En vue de la conférence internationale sur la «coproduction des politiques de sécurité urbaine»

On propose ici quelques suggestions utiles aux adhérents du Forum européen pour la sécurité urbaine et aux participants à la Conférence qui réunira à Barcelone, du 15 au 17 novembre 2017, 250 représentants de villes de 17 pays.

Le Forum européen pour la sécurité urbaine (FESU en français et EFUS en anglais) a été créé en 1987 par Gilbert Bonnemaison (ancien député socialiste très engagé dans la défense des droits fondamentaux) et Michel Marcus, ancien magistrat, qui pendant plus de vingt cinq ans en a été son principal et infatigable animateur, jusqu’à son décès le 10 novembre 2016. La bataille principale entamée par Bonnemaison puis Marcus, deux grands exemples de militants pour une justice effectivement démocratique, était de solliciter les autorités européennes et nationales à privilégier la prévention sociale, voire la gestion pacifique des problèmes et malaises sociaux, plutôt que la répression et les sanctions, misant avant tout sur l’engagement des collectivités locales dans la défense des droits fondamentaux et des politiques sociales.

Depuis, le Forum a continué à susciter l’adhésion partout en Europe, mais l’impact de sa mission reste limité par l’actuelle conjoncture qui depuis 1990, et surtout depuis le 11-Septembre, pousse vers la « tolérance zéro » voire le sécuritarisme souvent raciste et conditionne fortement tous les élus, y compris ceux qui se disent de gauche. 

Dans la continuité des précédentes conférences internationales organisées par le FESU-EFUS à Montréal (1989), Paris (1991), Naples (2000), Saragosse (2006) et Aubervilliers/Saint-Denis (2012), le Forum, le gouvernement de Catalogne et la ville de Barcelone organisent à Barcelone une nouvelle conférence internationale et interdisciplinaire qui aura pour thème la “coproduction des politiques de sécurité urbaine”. La conférence donnera lieu à l’adoption d’un Manifeste, « projet politique commun élaboré par les participants et qui sera nommé d’après le nom des deux autorités hôtes, s’inscrivant dans la continuité des Manifestes adoptés lors des précédentes conférences ».

Le Manifeste d’Aubervilliers et Saint-Denis, en clôture de la conférence internationale, se veut la « plateforme politique sur la sécurité urbaine qui rassemble les valeurs et principes qui fondent son action et celle ses membres ». Ces valeurs et principes se résument en une phrase : « Les collectivités locales européennes privilégient la prévention afin de garantir aux générations futures la sécurité comme droit fondamental et élément indispensable de la qualité de vie dans la ville » et aussi dans l’idée que « les politiques sociales de prévention sont particulièrement efficaces dans la lutte contre la violence et la criminalité. Il nous faut rappeler que la prévention est moins coûteuse non seulement d’un point de vue économique mais aussi social ». Ainsi, l’action de FESU-EFUS « est fondée sur la conviction que la sécurité est un bien commun, dont la production doit impliquer l’ensemble des acteurs de la vie urbaine et qui s’appuie sur un équilibre entre prévention, sanction et cohésion sociale ». Les thèmes de cette nouvelle conférence de Barcelone sont « la prévention de la radicalisation violente, la lutte contre les discriminations, la prévention des violences faites aux femmes, l’aide aux victimes mais aussi l’aménagement de l’espace public, la gestion de la vie nocturne, etc.».

Il va sans dire que cette conférence est une bonne chose par rapport à la dérive à droite de nombre d’élus, pas seulement de droite. Dans presque tous les pays, une bonne partie sinon la majorité des élus qui étaient de gauche adopte désormais des discours, attitudes et comportements ouvertement de droite ; cela non seulement contre le terrorisme qui les conduit à soupçonner même les réfugiés, mais aussi à propos de ce qu’on appelle le « décor, la morale et l’hygiène », les soi-disant « incivilités urbaines » habituellement attribuées aux jeunes des banlieues, voire aux enfants d’immigrés et aux immigrés dits « clandestins ». Cela dit, tandis qu’une bonne partie de l’Europe soutient un durcissement du prohibitionnisme raciste des migrations (lire ici, et ), un grand nombre de villes ont rejoint le réseau mondial des villes antiracistes et contre ce prohibitionnisme. Après Barcelone, New York a déjà organisé le NYC Immigrant Heritage Week, Boston l’Immigrant Heritage Month-I am an Immigrant ; le maire de Chicago, Rahm Emanuel, a lancé le compte Twitter @ChiNewAmericans pour souhaiter la bienvenue aux migrants, Madrid est en train d’organiser une manif comme celle de Milan. A ce réseau ont adhéré aussi Londres, Amsterdam, Athènes, Berlin, Grandsk, Los Angeles, Montreal, Paris, Stockholm, Toronto, Varsovie.

Or, force est de constater que les discours et les actions du FESU-EFUS et de ses adhérents non seulement maintiennent un profil très modéré, ce qui est compréhensible, mais surtout ne donnent pas la priorité qui devrait être accordée à un gouvernement de la sécurité effectivement démocratique. Cette priorité est la protection des droits fondamentaux de tous les habitants de la ville (et non seulement des résidents) ce qui, tout d’abord, veut dire la protection face aux risques sanitaires et environnementaux et aux risques économiques. Un gouvernement de la ville effectivement démocratique devrait agir tout d’abord contre ces risques, c'est-à-dire contre ce qui provoque le plus grand nombre de décès (notamment pour cancers et autres maladies provoquées par la pollution, les émissions toxiques de nombre d’activités industrielles etc.) et contre les spéculations financières-immobilières et leurs désastres et les économies souterraines qui produisent néo-esclavagisme, traitement criminel des déchets, évasion des contributions sociales et fraude fiscale et aussi les intrigues entre activités légales et criminalité organisée ou mafias.

C’est autour de la lutte contre ces risques que les collectivités locales pourraient vraiment entamer une forte et quotidienne coopération avec les habitants et toutes les institutions sociales locales et nationales. Alors, le discours sur la prévention ne doit pas se limiter uniquement à la prévention sociale, voir aux réponses sociales face aux soi-disant déviances et/ou délinquance de quelques jeunes et marginaux. Et l’on sait très bien que sans assainissement / récupération / rénovation, on ne peut pas installer la prévention, ni pour ce qui concerne les risques sanitaires-environnementaux, ni pour ce qui est des économies souterraines et non plus pour ce qui concerne les soi disant déviance ou la dégradation des espaces publics. Et l’assainissement et ensuite la prévention peuvent produire un grand nombre d’emplois et en plus un travail tourné vers le futur de la société.

Voilà alors qu’on peut mieux comprendre que l’un des enjeux cruciaux du gouvernement local concerne la police municipale. La dérive sécuritaire qui s’est imposée un peu partout en Europe a poussé les polices municipales à s’aligner sur l’orientation unilatérale des polices nationales, c'est-à-dire à devenir des sortes d’auxiliaires dans la lutte contre le terrorisme et, pire, contre l’immigration dite clandestine et encore contre les fausses insécurités (lire ici et ). Comme le souligne Laurent Mucchielli (lire ici et voir son blog sur Mediapart) ainsi que d’autres recherches dans d’autres pays, cette dérive a parfois conduit à une véritable « distraction » de l’attention, des moyens et des forces jusqu’à perdre de vue, voire délaisser les tâches propres aux polices municipales (ce qui en partie concerne aussi les polices nationales).

C’est par exemple sur ce point qu’il serait très important que le FESU-EFUS et les élus qui y adhèrent appellent à respecter les principes et les buts de la mission des polices locales, à savoir tout d’abord la protection des habitants contre tout ce qui est nocif à la santé publique, donc la lutte contre toutes les sources de pollution (dont le traitement illicite des déchets toxiques) et la lutte contre les économies souterraines et le néo-esclavagisme qui provoque des graves dommages aux collectivité locales. Il faudrait rappeler avec force que les polices et la justice tout d’abord devraient fournir secours aux victimes (y compris les immigrés irréguliers), protéger la vie même des habitants, et entre autres protéger les femmes (immigrées et autochtones) frappées par le harcèlement et les violences sexuelles qui sont typiques des emplois précaires, semi-précaires et néo-esclaves.

Bref, la promotion d’une sécurité qui se veut effectivement démocratique devrait rétablir le respect rigoureux des missions des collectivités locales comme de tout Etat de droit dit démocratique : la protection de la vie de la population et donc des victimes de toutes sortes d’attente à la vie. Rappelons-le : chaque année dans les villes européennes on meurt surtout à cause des cancers provoqués par la pollution et les émissions toxiques et à cause de conditions de vie et de travail qui sont celles du néo-esclavagisme.

Il est sans doute indiscutable que le terrorisme est une menace très très grave; mais des polices et une justice qui agissent uniquement contre cette menace et négligent ce qui produit davantage de victimes sont évidemment phagocytées par la logique instrumentale qui cache les véritables insécurités, méprise les victimes et occulte leurs responsables. La «distraction de masse» qui s’est affirmée surtout depuis les attentats terroristes en Europe a eu la terrible force pervasive de distraire même les gens de sincèrement gauche. Les questions de la sécurité méritent de plus en plus le maximum d’attention et rigueur. Il sera assez difficile renverser l’alignement à la logique sécuritaire qui domine ce domaine, mais il est possible faire avancer des pratiques plus humaines et plus attentives aux attentes de la majorité de la population. Et pour ce faire il est possible miser sur la coopération entre les vrais démocrates parmi les habitants, les comités pour la défense de la santé publique, les policiers, les juges et les professionnels des agences de prévention et contrôle (à commencer par les inspecteurs du travail, de la santé, de la protection civile etc.). Bon travail et nos meilleurs vœux aux participants à la conférence de Barcelone !

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