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De quoi Emmanuel Macron est-il le nom ?

Journaliste dans la presse sociale. Toujours un oeil sur la politique française.
Paris
À propos du blog
A cinq semaines d'une présidentielle qui n'a cessé de nous réserver surprises et volte-face, bien malin qui pourrait prédire l'identité des deux finalistes. Même si elle peut donner l'envie de vomir, la présence de Marine Le Pen semble probable. Qui devrait l'affronter ? Actuellement, le grand favori s'appelle Emmanuel Macron. Ses trois rivaux pour cette place qualificative présentent chacun de lourds handicaps : François Fillon est "plombé" par ses casseroles et son choix d'une campagne droitière en alliance avec les ultra-catholiques de Sens commun ; Benoît Hamon souffre d'être pris comme le candidat du PS (parti de plus en plus honni) et de devoir composer avec un appareil vermoulu qui, tout comme avec Ségolène Royal en 2007, ne cherche pas son succès ; Jean-Luc Mélenchon suscite une vraie adhésion populaire (tout comme Emmanuel Macron), mais a du mal à sortir de son couloir, handicapé par la campagne à gauche du concurrent Hamon et son propre discours, notamment sur sa thématique "dégagiste" qui fait fuir de nombreux électeurs (sur la rivalité entre ces deux candidats, lire un précédent post) Prononcer le nom d'Emmanuel Macron dans une assemblée "de droite", c'est s'exposer à des remarques sur l'identité floue (politique, économique et... sexuelle) du candidat En marche qui serait l'héritier intrépide de François Hollande). Le faire devant des militants de gauche, c'est prendre le risque d'entendre des accusations graves sur ses liens étroits supposés avec le monde de la grande finance et des entreprises du CAC 40. Si on devait prendre pour argent comptant ce qui est dit là, on devrait en conclure que près d'un quart des citoyens décidés à voter entendent soutenir un candidat à l'identité totalement floue. Avoir une identité politique floue est finalement un avantage dans le contexte d'une société française qui a perdu ses repères. Celle-ci s'est "donnée" successivement à deux présidents qui semblaient incarner quelques convictions. Sarkozy devait, après le double mandat jugé mou de Jacques Chirac, incarner les valeurs d'une droite à la fois libérale, populaire et autoritaire. Il s'est montré versatile (faisant une ouverture ratée vers la gauche) et changeant, sans oublier ses ostentations personnelles bien loin des pratiques de la Ve République. Lui a succédé l'ancien patron du PS, qui semblait porter un double patronage : Jacques Delors pour la volonté de réformes réalistes et l'engagement européen net ; Lionel Jospin pour la capacité à rassembler la gauche sur un programme maîtrisé. Là encore, on a assisté à une absence de volonté européenne (avec un leadership incontestable de la chancelière allemande), à un émiettement de la gauche et des divisions aussi bien au PS que chez les Verts et à un manque de cap clair. Après deux présidents qui ont cultivé le flou, les Français pourraient être attirés par un candidat jeune et énergique qui revendique son éclectisme. Quand Emmanuel Macron se proclame ni de gauche ni de droite (tout en ayant servi un gouvernement dit socialiste), il s'inscrit certes dans une tradition française improbable (nos institutions n'ont pas permis, jusque-là, l'émergence d'une troisième force de gouvernement), mais il ne ment pas. Au sens où il annonce la couleur : "je prendrais ce qu'il y a de bon à droite comme à gauche". Qui n'a pas entendu cette formule lors d'un déjeuner de famille ou d'un échange au bistrot ? Il existe l'aspiration forte de dépasser les clivages, d'arrêter ce que certains, à l'instar de Jean-François Kahn, ont appelé la "guerre civile française". Et si les hommes et femmes de bonne volonté se donnaient la main ?, pourrait-on dire. Ce serait tellement bien... Sauf que la réalité est éloignée du conte de fées démocratique. Au quotidien, Emmanuel Macron est obligé de faire le grand écart. Quand il annonce des mesures courageuses sur l'école (des classes de CP et CE1 d'une douzaine d'élèves dans les quartiers en politique de la ville) - ce qui plait à un électorat de gauche -, il annonce dans la foulée qu'il y aura une réduction du nombre de fonctionnaires, en particulier dans l'Education nationale, ce qui sonne agréablement aux oreilles de droite. Il n'est pas sorcier d'imaginer, au vu du poids de Bercy, que la grande mesure de Macron risque de se transformer en mesurette... Les citoyens, même ceux favorables à l'ancien ministre, ne peuvent ignorer que le président Macron aura les pires difficultés à avoir une majorité i, tant soi peu cohérente. L'Assemblée nationale devrait représenter, pour une fois, la diversité française avec probablement quatre groupes dont trois hostiles à Macron : la gauche (rassemblant les partisans de Hamon, de Mélenchon et de Jadot), la droite dure (derrière Sarkozy et Fillon) et l'extrême droite (qui devrait avoir un groupe à l'AN). Face à cela, le groupe pivot soutien de Macron devrait composer en permanence avec la gauche pour les réformes de société et avec la droite pour les réformes économiques. Cette instabilité - avec les accusations de tambouille qui vont alimenter le discours du FN - pourrait d'ailleurs précipiter la mort de la Ve République (un sujet qui ne semble pas intéresser Macron). Si on en est arrivé là (un duel probable entre une héritière d'extrême droite et un défenseur du "ni droite ni gauche"), c'est parce que les partis ont gravement failli. Les grands leaders politiques sont devenus de grands stratèges (qui se trompent souvent) et communicants (qui le font souvent de la plus mauvaise des manières). Leur sens de l'intérêt collectif est tout relatif : ils travaillent à leur compte, souvent en préparant l'échéance d'après. Sur les six candidats qui participaient à la primaire de gauche au côté de Benoit Hamon, deux d'entre eux ont décidé de ne pas respecter leur engagement de soutenir la personne investie : François de Rugy qui a rejoint En marche et l'ancien premier ministre Manuel Valls qui se désolidarise de son ancien ministre de l'Education. Sur l'autre rive, on assiste à une tragicomédie où tous ceux qui ont déversé des tonnes de critiques sur la campagne et les casseroles de François Fillon se sont décidés à le soutenir. Qui ne voit pas là des signes de délitement du sens de la politique où toute conviction tout respect de la parole donnée est malmenée au nom d'intérêt de court ou moyen termes ? Pour Manuel Valls, il s'agit de parier sur un éclatement (probable) du PS après ce printemps et de prendre la tête d'une nouvelle formation de type blairiste. Pour la droite et les pauvres UDI, l'objectif est d'une simplicité présentée comme biblique : sauver les meubles aux législatives et éviter des candidatures dissidentes à droite ou au centre. Dans ce contexte, les critiques (très maladroitement entonnées par Benoit Hamon) sur le manque de cohérence du projet de Macron résonnent dans le vide. De qui Emmanuel Macron est-il le nom ? Il est le nom brillant, insolent et séduisant, du vide politique et de la destruction progressive, depuis une vingtaine d'années, de tout esprit de courage et de vision d'avenir. Voilà pourquoi la marche du jeune Picard pourrait être victorieuse...