Le "grand" débat : incohérence et imposture

Il y a loin des discours aux actes, c'est le propre de la politique. La lettre du Président en introduction du grand débat est empreinte de ces bonnes intentions dont il est dit qu'elles sont les pavés de l'enfer. Mais rien à voir avec la politique que nous subissons depuis un an et demi ! Nous relevons ici quelques points qui devront faire débat.

La lettre du Président à tous les français, en introduction du grand débat, est d'abord un "état des lieux" en forme de cocorico sonore : La France est, de toutes les nations, "une des plus fraternelles et des plus égalitaires", grâce à une fiscalité redistributive que pourtant, paradoxalement, il s'acharne à détruire depuis qu'il est au pouvoir : les retraites, "financées par ceux qui travaillent", vont faire l'objet d'une vaste réforme dont le but évident est de diminuer les prestations ; l'impôt sur le revenu "réduit les inégalités", mais seuls les revenus du travail sont imposés " plein pot", les revenus du capital échappant à la progressivité par l'instauration d'un prélèvement forfaitaire à 30%. Il cite le chômage comme "aléa de la vie", mais s'acharne à décrire les chômeurs comme des fainéants et des profiteurs, qu'il faut mettre au pas en durcissant les conditions d'accès à l'assurance chômage ; il parle également de santé, d'éducation et de justice, "accessibles à tous indépendamment de la situation et de la fortune", alors que ces secteurs sont peu à peu détruits par le manque de moyens.

Cette lettre est aussi une déclaration d'intention : il dit "partager l'impatience" exprimée par les Gilets Jaunes au cours de leur mouvement, "parce que les impôts sont trop élevés, les services publics trop éloignés, les salaires trop faibles pour que certains puissent vivre dignement". Il faut d'abord relever qu'il a fallu la révolte pour que le Président, qui jusqu'à maintenant traitait ces problèmes par l'insulte et le mépris, prenne conscience de ces évidences. Car qui a augmenté les impôts et taxes au delà du supportable, sauf pour les riches actionnaires qui, année après année, touchent toujours plus de dividendes sur les bénéfices des entreprises (le CICE, accordé sans aucune contrepartie et récemment transformé en baisse de charges pérenne pour les entreprises, aura au moins servi à ça !) ? Qui décide de fermer des écoles, des lignes de voies ferrées, des maternités, etc. dans les endroits les plus reculés ? Qui a détruit par ordonnances, sans même une consultation des syndicats digne de ce nom, l'essentiel des garanties fournies par le code du travail, donnant au Patronat toute latitude pour  précariser, sinon ce Président qui prétend pourtant que "la lutte contre le chômage doit être notre grande priorité" ?  Ce "partage de l'impatience" exprimé trop peu et trop tard est surtout le signe d'une absence totale d'autocritique et sonne comme une vaste hypocrisie !

"Pour moi, il n'y a pas de question interdites", nous dit le Président. Mais des "lignes rouges" déjà posées par le Gouvernement en tiennent lieu   il Il n'est pas question de revenir sur la suppression de l'ISF et l'imposition forfaitaire à 30% pour les plus riches, alors que ces mesures sont à la racine du mécontentement. Le président prétend vouloir la justice fiscale, alors qu'il ne renonce à aucune des mesures institutionnalisant l'injustice dénoncée par les "Gilets Jaunes".

Le thème de la fiscalité est crucial, car c'est lui qui a suscité le mouvement des "Gilets Jaunes". La lettre introduit le thème en rappelant d'abord à quoi sert l'impôt. Parmi les évidences énumérées, nous en retiendrons une qui concerne la dette. Il convient de souligner, à ce sujet, que sans la fraude, l'évasion ou "l'optimisation" fiscale, le problème de la dette ne se poserait pas. C'est donc aussi une question de justice fiscale de se combattre, beaucoup plus que cela n'a été fait jusqu'à maintenant, les pratiques qui permettent aux entreprises et aux riches particuliers de "défiscaliser", légalement ou illégalement. Mais cette idée n'est même pas mentionnée dans la lettre présidentielle
il est mentionné que "l'impôt, lorsqu'il est trop élevé, prive notre économie des ressources qui pourraient utilement s'investir dans les entreprises et les travailleurs du fruit de leurs efforts", mais "qu'on ne peut poursuivre les baisses d'impôt sans baisser le niveau global de notre dépense publique".
Déjà, on peut dire que parler de "poursuivre" les baisses d'impôts est totalement inapproprié, car, à l'exception des 1% les plus riches et des entreprises, les impôts et taxes n'ont cessé d'augmenter et c'est même la raison profonde de la situation insurrectionnelle que nous vivons depuis trois mois. Ensuite, il ne suffit pas de demander "quels impôts il faut baisser en priorité". Car la question globale est celle de l'équilibre budgétaire et, à ce sujet, Macron ne nous a toujours pas dit comment il financera les "largesses" qu'il a récemment octroyées. Il faudrait donc aussi se demander quels impôts il faudrait augmenter en priorité, ce qui nous ramène à la baisse de l'ISF et au CICE, dont le rétablissement pour le premier et la suppression pour le second permettraient de financer les mesures Macron. Au lieu de cela, le Gouvernement envisage de récupérer 5 milliards de compensation aux mairies en renonçant à une mesure qu'il avait pourtant promise, la suppression généralisée de la taxe d'habitation. Le simple fait de vouloir la maintenir pour les "20% les plus riches" témoigne encore une fois de plus, d'une volonté de solliciter toujours plus souvent et toujours plus fort, des classes moyennes et des retraités aisés, déjà largement mis à contribution par les mesures prises jusqu'alors. Cette paupérisation programmée des classes moyennes nous concerne tous : il n'y aura plus "d'ascenseur social" censé permettre aux classes populaires d'espérer s'élever dans l'échelle sociale, car l'expression elle-même est vidée de son sens quand tout le monde habite au rez-de-chaussée, sauf, comme sous Louis XIV, une classe de privilégiés très riches et exemptés d'impôts.
Tout ceci nous ramène aux mesures envers le 1% les plus riches, que Macron prétend cependant exclure du débat !

Oyez, braves gens, l'incroyable nouvelle ! Le Gouvernement qui a "usé" Nicolas Hulot au point de le pousser à la démission se préoccupe enfin d'écologie et de transitions énergétique. Nous commencerons par lui demander s'il est cohérent de prétendre lutter contre le réchauffement climatique en taxant les carburants pour les automobiles, alors que les plus gros pollueurs - les transports aériens et maritimes - sont exemptés de taxes. Nous parlerons ensuite d'EuropaCity, ce projet qui réalise la "prouesse" de concentrer sur 70 hectares le bilan carbone d'une ville comme Clermont-Ferrand. C'est pourtant ce projet que le Gouvernement et la Région Ile-de-France soutiennent indéfectiblement, au point de vouloir mettre les opposants devant le fait accompli en construisant dès maintenant la gare qui desservira le complexe, alors que la prolongation de la ligne 17 au delà du Bourget ne sera effective qu'en...2027. Cette absurdité montre que, là encore, les intentions ne sont pas conformes aux actes. Nous parlerons enfin de l'occasion manquée d'être le premier pays européen à interdire le glyphosate, à la suite de l'arbitrage en faveur de Stéphane Travert et contre Nicolas Hulot.

Cela laisse craindre que toute l'opération Grand Débat soit, avant tout, un "coup de com'", dont l'effet d'annonce donnera au citoyen l'illusion qu'il garde le contrôle devant un état aux décisions régaliennes. Néanmoins, la meilleure option est de participer au débat, car le contraire serait laisser le champ libre aux positions "orthodoxes" de l'ultralibéralisme. Et, comme le dit Bertolt Brecht, "qui se bat peut perdre, qui ne se bat pas a déjà perdu".

 

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