiateur Yazid Kherfi, « la délinquance devient valorisante quand il n’y a plus d’autres valorisations ». La bande et le territoire vont donc devenir des substituts de reconnaissance, des supports pour partir à la quête de soi-même, pour se forger une identité « valorisante » et valorisé dans cet entre-soi, dans une quête de respect et de sécurité affective.

 

  • En conclusion

Problèmes familiaux, échec scolaire, territoire populaire où se cristallise les plus grandes violences sociales et économiques capitalistes, voici les facteurs qui favorisent la déviance juvénile aussi bien des personnes blanches que des personnes non-blanches, autant aujourd'hui que pour le siècle passé.

Il y a un véritable comble du paradoxe : alors que de nombreuses personnes blanches accusent sans cesse les anti-racistes de racialiser la question sociale, elles se permettent de racialiser sans aucun problème la question de la délinquance au travers le culturalisme, qui repose pourtant sur une erreur scientifique et sur l'idée raciste.

 

 

[1] Robert Castel, La montée des incertitudes, Seuil, 2009, 547 pages, p386

[2] « Are Prison Obsolete ? », Open Media Book, 2003 et Hélène Yvonne Meynaud. « De l’esclavage au travail forcé dans les prisons : l’apport d’Angela Davis », Travailler, n° 16 : 207-217, 2006, Paris.

[3] Les Prisons de la misère, Éditions Raison d’agir, 1999 et Punir les pauvres. Le nouveau gouvernement de l’insécurité sociale. Édition Agone, 2004.

[4] « La Couleur du jugement. Discrimination dans les décisions judiciaires en matière d’infractions à agents de la force publique (1965-2005) », Revue française de sociologie, 48-2 : 243-272, 2007 p. 253.

[5] Laurent Muchielli, L’Invention de la violence. Des peurs, des chiffres, des faits, Éditions Fayard, 2011.

[6] Laurent Mucchielli, Sociologie de la délinquance, Armand Colin, 2018, 224 pages, p28

[7] Laurent Mucchielli, Sociologie de la délinquance, Armand Colin, 2018, 224 pages, p61

[8] Laurent Mucchielli, Sociologie de la délinquance, Armand Colin, 2018, 224 pages, p64

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