Pierre Sassier
Abonné·e de Mediapart

537 Billets

0 Édition

Billet de blog 3 juil. 2021

Tirole-Blanchard et environnement : sans volonté politique, un rapport pour rien

C'est un rapport qui fait plus de 500 pages, portant sur trois défis climatique et sociaux dont ne dépend rien de moins que la survie de l'humanité. C'est d'abord le défi climatique qui fait l'objet de cet article.

Pierre Sassier
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

C'est un aréopage de 24 économistes de toute provenance (8 français, 8 européens, 8 américains) qui ont été incités par Jean Tirole, prix Nobel d'économie en 2014, et Olivier Blanchard, ancien économiste du FMI, à plancher sur les grands défis économiques de la France (titre du rapport, commandé par l’Élysée en janvier 2020).

La première thématique traitée est celle du climat, vue à travers les enjeux liés à l'économie. Si, en ce qui concerne le premier volet - le climat - le rapport constate les coûts économiques liés à la lutte contre le réchauffement climatique, d'autant plus considérables que l'on tardera à agir, on peut regretter qu'il s'agisse d'un débat entre économistes, qui exclut historiens, philosophes sociologues et même scientifiques, ce qui confirme la volonté générale dénoncée par Greta Thunberg d'exclure ces derniers du débat. Une économiste politique regrette même  "l'entre-soi" de cette commission et regrette aussi que le débat n'ait pas été ouvert "aux citoyens et-ou aux corps intermédiaires (associations, collectifs, syndicats, ONG, partis politiques)"

La prise de conscience écologique s'est accélérée dans la société française : devant les manifestations du changement climatique (incendies récurrents de forêts, fonte des glaciers, canicule, sécheresse...), il devient de plus en plus difficile de nier le réchauffement. Les auteurs du rapport mentionnent qu'aujourd'hui, 90% de français pensent même qu'il est d'origine anthropique et que, par conséquent, il peut être maîtrisé, au moins en théorie. Mais il ne faut pas que cette maîtrise repose sur  de fausses solutions, comme c'est le cas en ce qui concerne le secteur aérien qui est un bon exemple de discours "écoblanchissant" fondé sur le mirage de solutions technologiques improbables et, de toute façon, arrivant beaucoup trop tard. C'est aussi cette notion d'urgence, affirmée récemment par la fuite du prochain cri d'alarme du GIEC, qui manque dans le rapport Tirole-Blanchard et c'est là que les scientifiques  et les ingénieurs auraient eu leur mot à dire.

Pour Jean  Tirole, sans taxe carbone, point de salutIl faut décider vite d’une taxe carbone [...] Sans elle, il y a peu de chances que l’on prenne les bonnes décisions comme arrêter de rouler aux hydrocarbures ou de consommer des tomates espagnoles». La taxe carbone a fait la preuve de son efficacité au Royaume-Uni où elle a été instaurée en complément du système européen de quota d'émissions, beaucoup plus favorable aux émetteurs de CO2.

En France, il faut rappeler qu'Hollande n'a pas eu le courage politique de résister aux "bonnets rouges" lors de l'installation, sur les autoroutes, de portails permettant de taxer les poids lourds, que le transport aérien bénéficie d'avantages fiscaux exorbitants qui le rendent plus compétitif que le train. L'essentiel de la taxe carbone repose sur les particuliers. Pourtant, Jean Tirole attribue le rejet de la taxe carbone par les français à un "défaut de pédagogie". Nous ne dirons jamais assez combien ce mot est détestable car ses racines grecques, le définissant comme l'enseignement des enfants, traduisent le mépris d'une élite autoproclamée pour le peuple. Il n'y a pas besoin de "pédagogie" pour comprendre la révolte des gilets jaunes contre une taxe carbone dont l'essentiel était supporté par les salariés devant prendre leur voiture pour aller travailler ou les ménages devant se chauffer l'hiver. : il n'y a pas de justice et donc de légitimité à une taxe carbone, qui est régressive (c'est à dire plus élevée pour les ménages à bas revenus) parce que non-appliquée à des secteurs ultra-polluants comme le transport maritime, routier ou aérien, dont les émissions de gaz à effet de serre sont en croissance rapide. Pour rendre cette taxe carbone acceptable, les économistes proposent plusieurs mesures : la première est la fin des exemptions dont bénéficient certains secteurs (routiers, pêcheurs, agriculteurs, taxis) et en particulier l'aviation civile : on ne peut pas continuer à s'abriter derrière la convention de Chicago, qui est à l'origine des exonérations de taxe sur le kérosène aérien, car elle peut être contournée par des accords bilatéraux entre pays. Mais l'aréopage d'économistes oublie tout simplement que les lobbies sont à l’œuvre pour que les lois ne soient pas promulguées contre leurs intérêts. C'est ainsi que la fantomatique loi "Climat et Résilience" a été complètement vidée de la substance qu'avait voulue pour elle la convention citoyenne pour le climat, malgré la promesse du "sans filtre" faite par Macron. 

De plus, il ne faut pas se faire d'illusions : c'est "du sang et des larmes" que nous promet le dispositif de taxe carbone mentionné plus haut : le renchérissement des couts entrainera une augmentation du cout de la vie qui sera d'abord préjudiciable aux plus modestes. C'est pourquoi, ayant tiré les leçons de la crise des Gilets Jaunes, le rapport Tirole-Blanchard préconise de rendre la taxe carbone acceptable en la redistribuant intégralement aux ménages les plus défavorisés. Mais cela signifie qu'il ne faut pas compter sur elle pour générer les recettes nouvelles dont les états ont besoin pour le financement de la R & D nécessaire à la transition écologique.

Les auteurs reconnaissent que de telles mesures de réduction des émissions carbonées appliquées seulement en France n'aurait qu'un effet négligeable sur l'ensemble du monde. Seule une action à l'échelle de l'Europe aurait un effet significatif, d'abord par un effet d'entraînement vis-à-vis des autres pays. Cela se traduirait, pour les auteurs du rapport, par la mise en place d'un mécanisme d'ajustement aux frontières européennes qui alignerait  le prix du carbone sur celui pratiqué à l'intérieur de l'Union. Les députés européens sont  en train de plancher sur un tel mécanisme visant les produits importés, dans le but d'éviter un "dumping environnemental " qui pousserait les entreprises à délocaliser encore et toujours vers les pays où, en plus du coût du travail moins élevé, l'absence de taxe carbone aurait un effet incitatif.
Déjà aujourd'hui, la France est parmi les pays qui produisent l'électricité la plus décarbonée, grâce à la part du nucléaire dans notre production nationale. Le rapport reconnaît la nécessité de produire beaucoup plus d'électricité pour répondre à l'accroissement de la demande liée à l'électrification du parc automobile, aux bâtiments dotés de pompes à chaleur, à la production d'hydrogène. Les besoins vont augmenter de façon colossale et les risques de rupture sont réels, car l'électricité produite devra être décarbonée. Les auteurs préconisent donc l'utilisation du gaz comme un "moindre mal" par rapport au charbon et le maintien de la part du nucléaire. On peut regretter que, de son propre aveu, la commission n'ait pas disposé de l'expertise nécessaire pour évoquer diverses questions (technologies, durée de vie des centrales existantes, coût et fiabilité, stockage des déchets radioactifs, etc.). C'est là que la présence d'experts du secteur aurait été nécessaire et leur absence réduit cette part du rapport à un simple alignement sur la volonté de l’Élysée de continuer à faire du nucléaire le fer de lance de la politique énergétique française, malgré Tchernobyl et Fukushima.

Même s'il y a quelques idées intéressantes dans ce rapport, il apparaît néanmoins pour ce qu'il est : un exercice vide de sens en raison de l'entre-soi des économistes, de l'absence d'expertise qui en résulte, de la simultanéité avec la loi "climat et résilience" qui a déjà décidé de l'immobilisme à venir. C'est un rapport insipide, inodore et incolore, qui méconnait complètement l'urgence climatique, qui évite soigneusement les sujets qui fâchent, par exemple au sujet des mesures fiscales refusées par le pouvoir pour favoriser le ferroviaire par rapport au transport aérien. Ses propositions méconnaissent largement l'influence des lobbies qui pèsent très lourdement sur les décisions du pouvoir. En résumé, il ne faut y voir qu'un exercice de plus d'écoblanchiment voulu par le Pouvoir.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Migrations
Husain, Shahwali, Maryam... : ces vies englouties au large de Calais
Qui sont les vingt-sept hommes, femmes et enfants qui ont péri dans la Manche en tentant de rallier la Grande-Bretagne ? Il faudra des semaines, voire des mois pour les identifier formellement. Pour l’heure, Mediapart a réuni les visages de dix de ces exilés, afghans et kurdes irakiens, portés disparus depuis le naufrage du 24 novembre.
par Sarah Brethes (avec Sheerazad Chekaik-Chaila)
Journal
2022 : contrer les vents mauvais
« À l’air libre » spécial ce soir : d’abord, nous recevrons la rappeuse Casey pour un grand entretien. Puis Chloé Gerbier, Romain Coussin, et « Max », activistes et syndicalistes en lutte seront sur notre plateau. Enfin, nous accueillerons les représentants de trois candidats de gauche à l'élection présidentielle : Manuel Bompard, Sophie Taillé-Polian et Cédric van Styvendael.
par à l’air libre
Journal
LR : un duel Ciotti-Pécresse au second tour
Éric Ciotti est arrivé en tête du premier tour du congrès organisé par Les Républicains pour désigner leur candidat ou leur candidate à l’élection présidentielle. Au second tour, il affrontera Valérie Pécresse, qui a déjà reçu le soutien des éliminés Xavier Bertrand, Michel Barnier et Philippe Juvin.
par Ilyes Ramdani
Journal — Justice
La justice révoque le sursis de Claude Guéant, le procès des sondages de l’Élysée rouvert
La justice vient de révoquer en partie le sursis et la liberté conditionnelle dont l’ancien bras droit de Nicolas Sarkozy avait bénéficié après sa condamnation dans le scandale des « primes » du ministère de l’intérieur. Cette décision provoque la réouverture du procès des sondages de l’Élysée : le tribunal estime que Claude Guéant n’a peut-être pas tout dit lors des audiences sur sa situation personnelle.
par Fabrice Arfi et Michel Deléan

La sélection du Club

Billet de blog
Le bocal de la mélancolie
Eric Zemmour prétend s’adresser à vous, à moi, ses compatriotes, à travers son clip de candidat. Vraiment ? Je lui réponds avec ses mots, ses phrases, un lien vidéo, et quelques ajouts de mon cru.
par Claire Ze
Billet d’édition
2022, ma première fois électorale
Voter ou ne pas voter, telle est la déraison.
par Joseph Siraudeau
Billet de blog
« Nous, abstentionnistes » par Yves Raynaud (3)
Voter est un droit acquis de haute lutte et souvent à l'issue d'affrontements sanglants ; c'est aussi un devoir citoyen dans la mesure où la démocratie fonctionne normalement en respectant les divergences et les minorités. Mais voter devient un casse-tête lorsque le système tout entier est perverti et faussé par des règles iniques...
par Vingtras
Billet de blog
L'extrême droite a un boulevard : à nous d'ériger des barricades
Un spectre hante la France… celui d’un pays fantasmé, réifié par une vision rance, une France qui n’a sûrement existé, justement, que dans les films ou dans les rêves. Une France muséale avec son glorieux patrimoine, et moi je me souviens d’un ami américain visitant Versailles : « je comprends mieux la Révolution française ! »
par Ysé Sorel