Europacity : "sans fin sur le métier remettez votre ouvrage"

A l'énoncé des nouvelles exigences gouvernementales, on peut se demander pourquoi l’État et la région se donnent tant de peine pour faire annuler la décision du Tribunal Administratif invalidant la création de la ZAC du triangle de Gonesse.

 Après l'éventuel dépôt sur le triangle des déchets émanant des travaux de la ligne 17, c'est à un nouveau coup tordu auquel nous sommes confrontés : en pleine période de vacances (procédé habituel en politique quand on veut faire passer une mesure à la sauvette), l’État dépose auprès des tribunaux une demande de sursis à exécution au jugement du Tribunal Administratif invalidant l'arrêté préfectoral de création de ZAC. Le but de la manœuvre est clair : maintenant que le rapporteur a donné un avis favorable à la déclaration d'utilité publique, ce jugement du 6 mai est le seul obstacle à l'expropriation des terres agricoles sur lesquelles doit s'implanter le futur EuropaCity et l'audience d'appel ne doit pas avoir lieu avant le deuxième semestre 2019,  Le sursis à exécution lèverait cette contrainte, pour le plus grand bonheur de ceux qui spéculent sur ces terres.

Mais, en même temps, que cherche l'état en soufflant le chaud et le froid ? Car il demande aussi à EuropaCity de "revoir sa copie"  : d'abord en matière d'environnement, ce qui est une façon de donner raison au jugement cité plus haut, mais également en ce qui concerne les implications sociales du projet et le rythme de création des boutiques. Avec une injonction qui est en même temps un aveu de la part du PDG de Grand Paris Aménagement (GPA) : "Ce projet, nous sommes disposés à le réaliser, mais seulement si ses qualités sont démontrées. Or on n'y est pas encore."

Il s'agit d'abord de "maîtriser l'empreinte carbone et la consommation du sol". Le parc des neiges, avec sa piste artificielle, est dans le collimateur comme un des éléments les plus énergivores du projet et pourrait être abandonné. La production est la consommation d'électricité devrait être mutualisée à l'échelle de toute la ZAC, qui n'englobera pas seulement les 70 hectares d'EuropaCity, mais s'étendra sur 300 hectares de terres sacrifiées à la boulimie des affairistes. Quant à la consommation des sols, cela semble être une nouveauté pour Benoît Chang qui déclare avec une mauvaise foi confondante: "la consommation du sol, c'est un sujet de discussion nouveau" !!! A-t-il lu les cahiers d'acteurs du débat public ? A-t-il jamais entndu les arguments du CPTG ? Il n'y a pas de meilleure façon d'avouer qu'il n'a jamais écouté les opposants au projet.

Des exigences nouvelles sur le plan de l'emploi : en effet, l’État souhaite la mise en place d'une charte "contraignante", sur le modèle de la charte Solidéo des jeux olympiques de 2024, qui impose que 10% des heures travaillées des futurs marchés soit dédiées à des personnes éloignées de l'emploi, avec comité de surveillance et sanctions à l'appui. Mais comme il ne s'agit de rien d'autre qu'un pourcentage par rapport au nombre d'emplois créés, on peut douter que ce souhait constitue réellement une incitation contraignante à tenir les engagements pris par EuropaCity.

Enfin, pour répondre aux inquiétudes concernant la destruction des commerces de proximité, EuropaCity devrait ouvrir avec un nombre limité de commerces, de nature elle aussi bien définie. Ceci, souligne le Monde, risque de compromettre l'équilibre économique du projet.

A cette série d'exigences fait écho le discours récent de Valérie Pécresse, qui mentionne en préalable : "on ne peut pas être contre un projet qui amènerait des milliers d'emplois et des milliards d'investissement sur le territoire de Gonesse où nous avons un tel problème de chômage", avant d''énoncer "plusieurs points de vigilance qui, aujourd'hui, ne sont pas satisfaits" : sur la question des transports ; préservation des espaces naturels ; préservation des commerces de proximité (pas de commerces alimentaires dans l'enceinte d'EuropaCity). Les souhaits des autorités  semblent tellement contraires à la nature du projet qu'on ne voit pas comment le concepteur pourrait les satisfaire.  L’État et la Région  risquent donc de se voir confrontées très prochainement à un choix entre le mirage des emplois créés et les considérations environnementales dont elles reconnaissent aujourd'hui la justesse. Ces nouvelles préconisations ressemblent donc à un replâtrage qui n'a aucune chance de convaincre  les opposants au projet : Bernard Loup, président du CPTG, a déjà commenté qu'il ne fallait pas amender le projet, mais l'abandonner.

Ces exigences pourraient donner lieu à une nouvelle version du projet, une de plus ! La grotesque devise d'EuropaCity pourrait donc être : "sans fin sur le métier, remettez votre ouvrage" !

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Il faut également mentionner une lettre ouverte du collectif inCOPruptibles - celui là même qui a publié il y a quelques mois un rapport accablant sur l'impact environnemental d'EuropaCity - qui écrit à Vianney Mulliez pour répondre à trois arguments de David Lebon, énoncés au cours du débat avec le vice-président du CPTG organisé par Médiapart.
- Il prétend que "la raison de visite des gens qui viennent en avion n'est pas Europacity". Dans son souci de se défausser sur la fréquentation touristique de l'impact carbone des transports en avion liés à EuropaCity, il entre en contradiction avec le dossier du maître d'ouvrage, qui voudrait faire d'EuropaCity "une destination complète pour un court séjour". La lettre mentionne l'exemple d'une famille de Manchester qui, en quelques heures, de porte à porte, pourrait être à Europacity et y passer le week-end. Le rapport cité plus haut mentionne d'ailleurs que sans les visiteurs qui viennent en avion, l'objectif affiché de 30 millions de visiteurs par an n'est pas réaliste (voir le graphique ci-dessus concernant le mode de déplacement des visiteurs). De plus, monsieur Lebon s'est-il rendu compte qu'en énonçant cette "vérité", il se tirait une balle dans le pied ? Car si les visiteurs internationaux ne viennent pas pour Europacity, celui-ci aura un impact négligeable sur le chiffre d'affaire lié au tourisme. Alors pourquoi construire un centre avec des boutiques de luxe qui,

Source : rapport inCOPruptibles Source : rapport inCOPruptibles
de surcroît, entreront en concurrence avec celles de la capitale ?
- Décidément, monsieur Lebon n'est pas à une contradiction près, lorsqu'il affirme qu'EuropaCity participe à une diversification des parcours qui devrait attirer 100 millions de touristes en France. Si c'est le cas, l'impact carbone lié à la fréquentation d'EuropaCity est bien à mettre au compte du complexe. Pour "honorer" les engagements pris à la COP21, on réalise le tour de force de concentrer, sur 70 hectares, un impact carbone équivalent à une ville de 140000 habitants, qui fait plus que doubler celui du groupe Auchan dans sa totalité (voir graphique ci dessus) !!! A tel point qu'une tribune de Libération pose la question : "Avec EuropaCity, la France va-t-elle sortir des accords de Paris ?" et rappelle que, s'agissant du seul triangle de Gonesse, EuropaCity, avec ses 70 hectares, n'est pas seul en cause : avec le quartier d'affaires qui doit être créé sur le triangle, c'est en réalité 300 hectares de sol qui sont voués à l'artificialisation (voir plan ci dessous)
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Cela nous amène à la question du "saucissonnage" des débats : Chantal Jouanno, qui vient d'accéder à la présidence de la Commission Nationale du Débat Public (CNDP), constate que les projets EuropaCity; CDG express, ligne 17, infrastructures olympiques "ont tous fait l'objet de concertations ou de débats publics, mais leur cohérence n'a jamais été débattue". Ce saucissonnage, est dénoncé depuis des années par le CPTG, qui se réjouit donc de voir la CNDP préconiser un débat public concernant les projets d'aménagement sur l'ensemble du territoire, y compris EuropaCity.
Les directives européennes rendant obligatoires les études d'impact des projets d'équipement. La cour de justice européenne précise que "l'objectif de la réglementation ne saurait être détourné par un fractionnement des projets". Le saucissonnage est donc contraire à la législation européenne et ce serait une base juridique pour porter le débat devant les juridictions européennes.

 

 

 

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