Mediapart et le prix du participatif

Mediapart est incontestablement une réussite éditoriale et commerciale. Mais qu’en est-il du modèle participatif qu’il entendait inventer et promouvoir ? Au moment où des abonnés débattent avec un représentant de la rédaction, je propose un retour sur les ambitions initiales du projet, en manière de bilan, à bientôt dix ans de la fondation de Mediapart.

La direction de Mediapart aurait-elle décidé de dire « Adieu au participatif » ? C’est la question que je me suis d’abord posée, en observant, un brin sceptique, la configuration du « live » de ce 22 février 2017 : un seul journaliste « invité » face à six abonnés. Antoine Perraud, qui fut, à la veille du Nouvel An 2012, l’auteur d’un billet précisément intitulé « L’adieu au participatif ». Il y opposait les « débuts » de Mediapart « où la crème de la crème des abonnés donnait le «la» » et « la lie » qui « imprime aujourd'hui la cadence », témoignant par là d’une conception singulièrement « aristocratique » du projet participatif de Mediapart. Antoine Perraud a bien des qualités, sauf une, assurément : une prédisposition naturelle à l’exercice d’un participatif respectueux des « participants ». Doit-on lire dans le choix de la direction de Mediapart de représenter la rédaction par Antoine Perraud, le symptôme d’une conception partiale ou étriquée du participatif, et, en définitive, d’un renoncement par rapport au projet fondateur de Mediapart ? Espérons que ce ne soit pas le cas et que d’autres débats, indépendamment de la qualité propre de celui qui nous est annoncé, permettront d’impliquer la rédaction d’une manière autrement plus représentative.

Car, selon moi, la question principale qu’il convient aujourd’hui de se poser est la suivante : existe-t-il une véritable volonté, au sein de la rédaction et de la direction de Mediapart, de faire évoluer significativement le modèle participatif afin qu’il renoue avec l’objectif initial du « meilleur du débat » ? Une volonté politique de prendre le problème du participatif à bras le corps, sans le réduire à des considérations seulement techniques et au seul problème de la gestion des commentaires, tout important qu’il soit? Bref, une volonté de faire à nouveau du participatif un projet commun qui passe nécessairement par une re-conception des enjeux et des conditions du participatif ?

La réponse à cette question implique certainement de revenir au projet fondateur de Mediapart et d’en rappeler l’ambition initiale, qui nous semble si lointaine aujourd’hui et qui garde pourtant toute son acuité et sa valeur programmatique. Il faut donc relire attentivement cet extrait de la « déclaration d’intention » du 2 décembre 2007 figurant dans un texte intitulé « Le projet Mediapart ». « Pour ses lecteurs », le journal devait être :

« Le lieu d’un débat de référence, organisé et modéré. Il s’agit d’exploiter au mieux le foisonnement de production participative (blogs, forums, posts) du Net, tout en se distinguant par cette fonction «club» de ses dérives qui tournent parfois à un chahut diablement sympathique mais peu satisfaisant pour l’esprit. L’adhérent pourra contribuer, prendre la parole et discuter avec les journalistes, les experts et les autres membres. Mais avec des règles, des procédures, des modérations explicites. Média participatif de qualité, notre journal ambitionne de construire un public de lecteurs contributeurs, dessinant les contours d’une communauté intellectuelle qui, avec ses interventions et ses échanges, proposera «le meilleur du débat ».

Notre ambition est que ce journal en ligne devienne l’outil principal de gestion de l’information de chacun des adhérents, avec un haut degré de personnalisation et d’intégration. »

Ce qui est souligné en gras l’est dans le texte d’origine. J’ai ajouté en italique et en gras ce qui me semble également essentiel. Je ne commente pas. Tout abonné évaluera librement les objectifs atteints et le chemin à parcourir.

Le 16 mars 2008, Edwy Plenel, mettant ses pas dans ceux d’Albert Camus, définissait l’utopie concrète de Mediapart : « Le prix de la liberté », un très beau texte, est à relire ICI, en entier si possible. Edwy Plenel proposait l’ambition de « construire un public conscient et impliqué, partageant des valeurs communes et nouant une conversation démocratique. » Qu’est devenu l’idéal d’une conversation démocratique sur Mediapart? Il estimait fort justement que « la révolution d'Internet a fait tomber de son piédestal le journalisme qui prétendait avoir le monopole de l'opinion ». Combien de journalistes de Mediapart sont vraiment descendus de leur piédestal ? Il écrivait encore : « le projet MediaPart propose de défendre le journalisme tout en l'invitant à se remettre en cause dans un partenariat inédit avec des lecteurs contributeurs ». Qu’en est-il aujourd’hui de ce « partenariat inédit » ? 

Dans le projet fondateur de Mediapart le participatif était bien l’une des conditions de la liberté. « Liberté » et « participatif » étaient deux notions intimement liées. Elles se sont déliés au fil des années. Bien plus grave, les conditions du participatif sont devenues un empêchement majeur à l’exercice de la liberté. La polémique a pris le pas sur le débat. Le participant est souvent devenu un combattant. La peur règne dans les fils de commentaires. Et des blogueurs de qualités, épuisés ou désabusés, ont délaissé un média dans lequel ils avaient mis beaucoup d’espoir. Comment, dans ces conditions, conjurer les dangers d’une dérive mortifère et inventer, si cela se peut, une nouvel espoir ?

Une partie de la réponse est peut-être dans le texte d’Edwy Plenel. « Le prix de la liberté » était pour lui « une presse profondément repensée et totalement refondée ». Le prix de cette liberté est, aujourd’hui plus que jamais, et en urgence, un participatif profondément repensé et totalement refondé. Cette refondation est appelée par la totale inadéquation du modèle initial à ce qu’est devenu Mediapart, avec 130 000 abonnés. Mediapart, ses journalistes et ses abonnés sont condamnés à l’invention d’un nouveau modèle participatif. Ou bien la crise de la démocratie participative et de la liberté d’expression sur le net s’étendra aussi à notre journal, et l’emportera avec elle. Mediapart attend sa révolution participative.

Cinq conditions me semblent requises pour entreprendre ce travail de refondation. Il y en a certainement d’autres. Je ne propose ni recette, si solution toute faite, mais seulement des conditions de possibilités.

1.La première condition est une volonté politique forte, résolue, déterminée. Cette condition est un préalable sans lequel rien ne sera possible. Comme je l’écrivais ci-dessus, il s’agit de prendre le problème du participatif « à bras le corps ». En faire un objet de travail central et permanent pour la rédaction, une matière de réflexion critique et éclairée qui engage tout le collectif de Mediapart, et non celui seulement des responsables du Club. Le participatif, en tant qu’élément princeps du projet « MediaPart », concerne tous les journalistes et employés de Mediapart. Quelle est aujourd’hui la philosophie du participatif portée par l’équipe de Mediapart ?

2.La seconde condition d’une refondation du participatif est le développement d’emplois spécifiques. Le participatif, à l’échelle de 130 000 abonnés, a un coût humain et financier qui ne peut se satisfaire de quelques postes dédiés. Le modèle économique de Mediapart n’a pas à ce jour intégré une politique de moyens à la hauteur des besoins du participatif et des attentes des abonnés. Dans la « Déclaration d’intention » de 2007 nous pouvions lire ceci : « Les outils et les services coopératifs en ligne permettront de refonder dans la clarté les relations entre lecteurs et journalistes, chacun participant et contribuant dans une totale transparence sur sa place, son rôle ou sa fonction, et pouvant se constituer en réseaux d’affinités ou en communautés intellectuelles. » Ces réseaux sont à inventer au quotidien. Il faut les stimuler et leur donner les moyens d’exister et de se développer.

3.La troisième condition est une modification profonde des rapports entre les journalistes et les abonnés. Que ce soit dans le journal ou dans le Club. Club et journal sont restés des univers parallèles, organiquement séparés, sans que de véritables passerelles aient été conçues. Beaucoup peut être et doit être inventé pour que le participatif soit aussi du collaboratif. Des abonnés y sont prêts. Les journalistes le sont-ils ? Certainement y a-t-il une urgence à observer et analyser les autres formes médiatiques et politiques du participatif qui s’inventent sur le Net et sur lesquelles Mediapart a aujourd’hui pris du retard.

4.La quatrième condition est que le participatif invente une pédagogie qui lui soit propre. Mediapart a des didactitiels techniques d’utilisation du Club, mais pas de tutoriels d’un bon usage du participatif. Débattre ne se réduit pas à commenter. Débattre implique une éthique. Si les abonnés se sont emparés de la question de l’éthique du débat, ont produit depuis des années des analyses et des propositions concrètes, la rédaction n’a pas contribué à cette réflexion et ne s’est que très peu emparée des propositions qui ont été formulées. Voir ICI et LA par exemple, ainsi que tous les billets de CAMédia sur le même sujet.

5.La cinquième condition est plus abstraite et par nature plus improbable. Elle est de l’ordre du vœu et je ne sais la formuler que de cette façon : que la rédaction et chaque membre de l’équipe Mediapart ait encore la force de croire à l’invention et à l’intelligence collectives de ses nombreux abonnés. Qu’ils fassent ensemble le pari que le participatif n’est pas un problème mais une partie de la solution au défi que pose l’invention de la démocratie par le débat public sur l’espace numérique.

Le participatif est une ambition. Comme la démocratie, il n’est jamais un acquis. Il est une invention du quotidien, un labeur de longue haleine. La rédaction a aujourd’hui le souffle court, le nez dans le guidon et le regard rivé sur ses souliers. Si elle n’y prend garde, le participatif pourrait devenir « La Part maudite » de Mediapart, selon l’expression de Georges Bataille, c’est-à-dire une dépense pour rien, une dépense sans profit, la dilapidation d’un excès causée par une croissance trop rapide. Mais cette croissance contient aussi des germinations inaperçues, des laboratoires d’idées insoupçonnés et une vitalité qui ne demande qu’à être organisée pour devenir une salve d’avenir, au profit d’un participatif refondé.

Pascal Maillard

PS : Comme il pourrait être fait grief à ce billet de rester trop abstrait, je me permets de copier ci-dessous un long commentaire posté sur le récent article de CAMédia où je décrivais trois actions concrètes qui pourraient être engagées. Bien d'autres propositions ont été faites par plusieurs abonnés.

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Merci à François Bonnet pour sa réponse. Merci aussi à Géraldine, qui intervient à sa suite. Je réagis aux deux derniers paragraphes du commentaire de François, et en particulier à la réflexion que la rédaction conduit sur la manière d’améliorer la modération et « l’organisation des débats ». Ce chantier doit effectivement être ouvert en urgence. Ce devrait même être un chantier continu, à mon sens. M’intéresse beaucoup la question de la méthodologie de la conduite du projet.

François Bonnet indique deux "méthodes". La première transparait dans l’expression « Nous sommes en train d’y réfléchir ». Même s’il est tout à fait normal et important que la rédaction réfléchisse de façon autonome à la question, il me semble aussi symptomatique que le projet d’une réflexion collective et participative - avec les abonnés - ne soit pas mis en avant. Seconde méthode : l’organisation d’un live, avec, je le suppose, des blogueurs et des abonnés. C’est une excellente initiative. Mais le débat sera par nature limité à quelques contributeurs. Dans les deux cas la méthode ne relève pas vraiment le défi du participatif. C’est vrai que la question est difficile, vu le nombre d’abonnés et son extrême diversité. Mais trois pistes me viennent à l’esprit. Elles ne sont pas vraiment originales et il se peut que la rédaction y ait déjà réfléchi.


1. L’enquête auprès de abonnés. C’est un outil assez classique dont la dimension participative est assez faible, mais je m’étonne que la rédaction, à l’image d’autres médias, n’ait pas encore songé à utiliser cet outil de consultation des abonnés. Je pense autant à une enquête de satisfaction qu’à une consultation sur des propositions d’amélioration du fonctionnement participatif. Les retours dont vous disposez, que ce soit par des courriels individuels ou des interpellations via des billets ou des commentaires, ne constituent peut-être pas une base objective de représentation du lectorat de Mediapart, de ses critiques et de ses attentes. Je prends une précaution : je ne sous-entends pas que la politique de la rédaction en matière de fonctionnement du participatif devrait être dictée par des résultats d’enquêtes et l’expression d’avis majoritaires. Libre à la rédaction de faire des choix en fonction de l’exploitation qu’elle fait des résultats. L’enquête est un outil parmi d’autres. Son intérêt peut augmenter avec la récurrence des consultations.

2. Une Rencontre rédaction/abonnés sur le sujet du participatif dans Mediapart. Une rencontre à l’image de celles jadis organisées par CAMédia, sur deux jours, avec des tables rondes, des ateliers et des restitutions en plénière. L’objet serait spécifiquement le participatif dans Mediapart, ses aspects principaux, le projet de l’améliorer et, plus avant, la question de la réinvention de son modèle dans un contexte de crise du politique, du débat et de la démocratie. Mais bien d’autres objets et d’autres formes de rencontres peuvent être imaginés. Il est cependant important que l’on sorte du virtuel pour s’inscrire dans le cadre de l’échange de vive voix, du débat et du travail en présentiel. Le numérique peut intervenir en appui, comme outil, mais nous observons toutes et tous les travers qu’induit le virtuel.  CAMédia n’a pas pour l’instant les ressources de construire seule un tel projet de rencontre. Mais on peut très bien imaginer une co-conception et une co-organisation avec la rédaction, voire avec d’autres partenaires.

3. La création d’un Observatoire des pratiques participatives. Même si certaines éditions ou certains blogueurs cherchent à rendre compte du fonctionnement du participatif sur Mediapart, de ses problèmes et de ses enjeux, il me semble qu’il manque encore un espace spécifique d’analyse, de réflexion et de propositions qui rassemblerait, à un même niveau d’implication, des journalistes, des abonnés volontaires et des observateurs extérieurs à Mediapart. Ce peut être une édition participative mais un cadre plus large est concevable. On peut très bien imaginer qu’un forum soit associé à l’édition. Mais ce qui me semble essentiel, c’est qu’il y ait de vraies synergies entre journalistes et abonnés, des échanges, de vrais débats et pourquoi pas des contributions communes. 

Les rapports entre rédaction et abonnés sont bien trop marqués par une logique du « contre ». Il faut inventer un « avec ».  Un « comme », un « commun ». C’est une tâche infinie.  Elle passe par de toute petites choses dans le quotidien du travail (une réponse) comme par des projets plus lourds. Mediapart est condamné à inventer de nouvelles formes de rapport entre journalistes et abonnés. Les possibles offerts par l’utopie du participatif sont infinis. On commence à peine à les explorer, même si je reconnais que Mediapart a déjà beaucoup fait. Mais on ne peut se satisfaire de l’état présent du fonctionnement du Club. Il n’est plus adapté à ce qu’est devenu Mediapart, avec 130 000 abonnés…

Bien sûr, les trois pistes que je signale ne concernent que la question du participatif. Ainsi que l'écrit Roger ci-dessus, les membres de CAMédia peuvent être porteurs d'autres projets de "co-création" jounalistes-abonnés. Et les journalistes de Mediapart peuvent aussi faire des propositions, prendre des initiatives. Je sais à quel point les journalistes de Mediapart sont débordés par leurs propres tâches. Je sais également que la rédaction tient à conserver et défendre une certaine autonomie et à ne pas trop intervenir dans les relations avec les abonnés, le Club et les fils de commentaires étant perçus par certains journalistes comme un milieu étranger et parfois hostile. Peut-être faut-il que Mediapart pose la question du participatif en terme d'emploi. A côté de la co-responsabilité du Club assurée par Sabrina Kassa et Bruno Doguet, il pourrait y avoir un  poste spécifique dédié au développement du participatif. Il y a de quoi faire...

Enfin, concernant CAMédia et les difficultés propres rencontrées ces deux dernières années, disons au moins depuis le lancement de nos articles sur "l’éthique du débat" qui avaient à l’époque intéressé de nombreux abonnés mais n’avaient pas trouvé de prolongements concrets, je suis certain qu’il existe parmi les 130 000 abonnés un certain nombre de personnes désireuses de s’impliquer dans une association et un petit collectif qui ne demande qu’à s’ouvrir à des initiatives originales. Ou CAMédia trouve un nouveau souffle, grâce à de nouveaux membres désireux de s’impliquer dans la réflexion et les projets. Ou CAMédia risque de disparaître. Ce qui serait dommageable pour l’esprit du participatif. Le sens du présent billet est aussi, ne l’oublions pas, un appel à rejoindre CAMédia, au-delà de l’appel à contribuer à la réflexion en faisant des propositions constructives.

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