Europacity : alerte coups tordus

Incapables d'apporter des arguments de fond au feu des critiques, les concepteurs du projet Europacity et le Gouvernement qui les soutient veulent passer en force, en faisant du triangle de Gonesse la poubelle des déchets du Grand Paris. C'est une façon de couper court aux oppositions : ce serait la fin des terres agricoles du triangle et il n'y aurait plus rien à défendre.

Malgré le poids de leurs moyens, la communication des concepteurs du triangle de Gonesse est une ineptie à l'état pur. Pas du tout sûrs de gagner par les voies juridiques, l'Etat et Immochan ont maintenant recours à la stratégie du fait accompli.

C'est, en effet, une menace que l'on n'attendait pas : Médiapart nous apprend que dès l'année prochaine, les déblais des lignes 16 et 17 du Grand Paris seront entassés sur le triangle de Gonesse, les terres ainsi polluées perdant immédiatement et définitivement leur valeur agricole. On comprend mieux ainsi pourquoi l’État a fait appel de la décision prise en mars par le tribunal administratif, qui annulait le décret préfectoral de création de la ZAC (zone d'aménagement concerté) du triangle de Gonesse. On comprend également les certitudes affichées par Vianney Mulliez concernant la réalisation du projet.

Le débat public avait déjà révélé une opposition majoritaire au projet Europacity. Depuis, cette opposition n'a fait que s'amplifier au fil des déclarations, études et rapports concernant l'opportunité de modifier le plan local d'urbanisme et l'impact carbone du projet : c'est d'abord la réponse de Nicolas Hulot à Jade Lindgaard (journaliste de Médiapart) qui lui demande s'il juge le projet Europacity compatible avec les objectifs de la COP21 ("La réponse peut être très courte. La réponse est non. Cette gourmandise que nous avons à consommer des terres agricoles et à artificialiser les sols en général est incompatible avec nos objectifs. Il faut qu’on sorte de la folie des grandeurs. ". La liste des avis négatifs contre le projet est impressionnante (autorité environnementale, commission départementale de la préservation des espaces naturels, chambre régionale d'agriculture, associations de commerçants), suivis d'un premier rapport défavorable à la modification du PLU.  Malheureusement, aucun de ces documents n'est juridiquement contraignant, ce que ne manque pas de rappeler le conseil municipal de Gonesse par le vote du nouveau PLU.

Un autre rapport concernant la déclaration d'utilité publique aurait dû être rendu en mars. Nous avons, dans une autre contribution, détaillé  les raisons pour lesquelles le label "utilité publique" ne doit en aucun cas être accordé à ce projet. Mais le rapporteur traîne des pieds pour des raisons indéterminées. Enfin, une étude de l'association incopruptibles démontre, méthodologie à l'appui (ce que n'a jamais fait Immochan qui se contente d'affirmer), que le bilan carbone du seul Europacity équivaut à celui de 150 centres commerciaux ! Les propos de Nicolas Hulot se trouvent ainsi confortés.

Au mois de mars, un gros pavé judiciaire a été jeté dans le marigot d'Europacity, avec l'annulation par le tribunal administratif de l'arrêté prefectoral portant création d'une ZAC sur le triangle de Gonesse, au motif que les études d'impact sur l'environnement étaient insuffisantes. Ce n'est pas l'annulation définitive, mais une injonction aux promoteurs d'Europacity de revoir leur copie. Il est plus que probable qu'ils en sont incapables, car ils devraient faire une nouvelle étude avec une méthodologie rigoureuse et que celle-ci aboutirait aux mêmes conclusions que l'étude "empreinte carbone" énoncée plus haut. Et ce n'est pas le verbiage des Lebon and Co qui pourra en tenir lieu.

L'Etat vient de démontrer qu'il soutenait toujours le projet en faisant appel de la décision du Tribunal Administratif. La raison en est donnée outre-Manche, par l'article du journal britannique en ligne Gardian, qui présente Macron comme un président "pro-affaires", qui entend remplacer le potentiel industriel de la France qu'il a bradé par un potentiel touristique impliquant le développement simultané d'Eurodisney, du parc Astérix et d'Europacity dans la seule région parisienne, au risque que l'offre dépasse la demande. Bien entendu, il n'est question ni de tenir compte des mises en garde de Nicolas Hulot ("Si on continue de consommer avec une telle gourmandise nos terres agricoles, un moment se posera la question de la souveraineté alimentaire"),  ni d'agir en conformité avec les accords de la COP21. Trump a toutes les raisons de rigoler lorsque notre président lui fait la morale à ce sujet ! La conduite des affaires est décidément trop sérieuse pour être confiée à une classe politique pour laquelle rien n'est cohérent !

L'appel n'étant pas suspensif de la décision de la première instance, la décision préfectorale de création de la ZAC ne peut pas s'appliquer avant un nouveau jugement, ce qui pourrait renvoyer aux calendes grecques le feu vert à Europacity. A moins que le Gouvernement, dont on connaît la conception très particulière de la séparation des pouvoirs, ne fasse pression pour accélérer la procédure et obtenir un jugement, favorable de préférence.

La transformation des terres de Gonesse en poubelle du grand Paris serait un casus belli, devant laquelle il n'y aurait pas d'autre solution que d'ériger les terres agricoles en ZAD. Ce serait alors enclencher un scénario comme celui de Sivens, de Notre-Dame-des-Landes ou Bure. Les politiques enverraient alors leurs chiens de garde armés de grenades offensives qui tuent ou qui mutilent, car c'est finalement ce qu'ils savent le mieux faire. Plutôt que d'en arriver là, ne serait-il pas mieux de couper court aux manipulations d'Immochan et de se mettre enfin à l'écoute des citoyens ?

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