Assises de la psychiatrie couchée. Episode 3 - Démophobie et cérébrologues

Engagées depuis plus d’une décennie, les contre-réformes en psychiatrie poursuivent leur marche. D’ici quelques semaines, les Assises de la psychiatrie et de la santé mentale décidées par le gouvernement seront l’occasion d’entériner la disparition de la psychiatrie au profit de la cérébrologie. Là, nous en sommes à l’heure de la consultation par internet pour préparer ces Assises.

En psychiatrie comme ailleurs, la destruction a son scénario. Cette transformation se fait suivant une stratégie désormais bien rodée dans d’autres services publics. A force d’être utilisé depuis vingt ans, son script se déroule maintenant sans trop d’anicroches. Retrouvé dans les tiroirs d’une obscure fondation grâce aux bons soins de l’Institut LaTeigne, nous publions ce scénario.

Serfs et vices dans le public

1) Créez une pénurie au sein du service public souhaité. Pour cela, faites vous passer pour un « pragmatique », figure légitime du XXI siècle. Consultez vos précis de management, voire de neuro-management.

2) Réorganisez. Rendez les lieux invivables tout en demandant aux usagers de s’adapter à cette pénurie construite de toute pièce. Les usagers étant celles et ceux qui ont l’usage du service (professionnels et citoyens). Tout le monde doit s’y mettre. Présentez cette pénurie sous les auspices de la modernité et de la fatalité. N’abordez jamais la réalité du définancement de la solidarité nationale au profit des intérêts privés.

D’un côté, n’hésitez pas à employer des phrases comme : « les progrès, les innovations permettent d’instaurer des dynamiques et des synergies nouvelles ». D’un autre côté, avec un air contrit et une parole d’autorité énoncez d’une voix calme et lisse : « nous n’avons plus les moyens de... », « la fête est finie », « la gabegie », « les dysfonctionnements », « le pognon de dingue »…

3) Désormais pris en étau entre progrès et régression, la problématique du service public en question s’imposera à l’aune de ce clivage. Surtout, ne vous emportez pas, le calme est votre meilleur allié pour paraître crédible. Vous pourrez d’autant mieux ridiculiser vos adversaires qu’ils s’énerveront. Plus ils seront affectés par ce qui leur arrive, mieux ce sera. Supprimer les affects de votre répertoire existentiel. Sauf dans une occasion.

4) Si un fait divers survient, remerciez les auteurs (en secret) et les victimes (en public), ils sont vos meilleurs alliés. Cette fois, mettez-vous en colère (tout en la contrôlant bien sûr) et adressez-vous à la population victime de ces services dysfonctionnels. (Souriez en secret, vous êtes en train de réussir votre coup). N’hésitez pas, utilisez cette aubaine pour cimenter le clivage innovation / régression que vous étiez en train de construire. Ce fait divers est le révélateur d’un dysfonctionnement et d’une désorganisation. Appelez à "des changements", à "une réforme". Créez une commission, faites faire des rapports. Prenez avis auprès des think tanks et de « plateformes » d’experts que vous aurez pris soin de sélectionner auparavant. Faites une grande enquête nationale, par internet. C’est plus moderne et ça vous permet de construire le cadre de toute pièce, de mettre en avant les réponses que vous attendiez au préalable. Souriez et pensez aux serpents qui, secrètement, adorent voire jouissent de se mordre la queue.

5) Créer des documents officiels, des éléments de langage. Des rapports en cascade de fondations privées reprises par les institutions publiques martèleront ce créneau porteur : place à l’innovation, halte à la régression. Ne vous inquiétez pas, les médias colporteront ces éléments de langage sans mettre en question le fond depuis lequel ils émergent. Gardez pour vous la transformation des services publics au service d’intérêts privés. Transformez les institutions publiques pour qu’elles deviennent des « plateformes » idéologiques. Faites passer la platitude des idées pour du révolutionnaire et du radical. Si vous avez le temps, publiez un livre avec le mot « révolution » dans le titre ou tout autre de type « état d’urgence ». Regardez la tête que feront vos adversaires, réjouissez-vous (Vous êtes bientôt prêt pour le passeport PN).

6) En douce, renversez les mots et les pratiques. D’ailleurs les mots employés par les institutions publiques, les formules, les « éléments de langage » seront sensiblement les mêmes que ceux employés lors de la fondation du service public en question. Votre démarche transformera l’intérêt public en intérêts privés tout en utilisant les mots ayant fondé le service public en question ! Les fondations privées vous aideront à morceler la problématique générale et légitimeront toutes vos interventions, elles vous aideront à faire des propositions et des projets de lois.

7) En remerciement, vous nommerez des personnes issues de ces fondations au sein de vos institutions publiques voire de votre gouvernement. Dans un premier temps, soyez tout de même assez discrets. Dans un second temps vous pourrez affirmer que ces choix sont légitimes, qu’ils sont transparents et que « les personnes sans conflits d’intérêt sont des personnes sans intérêt ».

8) Vous y êtes presque, tous vos pions sont en place. Il ne manque plus qu’une dernière petite crise. En attendant, touchez aux cordons de la bourse. Les innovations passent aussi par le porte-monnaie : transformer le système de financement du service public au nom de l’égalité, de la solidarité. Promouvez un financement par objectifs, par traitement de flux, par file active. Pour financer l’innovation, innovez dans le financement !

9) Sortez faire un tour en bas de votre bureau et notez le nom de la rue. Organisez un Grenelle, un Beauvau, un Ségur. Si le nom ne vous plait pas, revenez à des Etats Généraux, des Assises. Il faut que ça sente la révolution. N'oubliez pas, vous êtes un révolutionnaire. Vous verrez que beaucoup donneront leur avis, même vos opposants. Le tour est joué, ils sont pris au piège de votre petit manège.

10) Lors de la conclusion de ce grand moment, reprenez votre programme initial en 1) et 2), n’y changez rien. Appliquez-le. Les grands de ce monde vous remercient. (Pour rappel, les chapitres  3) à 9) n’étaient que de la communication).

Pour le service public de psychiatrie nous en sommes aux dernières étapes du scénario. La pénurie s’installe depuis des années (1). Les réorganisations et fermetures s’intensifient (2). Le service public de psychiatrie est dénigré (3). Les faits divers et leur instrumentalisation n’en finissent pas de ne pas finir (4). la Cour des Comptes, l’IGAS, les ARS, Institut Montaigne publient leurs rapports accablants (5)... Les changements de sens s’appuient sur les mêmes mots (6) qui étaient employés lors de la création du secteur "l'accès aux soins", "la continuité des soins" légitiment toutes les discontinuités, tous les abandons sous couvert "d'éviter les ruptures" et "de favoriser l'accessibilité". En 2019, FondaMental arrive à l’intérieur du gouvernement la nomination du délégué ministériel à la psychiatrie (7). En 2020, la réforme du financement de la psychiatrie est votée (8). La Santé a eu son Ségur, la psychiatrie aura le droit à ses Assises (9). Le (10), on le garde pour la conclusion de cet article.

Déclinaison en psychiatrie

Ces Assises falsifiées « de la psychiatrie et de la santé mentale » entendent valider officiellement et effectivement la mutation de pratiques psychiatriques en pratiques cérébrologiques. Si après cela, le mot psychiatrie est encore employé, ce sera pour mieux évacuer l’activité de soins humanisant qui le sous-tend. On renverra la psychiatrie à l’image d’Epinal de la psychiatrie disciplinaire et déshumanisante, option « vol au-dessus d’un nid de coucou ».

La première étape du scénario, la construction de la pénurie, ne date pas d’hier. Elle est installée depuis des années. Nous le racontons dans le chapitre 6 de la Révolte de la psychiatrie. Rien que pour les médecins, cela fait une dizaine d’années que nous tournons autour du millier de postes vacants de praticiens hospitaliers en psychiatrie. Des déserts psychiatriques se sont progressivement installés recentrant les soins en psychiatrie adulte sur les unités d’hospitalisations et sur la gestion des soins sans consentement. Des milliers de lits publics et de dispositifs ambulatoires ont été fermés tandis que l’offre privée augmentait.  Cette dernière se transforme au gré de la mise en place de plateformes privatisantes prenant la place des institutions.

En une décennie, prise en étau entre le gestionnaire et le sécuritaire, la psychiatrie publique a été rendue indésirable. Massivement. Le désir d’accueil, de soin et d’accompagnement n’est plus l’organisateur pour les professionnels engagés.

Depuis longtemps, depuis tout temps en fait, il y avait bien les collabos de pratiques sadiques et maltraitantes. Mais cela avait pu rester contenu par certaines valeurs, par certains héritages sociaux et historiques, par certaines idées sur la maladie mentale, la folie, la norme et la société. Et puis les collectifs de travail, contrepoids aux pratiques de maltraitances psychiatriques « ordinaires », ont été fragmentés par des forces politiques externes et par des forces de déliaison internes au sein des institutions répondant en écho aux premières.

Désormais, c’est l’adaptation à la pénurie qui impose les pratiques d’un genre nouveau. Elles sont appelées « innovantes » et ne se font plus avec des êtres humains mais des machines. Exit la relation, bonjour les écrans. Et pour marcher, elles ont besoin du big data, de prélever de plus en plus de données. Au passage, toutes ces opérations se feront par le recours au privé et à ses start-ups.

Il y a quelques mois, nous avons assisté à la nomination de la n-ième commission sur la psychiatrie (la commission nationale psychiatrie). Elle a créé ses sous-groupes avec des thèmes aussi divers qu’inutiles pour aboutir à des conclusions prévues d’avance par les think tank proches du pouvoir. L’étape « campagne médiatique » durent depuis des années, elle assène à l’opinion publique que le manque n’est pas « de moyens » mais « d’organisation ». Le lobbying intense de fondation et institut néolibéraux a pour objectif de vendre à la découpe un champ lucratif via les nouvelles pratiques de plateformisation.

La solidarité nationale, en plus d’être réduite à peau de chagrin, deviendra l’instrument de l’individualisation et de la privatisation par le biais de prestations financières au public concerné pour faire valoir ses droits. Les institutions plurielles et diversifiées qui pré-existaient seront mises en concurrence avec ces prestations et seront progressivement définancées.

Désormais, chaque usager-handicapé-famille aura une prise en charge avec un panier de soin homogène, prévu d’avance au dépens de toute autre forme. Le marketing le vendra comme étant de la prise en charge « personnalisée ». Le prêt à porter se présente comme du sur-mesure.

Les Assises ou la politique de la chaise covide

Avec l’arrivée du covid et de ses vagues, le champ de « la santé mentale » s’est illuminé. Le covid et l’isolement social qu’il génère, le covid et les souffrances psychiques qu’il induit, le covid et le manque de moyen qu’il révèle. On en oublierait presque l’avant covid… L’avant covid et ses revendications démocratiques laissées sans réponse si ce n’est celle de la répression. L’avant covid et la destruction des solidarités sous prétexte de réformes. Le 49.3 des retraites en février 2020, l’assurance chômage, le gouvernement par ordonnances etc.

Le covid a été le révélateur de la destruction des services publics et des institutions servant l’intérêt des citoyens plutôt que l’intérêt des marchés. Démolition du service public de soin dont font partie la psychiatrie et la pédo-psychiatrie.

Dans le même temps, les santé-mentalistes se gargarisent des « innovations » produites par la crise du covid : les soins virtuels et numériques prodigués lors des télé-consultations, les applications de e-santé mentale, les plateformes d’écoute et d’accompagnement. Sauf que le covid a été le moyen de mettre en place « le tournant » qui était annoncé depuis quelque temps déjà... Et les conclusions des Assises seront celles-ci : développer la e-santé mentale. Ou plutôt la e-cérébrologie.

Pour entériner tout ce processus, rien de tel que cette petite sauterie « avant l’été » pour promouvoir l’uber-psy. Il n’y a qu’à voir le comité d’organisation. Mais il y a aussi du comique dans ces assises. Certaines des organisations complices de la destruction depuis des années sont signataires d'une tribune qui demandent leur bout de strapontin pour assister à ce cirque. Pourquoi les laquais ne sont mêmes plus invités alors que ce sont des fidèles de l’ordre établi ? Mais oui, pourquoi?

Parfois, les plateformes, c’est injuste.

Assise, couchés!

Pour aborder ces Assises, il faut être clair. Elles seront le moment d’institutionnalisation de la cérébrologie à tous les étages et de l’enterrement de la psychiatrie. Il s’agit de prendre acte de la volonté politique et pratique d’abandon de l’activité du soin (iatros) de l’âme (psyché) au profit d’une organisation de prise en charge centrée sur le rapport avec un objet (logos), le cerveau.

Ce que nous avons qualifier de passage de la psychiatrie à la cérébrologie éclaire le projet de ces Assises. Les Assises d’une psychiatrie couchée avant d’être enterrée sans tambour ni trompette. Et c’est bien dommage car certaines pratiques maltraitantes de la psychiatrie auraient mérité d’être définitivement enterrées (les droits bafoués, les logiques carcérales et déshumanisantes dans les soins, un certain degré de sadisme comme organisateur des relations humaines au sein des institutions etc.). Malheureusement, ce ne seront pas ces pratiques là qui seront inhumées. Bien au contraire. Car malgré ses beaux discours, la cérébrologie sent le soufre de la discipline (au sens disciplinaire), de l’exclusion inclusive et de la déshumanisation numérique.

Ces Assises de la cérébrologie pose la question de la démocratie et du moment démophobe que traverse la société.

La crise du covid a ouvert la voie à l’intensification de réformes nocives et autoritaires où la démocratie est évidée des lieux de décision et de pouvoir. La psychiatrie n’échappe pas à cette tendance, elle constitue même un révélateur de ce qui ne sont plus des dérives anti-démocratiques mais bien la structuration « démophobe » de l’exercice du pouvoir. La démophobie est définie par le Groupe d'Etude du Néolibéralisme et ses Alternatives (GENA) comme « l’entreprise théorique du néolibéralisme : une délégitimation constante de la démocratie « de masse » conçu comme un obstacle qu’il fallait surmonter ».

Des structures de soins continuent d’être fermées, des professionnels continuent de partir des institutions sanitaires et sociales. Des patients continuent d’être abandonnées, mal soignés, mal accompagnés quand ils ne sont pas tout simplement mis au ban de la société.

Cette stratégie est appuyée par un plan de communication dont les futures « Assises » de la psychiatrie et de la santé mentale font partie. D’après la revue Santé Mentale, Jupiter et Monsieur T2A les piloteront accompagné du délégué à la psychiatrie FondaMentaliste : « Ces assises sont "pilotées par l’Élysée et par Matignon", a précisé le Délégué, évoquant quelques thèmes inscrits aux travaux : la "prévention et la promotion de la bonne santé mentale", sur lequel est mobilisée la Direction générale de la santé (DGS), celui de l’offre de soins et de l’accompagnement des personnes souffrant d’un handicap et/ou de troubles psychiques, avec la commission nationale de la psychiatrie et la Direction générale de l’offre de soins (DGOS), ou encore celui de "l’inclusion sociale", avec la Direction générale de la cohésion sociale (DGCS) et la délégation interministérielle à la lutte contre la pauvreté. D’autres sujets liés à l’actualité pourront également être abordés. »

Dans ce contexte, les Assises de la psychiatrie sont certainement à attendre du côté de : la psychiatrie, on va tous se mettre d’accord pour s’asseoir dessus. La psychiatrie était déjà proclamée « en état d’urgence » par les cérébrologues. Le passage du délitement à l’alitement n’est qu’une suite logique. De la position assise à la position couchée, il n’y a que peu.

Assises de la psychiatrie couchée donc. Ces Assises organisées par le pouvoir auront pour objectif d’obtenir le consentement de toutes et tous pour l’abandon général de toute possibilité de soins sur mesure. La mise en cohérence des politiques depuis vingt ans nécessite la complicité de pas mal d’acteurs du champ en question. Les récalcitrants devront se plier aux conclusions de ces Assises. On entend déjà les extrêmes centristes: "C'est le consensus, c'est ça la démocratie".

Assises de la psychiatrie couchée car le modèle qui fait son grand retour est celui d’une discipline aux ordres avec des professionnels et des usagers au garde à vous des normes sociales.

La psychiatrie couchée et ses oripeaux

Depuis plusieurs années, dans les pratiques, l’ordre disciplinaire reprend des couleurs avec ses oripeaux et ses rituels d’un autre âge. Les visites au lit du malade, réservée aux spécialités médicales classiques, redeviennent hégémoniques en psychiatrie. A chaque ordre ses déguisements : au côté des blouses pour les soignants, les pyjamas pour les patients habillent les processus généralisés de désubjectivation. Infantilisation à tous les étages. Aucune remise ne question de ces phénomènes pathoplastiques produits, c’est-à-dire les phénomènes des institutions qui créent de la pathologie chez les patients et chez les soignants. Il n’y a qu’à voir la découverte majeure que constitue la mise en question de ces phénomènes dans les pratiques de soins pour les étudiants en psychiatrie formatés par « les troubles » et « les échelles diagnostiques ».

Cette psychiatrie couchée devant le pouvoir et devant ses effets pathologiques alite ses malades. Elle les regarde de haut sous prétexte de se réintégrer le giron d’une spécialité médicale « comme une autre ». Elle n’a que l’inclusion à la bouche car elle veut elle-même bénéficier de son inclusion dans les classes ordinaires de la médecine du logos.

Si des oppositions aux alitements physiques et psychiques surgissent, un cortège de contraintes sera appelé à la rescousse. Contrainte physique avec les contentions et les chambres d’isolement. Contrainte chimique avec les psychotropes. Contraintes légales avec les soins sans consentement et les protections de justice comme les tutelles et les curatelles. Mais de ça, peu de choses en sont dites par les cérébrologues officiels. Car les intérêts de cette psychiatrie couchée et contentionnée sur le lit des contre-réformes s’articulent opportunément à la chose cérébrale et neuronale. Du reste, s’intéresser au cerveau c’est être à la mode, c’est inclusif. C’est la voie de la neuro-émancipation pour cette psychiatrie couchée. Le reste à charge pour les citoyens et la démocratie est celui d’une nouvelle forme du contrôle social, un neuro-contrôle social. Chacun son cerveau et le Dieu de la plasticité neuronale pour tous.

Cérébrocratie et neurocontrôle social

Si la psychiatrie s’articulait au contrôle social dans un moment démocratique particulier, la cérébrologie épouse son temps. Ce que la société perd en âme, elle le gagne en cerveau. Les effets politiques de la dépsychisation sont la déconflictualisation des pratiques de soins. Ils constituent dans notre champ un évidement de la démocratie comme il se passe partout ailleurs. Le conflit psychique apporte de la nuance, des incertitudes sur nos intentions, notre volonté, nos désirs. On peut y être sans y être. A contrario, ce qui nous est proposé comme forme d’organisation politique est sans âme, au sens propre. Le démos est remplacé par la somme des cerveaux disponibles.

En route vers une cérébrocratie ?

A l’aide de son cerveau, la psychiatrie couchée est inclusive. Mais pas n’importe comment. Elle demande aux citoyens (usagers, professionnels, familles) d’être des agents qui s’adaptent aux dispositifs proposés. La psychiatrie couchée est inclusive car elle entend nous mettre toutes et tous à la même enseigne de l’adaptation : « adapte-toi et on t’aidera ». Elle est inclusive des violences de la société tout en étant un agent de conformation et de conformisme de ses acteurs. C’est une inclusion limitée, confinée, qui se répand par clusters de conformisme. L’inclusion est dans toutes les politiques. Dans le champ « de la santé mentale », on inclut celles et ceux qui ne risquent pas de se faire exclure. A l’école, on inclut les élèves « en situation de handicap » s’ils se comportent en milieu ordinaire comme des élèves ordinaires comme l’écrit Loriane Bellahsen dans le chapitre 3 de « la Révolte de la psychiatrie ». A l’université, depuis parcours sup, on inclut par algorithmes les étudiants sur les bans des facultés. On a aussi la précarité inclusive de l’assurance chômage réformée. Et pour les séniors, l’inclusion ne battra pas en retraite ! Avec la contre-réforme des retraites, elle les inclura dans le monde du travail jusqu’à pas d’âge. Pas mal non ?

A moins que ces clusters conformistes soient à l’inclusion ce que son portrait est à Dorian Gray. L’envers de cette inclusion restreinte, sa monstruosité, est cachée dans les bas fonds de la société. L’inclusion conformiste, elle, se pavane sur les plateaux télés, dans la bouche des politiques et sur les pages des rapports administratifs. Ce qu’elle ne peut avoir par le consentement, cette inclusion restreinte l’imposera d’une façon indirecte et violente par des dispositifs de contrainte ou d’abandon. On pensera à ces politiques tape à l’oeil et à leur LBD inclusif. Et d’ailleurs, à quand la prison inclusive ?

Dans « le choix de la guerre civile », paru récemment aux éditions Lux, le Groupes d’Etude du Néolibéralisme et ses Alternatives (GENA) analyse que les nouveautés stratégiques du néolibéralisme réside dans son dédoublement contemporain pour imposer une société de concurrence. D’une part « un néolibéralisme globaliste plus ou moins « progressiste » fondé sur une promesse d’épanouissement individuel respectueuse des différences » ; d’autre part, « un néolibéralisme nationaliste réactionnaire fondé sur la défense d’une liberté confondue avec une « identité nationale » contre les revendications et les conquêtes juridiques des minorités ». Le GENA poursuit en expliquant que ce néolibéralisme réactionnaire retourne le peuple contre lui-même. Ces deux faces du néolibéralisme, le globaliste progressiste et le nationaliste réactionnaire « produit cette guerre des valeurs avec deux conceptions de la liberté qui se renvoient l’une à l’autre, sans fin ».

Ce dédoublement nous aide à penser ce qui se passe dans l’institution imaginaire de la société et pour un de ses fragments, la psychiatrie. D’une part, les velléités de déstigmatisation, d’inclusion, du respect des Droits des usagers et de la démocratie sanitaire représentative soutiennent une psychiatrie plus ou moins « progressiste ». D’autre part, l’assignation sociétale de la psychiatrie au contrôle social et physique des individus se trouve démultiplié depuis plusieurs années. La parenthèse politico-médiatique ouverte par les grèves dans les hôpitaux psychiatriques en 2018 et qui consistait à voir dans les passages à l’acte de personnes psychiatrisées le symptôme du manque de moyens et d’accompagnement des plus fragiles est désormais refermée et réprimée. La retour de la séquence sécuritaire, à partir de mai 2018, avec la création d’un fichage croisant les fichiers S avec les fichiers de personnes hospitalisés en psychiatrie revient en force avec plusieurs événements tragiques dont le meurtre de Sarah Halimi par une personne en proie à une bouffée délirante aigue.

S’il est toujours utile de rappeler que la grande majorité des crimes est commise par des personnes « normales » tandis que les personnes psychiatrisées sont beaucoup plus victimes d’actes délictueux et criminels que la majorité de la population, force est de constater que la misère de la psychiatrie n’aide pas les personnes vulnérables à se détourner des manipulations perverses qu’offrent les officines de radicalisation. Aux conséquences terribles pour les victimes et leurs proches s’ajoute l’instrumentalisation de personnes vulnérables. Fait social et individuel grave qui constitue une triple peine pour les personnes qui la subissent et l’agissent. Sans soins, cette infime minorité de personnes avec des troubles psychiatriques graves est livrée aux marchands de terreur. Elles payent les conséquences d’actes qui auraient pu être évitées à la fois par une offre de soins psychiques et psychiatriques étayantes et humanisante mais également par des institutions qui joueraient réellement leur rôle : aide sociale à l’enfance, protection judiciaire de la jeunesse, éducation nationale, justice.

Alors quand les cérébrologues nous bassinent avec la déstigmatisation et l’inclusion, il serait aussi intéressant de regarder le sort réservé aux personnes tellement malades qu’elles font des passages à l’acte gravissime. Voir si elles aussi sont concernées par la déstigmatisation ou si la mort sociale est leur seule perspective.

Devrions-nous encore nous contenter d’institutions défaillantes- car mise en défaut par les politiques publiques- qui traitent des flux, qui n’ont que des objectifs rentabilistes et courts termistes « par objectifs » ? Des institutions qui laissent sur le bord du chemin, sans état d’âme, les citoyens qui y ont recours ? Sans état d'âme justement.

Voulons-nous continuer de vivre dans une société qui ne traite pas le problème à la racine ? Voulons-nous d’une société où l’attrait qu’exercent des perspectives mortifères et d’émancipation falsifiée - celles proposées par les intégrismes terroristes et le néolibéralisme autoritaire- soit supérieur à celles qui pourraient s’instituer à partir de la conflictualisation démocratique, de vies vivantes où chacune et chacun aurait sa place dans la délibération collective ?

Une perspective pour rompre avec ce face à face entre tueurs et destructeurs serait de nouer un pacte social qui traitent les misères psychiques et sociales sur d'autres modes que ceux de la normalisation, de l’enfermement et de la mort sociale. Peut-on se contenter de la haine et de la vengeance comme instruments de transformation de la société ?

En psychiatrie, si la question de la prévention est centrale, encore faudrait-il ne pas juste se contenter de ces pseudo-préventions de « dépistage et d’évaluation » qui, en se centrant sur l’individu, l’encercle, l’isole et le canalise pour mieux lui faire vivre une vie au rabais. Une prévention digne de ce nom serait collective et fondée sur l’inconditionnalité de la santé, de la justice, de l’éducation, de moyens confortables de subsistance. Cette inconditionnalité se fonderait sur des pratiques, des usages et des institutions construits collectivement, à une échelle humaine. Nous avons besoin d’une politique du milieu, une mésopolitique émancipatrice qui crée des communs où chacun à son rôle à jouer à sa mesure et selon ses possibilités.

L’antidote à la terreur ne peut être le miroir de la répression ou de l’autoritarisme. L’antidote est celui de la démocratie et de ses exigences qui porte l’espoir d’une vie -si ce n’est meilleure- en tout cas qui vaille réellement le coup d'être vécue.

Parions que tout cela ne sera pas l'objet des Assises. D’ores et déjà, nous pouvons en énoncer leurs conclusions. Ce sera le moment FondaMental, celui de son institut national pour la santé mentale, de la plateformisation généralisée, du big data, de la télé-cérébrologie et de tous ces dispositifs qui ne soignent pas mais qui repèrent, classent et invisibilisent.

Les invisibles se laisseront-ils faire indéfiniment?

Mathieu Bellahsen

9 juin 2021

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