Qui a tué Nisman ?

C'est le titre du récent ouvrage de Pablo Duggan qui donne une vision très complète de l'affaire Nisman et la replace dans le contexte géo-politique de l'époque.

Duggan a auto-publié son livre sous le régime du financement participatif et malgré le handicap de n'avoir pas été initialement distribué dans certains grands réseaux de librairie comme El Ateneo, c'est devenu un succès, mais on en parle peu ou pas du tout dans la presse pro-gouvernementale et il n'est pas difficile de deviner pourquoi...

Le titre faussement interrogatif choisi par Duggan nous emmène à travers une reconstitution détaillée de la chronologie des événements et de tout le contexte-politique tant local que global: la désastreuse enquête initiale sur l'attentat de l'AMIA sabotée par Menem et sa clique; l'inaction de Nisman à la tête de la nouvelle équipe d'enquête judiciaire du fait de sa dépendance envers les manipulations de Stiuso, chef des services secrets argentins (la SIDE) et à travers lui de la CIA et des services israéliens; la volonté des néo-conservateurs américains et de leurs alliés israéliens d'utiliser ses dénonciations contre l'Iran comme un levier politique pour tenter d'empêcher la signature de l'accord sur le nucléaire iranien.

Duggan parvient sur la base des faits techniques disponibles (les conditions de la découverte du corps, les données de l'autopsie, les dernières activités connues de Nisman avant sa mort) à la seule conclusion raisonnable: le procureur Nisman, un personnage paresseux, corrompu et narcissique à qui ses privilèges de procureur spécial étaient montés à la tête, s'est suicidé à la veille d'aller présenter son dossier au Congrès, car sa dénonciation absurde contre CFK et Timerman ne tenait pas la route et il'n'a pu supporter d'être démenti publiquement sur ses affirmations les plus outrageusement mensongères (y compris la veille mème de sa mort par le Directeur américain d'Interpol).

Ce livre rend hommage au patient travail d'investigation de Raul Kollmann dans Pagina/12 et y fait abondamment référence ainsi qu'à d'autres articles et à des ouvrages que j'ai déjà eu l'occasion d'évoquer sur ce blogue (en particulier Codigo Stiuso de Gerardo Young) et il apprendra donc assez peu de choses nouvelles à ceux qui ne se sont pas laissés intoxiquer par les multiples théories complotistes produites par la Droite argentine, avec le Groupe Clarin comme principale caisse de résonance et l'inénarrable Elisa Carrio en tête de gondole,  faisant jouer toute la puissance de leurs réseaux médiatiques de désinformation pour propager leurs élucubrations (sans le début d'un commencement de preuve matérielle, et pour cause) à propos d'un prétendu commando de tueurs irano-vénézuéliens (sic) qui auraient assassiné Nisman avec la complicité du gouvernement de Cristina Fernandez de Kirchner.

Tout ce battage médiatique en Argentine a également été relayé dans la Presse française de droite (y compris par la toujours affligeante Christine Legrand dans Le Monde) ce qui n'est pas inattendu, mais aussi dans des organes de gauche comme Mediapart qui s'est trop contenté de reproduire les on-dits les plus fumeux de la propagande de la Droite argentine sans vraiment creuser le dossier, mais aussi par des individus peu soucieux de s'informer en détail de la réalité des faits, aveuglés qu'ils étaient par leur anti-kirchnérisme dogmatique (par exemple, l'ex-agitateur révolutionnaire converti au social-libéralisme Carlos Gabetta dans Le Monde Diplomatique) et sur Mediapart encore par nombre de commentateurs totalement ignorants des tenants et aboutissants de l'affaire mais adhérant spontanément aux thèses complotistes les plus délirantes, malgré les appels à la prudence de Carlos Schmerkin et autres bons connaisseurs de l'Argentine.

Par rapport à la synthèse que j’avais produite il y a un an,  et aux derniers développements de l'enquête, Pablo Duggan nous apporte des éléments nouveaux sur quelques points:

1°) il transcrit les échanges tendus de SMS entre Nisman et son ex-femme Arroyo-Salgado (qui avait été autrefois promue juge fédérale grâce aux bons offices de Stiuso intervenant à la requête de Nisman) au moment où Nisman avait interrompu sous un faux prétexte ses vacances en Europe avec leurs filles pour retourner à Buenos Aires larguer sa bombe médiatique.

2°) il explique comment un certain journaliste a pu, bien avant tout les autres, annoncer la mort de Nisman (c'est un point tout à fait mineur mais qui a suscité des thèses complotistes à n'en plus finir et mérite donc d'être éclairci); en fait, ce journaliste avait été prévenu par un ami personnel, qui se trouvait être un des ambulanciers de la mutuelle privée Swiss Medical que la mère de Nisman avait fait venir sur les lieux et qui était donc arrivé sur place bien avant que le médecin requis par la procureure n'entre en action et que le décès ne soit officialisé.

3°) Duggan donne la transcription de relevés d'écoutes téléphoniques remontant  aux années 1990 démontrant que Nisman, lorsqu'il n'était encore que secrétaire de juridiction, avait harcelé sexuellement de manière particulièrement grossière et insistante plusieurs femmes dont l'une avait porté plainte contre lui. Cette jeune avocate fut harcelée pendant huit ans par des appels téléphoniques dont le point de départ fut identifié comme le numéro de la maison familiale des Nisman. Des fuites avaient eu lieu au sein de la justice quant aux soupçons contre Nisman et les appels avaient brutalement cessé; la cause fut prescrite et le dossier avait été enterré, mais son contenu pouvait donner barre sur Nisman à quiconque aurait pu menacer de le divulguer et cela pourrait contribuer à expliquer l'emprise ultérieure sur Nisman du ténébreux Stiuso, grand maître des écoutes téléphoniques au sein de la SIDE (et principal relais argentin de la CIA).

4°) il confirme la servilité de Nisman vis-à-vis de l'ambassade américaine, servilité indigne d'un fonctionnaire de l'Etat argentin qui allait jusqu'à transmettre aux Américains des brouillons à réviser et des copies de ses dossiers avant même qu'ils n'entrent dans le circuit officiel de la Justice argentine.

5°) Duggan regroupe et consolide les informations données par R. Kollmann et H. Verbitsky sur le train de vie dispendieux de Nisman, incompatible avec ses revenus officiels, et sur ses finances occultes (plus de 600 000 dollars de provenances variées dont un versement effectué par le blanchisseur d'argent noir Stefanini, disparu depuis 2014 sans laisser de trace, avaient été déposés sur un compte non déclaré qui avait été ouvert par Nisman à la Banque Merrill-Lynch de New-York au nom de sa mère, de sa soeur et de lui-même) et il donne des précisions sur les comportements abusifs de Nisman envers diverses personnes, dont son assistant informatique Lagomarsino ainsi qu'un intermédiaire et affairiste douteux nommé Claudio Picon (par ailleurs lui-même en relations d'affaire avec des agents de la CIA).

6°) il révèle qu'un des policiers qui montait la garde dans l'appartement en attente de l'arrivée des autorités judiciaires, a vu la mère de Nisman, qui se trouvait alors dans la chambre, s'emparer d'un petit carnet appartenant à Nisman, le compulser fébrilement puis le cacher sous un oreiller. Ceci laisse à penser qu'elle n'était peut-être pas aussi ignorante des douteuses opérations financières de son fils qu'elle l'a prétendu par la suite, lorsque l'existence de ce compte fut dénoncée à la justice par Arroyo-Salgado.

Les attaques sans fondement de Nisman contre CFK ont aussi contribué à faire élire Macri, ce qui était un des autres objectifs de la Droite américaine qui tirait, via Stiuso, les ficelles du pitoyable pantin qu'était Nisman et qui l'a passé par pertes et profits lorsqu'il leur est devenu inutile: les prétendues preuves décisives en provenance de la CIA et du Mossad que lui avait promises Siuso et que Nisman attendait pour boucler son dossier ne sont évidemment jamais arrivées, ni avant ni après sa mort.

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