Domination masculine : elle crève les yeux jusqu'à en être invisible

Comment combattre le sexisme sans le voir pour ce qu’il est dans sa complexité ? Un rapport de domination qui profite globalement aux hommes au détriment des femmes. Mais pas seulement. C’est une domination qui se fait accepter en éduquant différemment les deux sexes : elle repose sur des stéréotypes variables – parce que créés en fonction du contexte historique –, limitant et infériorisant les femmes. Une domination qui se transmet sans même la nécessité d’un programme politique : ces stéréotypes s’en chargent, intégrés et transmis par les hommes comme par les femmes (c’est le sexisme ordinaire, « inconscient »). Une domination qui peut se passer de la haine et de la misogynie, sauf quand la résistance est trop forte, mais qui se sert aussi de ce à quoi on a beaucoup plus de mal à l’associer chez nous : une violence physique et sexuelle d’une ampleur terrifiante à l’égard des enfants et des femmes[1]. Et la plus grande force de cette domination, bien sûr, c’est de ne pas être identifiée comme telle.

Une chose est certaine : on ne pourra combattre efficacement le sexisme sans être conscient-e-s de tout cela. On ne peut pas rester sur l’idée que le sexisme ne concerne que ceux qui méprisent les femmes ou les considèrent comme inférieures. Sans quoi on arrivera à la même impasse qu’une lutte contre le racisme qui se place sur le terrain de la valorisation de la différence contre la haine[2].

La domination masculine : omniprésente et invisible

Il faut nommer cette domination pour montrer une violence qui s’exerce d’autant plus facilement qu’elle n’est pas identifiée : « la domination masculine[3] ». Ce que les féministes des années 1970 ont appelé le « patriarcat » : une « forme d’organisation sociale dans laquelle l’homme exerce le pouvoir dans le domaine politique, économique, religieux, ou détient le rôle dominant au sein de la famille, par rapport à la femme[4]. »

On pourrait penser que les chiffres des observateurs, les analyses des chercheurs sur les inégalités entre femmes et hommes établissent clairement aujourd’hui l’existence, ou plutôt la permanence, de la domination masculine, tant ils sont accablants, tant les inégalités sont criantes – et pas seulement, comme certain-e-s voudraient nous le faire croire, dans des pays qui ne partageraient pas nos « valeurs[5] » (cf. article précédent : « Pourquoi nous avons besoin du féminisme en France au XXIe siècle ») –, tant elles sont aussi dans la continuité d’une histoire largement étudiée[6]. L’évolution du droit est déjà éloquente à cet égard[7].

Mais non, c’est toujours un sujet de débat. On a sous les yeux, tous les jours, dans tous les domaines, les effets et les mécanismes même de cette domination. Et on ne la voit pas, on ne peut pas, on ne veut pas la voir comme telle. Plus exactement, son omniprésence nous aveugle[8].

Pourtant, qu’on commence à la voir, et c’est un choc : la domination masculine est partout. Dans notre langue quotidienne, dans notre manière de porter un bébé de sexe féminin ou masculin, dans la galanterie, dans le « je » philosophique[9], dans la manière de faire l’histoire, dans la négation de cette domination, et jusque dans les conquêtes des femmes, quand elles se retournent contre elles[10].

Sexisme et racisme : une histoire de hiérarchisations opportunistes

La question des inégalités est extrêmement complexe, et à défaut de tout comprendre et d’en déterminer le point d’origine, on peut commencer par regarder les faits aujourd’hui, puis par identifier et nommer non pas seulement les personnes discriminées, mais aussi les bénéficiaires de leur discrimination. Ne serait-ce que pour mesurer que nous sommes toutes et tous partie prenante de la domination masculine. Que le sexisme n’est pas qu’une affaire de femmes, tout comme le racisme n’est pas qu’une affaire de personnes racisées, que l’homophobie n’est pas qu’une affaire de personnes homosexuelles ou que la domination de classes n’est pas que l’affaire des pauvres. Bref, que les dominations ne sont pas que l’affaire des personnes qui les subissent (même si elles sont concernées en premier lieu et qu’elles en connaissent mieux les effets), mais bien également celle des personnes qui en bénéficient.

Le parallèle avec le racisme s’impose pour comprendre le sexisme. D’une part parce que sexisme et racisme sont des idéologies qui ont beaucoup en commun, le sexisme pouvant être vu comme un racisme[11]. C’est d’ailleurs par analogie avec le terme « racisme » que le terme « sexisme[12] » a été créé[13], tous deux fondant la discrimination sur une différence « naturelle ». D’autre part parce qu’ils ont entretenu des rapports très étroits dans l’histoire, l’un servant l’autre[14], l’un s’ajoutant à l’autre, comme toute discrimination est susceptible de s’ajouter à une autre, et le sexisme en particulier, puisque les femmes sont présentes dans tous les groupes.

Nous sommes si imprégné-es de différences construites qu’elles nous semblent « naturelles ». Aujourd’hui, on croit observer et on considère donc que par nature les petits garçons sont plus remuants, les hommes plus violents, les petites filles préfèrent les activités calmes comme la lecture, les femmes sont plus attentionnées.

Mais cette « nature » ne tient pas, quand elle varie selon les époques, selon les sociétés, selon les lieux, quand elle est inculquée à grand renfort de rappels à l’« ordre » (comment peut-on rappeler quelqu’un à sa vraie « nature », à l’« ordre naturel » – « Une fille c’est comme ça, un garçon ce n’est pas comme ça » – sinon au prix d’un renversement des termes et de la logique ?). Bref, quand elle est le produit non seulement d’une société, d’un temps et d’un lieu donnés, mais aussi de rapports de domination particuliers qu’elle sert à justifier.

Le racisme et le sexisme sont deux idéologies qui « naturalisent » les différences de statut, de pouvoir, entre blancs et non-blancs, entre hommes et femmes. Ils cherchent dans le corps des qualités, positives ou négatives, qui expliqueraient ces différences de place dans la société. Ces différences physiques, psychologiques, comportementales liées au corps seraient anhistoriques, elles auraient existé de tout temps et expliqueraient les différences de statut et de pouvoir rencontrées aujourd’hui[15] ? Il suffit d’un détour par l’histoire pour voir qu’elles ont été créées sur mesure pour servir les dominations. Il faut regarder comment ces discours se sont construits pour pouvoir les « déconstruire », en vérifier et en dévoiler le caractère opportuniste[16].

Une exemple : au XVIIe siècle, explique la philosophe Elsa Dorlin[17], les Français, hommes blancs, ont légitimé l’infériorité décrétée des femmes (c’est-à-dire de toutes les femmes par rapport à tous les hommes) par le prétexte d’une prédisposition importante aux maladies[18]. Ce critère était apporté par la médecine dite humorale. À l’époque coloniale, ils se sont trouvés confrontés aux limites de leur discours devant de nouveaux besoins : il fallait légitimer la distinction entre citoyens français et sujets de l’Empire.

Des stéréotypes infériorisants avaient été associés à la couleur de peau pour décréter la supériorité des blancs sur les noirs. Mais qu’en était-il des femmes blanches par rapport aux hommes noirs ? La justification sexiste et la justification raciste ne pouvaient cohabiter sans s’invalider l’une l’autre. La réponse s’est trouvée dans la création de stéréotypes spécifiques, visant d’un côté les femmes blanches et de l’autre les femmes noires. La femme blanche est déclarée très fertile (c’est la « mère de la Nation »), et son caractère maternel lui confère une respectabilité déniée à la femme noire, au corps érotisé, déclarée peu attachée à ses enfants et moins fertile (ça changera au XIXe siècle, où les noir-e-s seront bestialisés – une déshumanisation indissociable des zoos humains[19]).

Pour les besoins de la cause, les femmes blanches, autrefois fragiles, deviennent les héritières d’une santé de fer, tandis que les esclaves, pourtant utilisé-e-s comme force de travail, sont présenté-e-s comme des êtres vulnérables, plus sujets aux maladies, et à la mortalité élevée (une réalité qui s’explique évidemment par les conditions de travail, les maltraitances voire les meurtres dont ils et elles sont victimes). Chacun-e est à sa place pour une « bonne » raison.

Une nouvelle hiérarchie, plus complexe, naît donc en intégrant deux dominations. Elle relègue les personnes noires de sexe féminin au bas de l’échelle de l’humanité, au point qu’on ne les voit plus : « Toutes les femmes sont blanches, tous les Noirs sont hommes, mais nous sommes quelques-unes à être courageuses », titrait une anthologie du black feminism en 1982.

Les besoins de la justification des dominations expliquent ainsi la multiplicité des normes de féminité et de masculinité que l’on connaît, et dont on constate la variabilité à travers l’espace et le temps.

L’« effémination » des hommes racisés au XVIIIe siècle participe de la même logique : on les renvoyait à des traits féminins. On « dévirilise » par exemple les hommes amérindiens en prétendant qu’ils n’ont pas de barbe et que du lait leur coule des seins. À la fin du XIXe siècle, la notion de supériorité raciale est intimement liée à celle de différenciation sexuelle : la « race supérieure » est celle où les différences sexuelles sont le plus marquées[20]

Une prise de conscience difficile : celle de l’identité des dominant-e-s

Groupes biologiques du racisme et du sexisme versus groupes sociaux de l’antiracisme et de l’antisexisme

Il est important de souligner que lorsqu’il est question d’hommes et de femmes dans le contexte de la domination masculine, il est question de groupes sociaux, certes créés au prétexte d’une différence biologique[21], mais non réductibles à cette biologie, toute la difficulté venant de la confusion permanente que le langage, ou plutôt le racisme et le sexisme à travers lui, opère entre les deux.

Quand il est question de blancs et de personnes « racisées[22] », il est question de groupes sociaux dont l’identité a été forgée par le racisme, quand bien même la race est « sans contenu[23] ». Ainsi les groupes des « noir-e-s », « arabes » ou des « musulman-e-s » sont-ils la création d’un racisme d’un nouveau genre, mêlant des différences physiques, religieuses et culturelles qui ne se superposent pas, dans une confusion servant à distinguer dominants et dominés, à justifier une nouvelle hiérarchie entre citoyens français.

Qu’hommes, femmes, personnes blanches et non blanches (ou arabes et noires) soient considéré-e-s comme des groupes sociaux, cela signifie considérer chacun-e en tant qu’il ou elle est impliqué-e dans cette identité sociale du fait de ces rapports sociaux de domination, et non du fait de la biologie. Ce n’est pas une réactivation du sexisme ou du racisme.

Les catégories forgées par le racisme et le sexisme « collent » la biologie au social, et nous empêchent de distinguer les deux. Elles les confondent. Les dominants ont créé des femmes, des noir-e-s, des arabes, des homosexuel-les, nous n’avons donc d’autre choix que d’utiliser ces mots pour dénoncer cette domination. C’est la raison pour laquelle certain-e-s voient du sexisme et du racisme dans la dénonciation du sexisme et du racisme.

Mais il y a une différence de taille entre utiliser les termes « hommes », « femmes », « blancs », « noirs » pour instaurer une hiérarchie, et utiliser ces mêmes termes pour dénoncer cette hiérarchisation. C’est même exactement l’inverse : c’est le sexisme et le racisme d’un côté, l’antisexisme et l’antiracisme de l’autre. C’est la raison pour laquelle la dénonciation des dominations ne peut être taxée de sexiste ou de raciste : elle utilise les mots des dominants pour montrer la confusion qu’ils opèrent.

La neutralité de l’homme blanc : une imposture

Alors à qui profite le sexisme en tant que rapport de domination ? Aux hommes (plus exactement au groupe social des hommes). À qui profite le racisme en tant que rapport de domination ? Aux blanc-he-s (plus exactement au groupe social des blanc-he-s). C’est difficile à entendre, ça peut même être insupportable, pour plusieurs raisons.

C’est pénible parce que ça réduit un être humain à une caractéristique, de sexe ou de race. Une caractéristique à laquelle les « dominant-e-s » (ceux qui bénéficient de la domination) limitent les dominé-e-s (ceux aux dépens desquels elle s’exerce), mais à laquelle ils et elles-mêmes ne se sont pas réduit-e-s. Du moins les hommes et les personnes blanc-he-s ne souffrent-ils pas que ce trait soit associé à des stéréotypes nourrissant une domination qu’ils subissent en raison de leur sexe ou de leur race.

Nous sommes habitué-es à spécifier le sexe ou la race en tant qu’on les considère comme particuliers. Dans la réalité, cela veut dire préciser, s’il l’est, qu’un être humain est une femme ou une personne « de couleur », « noire », « métisse », etc. (le terme le plus approprié dans le cadre de ce rapport social de domination semble être « non blanche »).

Par défaut, lorsque aucune « marque » n’est utilisée, nous avons affaire un à homme blanc : le narrateur d’un texte, « je », est un homme blanc jusqu’à preuve du contraire. Dans les autres cas, il faudra spécifier le sexe, la « couleur » d’une personne, parfois l’orientation sexuelle, sous peine (d’être accusé-e-s) de dissimuler une part essentielle d’une « identité » qui n’est que celle à laquelle le dominant limite le dominé (c’est le principe du « coming out » homosexuel).

Il faut bien nommer ce neutre (l’homme blanc mais aussi hétérosexuel, de classe aisée, « valide », s’il cumule le bénéfice de plusieurs dominations) pour en démasquer la non-neutralité. Les hommes blancs ne sont pas moins spécifiques que les femmes « arabes ». Les uns n’ont pas plus de légitimité à représenter l’humanité que les autres.

Accepter de regarder en face son statut de dominant-e

L’autre raison pour laquelle cet éclairage est insupportable, c’est qu’il montre qui se trouve de l’autre côté de la domination, du côté des oppresseurs (car quand bien même ils se battent contre cette oppression, ils en tirent profit), et cette position n’a rien de confortable quand elle est révélée dans un monde qui prétend défendre l’égalité, voire représenter son accomplissement.

C’est insupportable mais on ne peut pas en faire l’économie pour comprendre ce qui se joue dans un rapport de domination. Cela suppose dans un premier temps de ne pas se sentir personnellement sur le banc des accusé-e-s. Encore une fois personne n’est responsable d’appartenir au groupe auquel il ou elle appartient, même si le temps de l’examen personnel viendra : impossible de ne pas être empreint-e de représentations sexistes et racistes dans une société sexiste et raciste.

Plus on cumule de discriminations, plus il est incompréhensible que les autres ne voient pas la domination, qu’ils ne reconnaissent pas leur statut de dominants. Plus on cumule de statuts de dominant, plus il est difficile de les regarder en face. Pas seulement à cause du malaise que cela peut produire, mais parce qu’on n’a pas l’expérience de la domination subie, au quotidien et à l’échelle d’une vie.

Autant dire que les hommes blancs hétérosexuels de classe aisée devraient se montrer particulièrement modestes sur leur capacité à comprendre ce qui se joue de violent et de quotidien dans les rapports de domination de sexe, de race et de classe. Et que les personnes appartenant aux groupes dominés, elles-mêmes en situation de dominant-e-s dans certains rapports de domination (la grande majorité en bénéficient) ont tout à gagner à observer chez elles la difficulté de la démarche pour comprendre cette même difficulté chez les autres.

Non pas – et la remarque vaut beaucoup pour les femmes –, pour faire preuve d’une compréhension qui ne serait que la réactivation d’un stéréotype et une nouvelle manifestation de la domination, mais parce qu’il est en effet indispensable d’expliciter les effets de la domination d’un côté, et de les écouter de l’autre, pour que la mesure en soit prise : c’est tout l’enjeu de la mise en évidence du « privilège blanc » et du « privilège masculin »[24] [à suivre].

 


[1] Kate Millett, La politique du mâle [Sexual Politics, 1968], Paris : éditions Des Femmes, 2007.
Voir également les références présentées dans cet article : Dominique Ferrières, « L’enjeu social de l’inceste : perpétuer la domination masculine », blog Mediapart, 13 avril 2013.
Entretien avec Muriel Salmona autour de son Livre noir des violences sexuelles (Paris : Dunod, 2013), « La réalité des violences sexuelles est l’objet d’un déni massif »L’Humanité, 6 septembre 2013.

[2] Rokhaya Diallo, « Être blanc, c’est faire partie de la majorité invisible », (en particulier à partir de la minute 9), vidéo de 15 mn, disponible en ligne.

[3] On peut remarquer à ce sujet le paradoxe (qui a sa cohérence) qu’a constitué le fait que le livre du sociologue français Pierre Bourdieu ait contribué à faire reconnaître la réalité de la domination masculine, dans le même temps qu’il était une manifestation éloquente de la manière dont elle peut s’exprimer dans le domaine intellectuel : d’une part le chercheur ignore ou fait mine d’ignorer dans son livre une grande partie des recherches féministes antérieures, se posant en découvreur d’un phénomène largement décrit avant lui. D’autre part il dénie à ces chercheuses la capacité à analyser la domination masculine aussi bien que lui, puisqu’il pense représenter, en tant qu’homme, la neutralité. Merveilleuse illustration de l’aveuglement dont il faisait preuve, et des limites conséquentes de son analyse. Lire à ce sujet l’analyse aussi détaillée que rigoureuse de Marie-Victoire Louis, « Bourdieu : défense et illustration de la domination masculine », paru dans Les Temps Modernes, « Sur la domination masculine : réponses à Pierre Bourdieu », mai-juin-juillet 1999, n° 604, p. 325-358. 

[4] Larousse, article « patriarcat »

[5] Stéphanie Le Bars, journaliste au Monde, « Le rejet du principe d’égalité homme-femme justifie un refus de nationalité française », blog Digne de foi, éclairage sur le fait religieux et la laïcité, 29 novembre 2013. (Pourvu qu’on ne demande pas aux Français-es d’être pratiquant-e-s, ou nous serions autant d’apatrides.)

[6] Étudiée mais trop peu transmise. Christine de Pisan, Poullain de La Barre, Gabrielle Suchon, Olympe de Gouges, Seneca Falls, Sojourner Truth, Mary Wollstonecraft, John Stuart Mill, Harriet Taylor, Victor Schoelcher, Virginia Woolf, Flora Tristan, Simone de Beauvoir, Angela Davis et tant d’autres : où est l’histoire des dominations, la révélation de l’imposture de l’égalité, dans l’éducation donnée aux enfants de notre pays ?

[7] « Histoire du droit de la femme » (1791-2012), France TV éducation, et ministère du Droit des femmes, « Chronologie des dispositions en faveur de l’égalité des femmes et des hommes » (XXe siècle), 6 juillet 2012. On peut également voir dans la multiplication des lois autant de signes de la difficulté des femmes à obtenir des droits de fait, et en particulier le droit à disposer de leur corps.

[8] Voir à ce sujet ce magnifique texte de la sociologue et spécialiste des violences sexuelles Marie-Victoire Louis, « Mais il est où le patriarcat ? » (dont le sens de certaines lignes nous échapperont faute d’une connaissance suffisante de l’histoire et des mécanismes de la domination masculine, et auquel j’emprunte le parallèle du titre : « Il crève les yeux. Il est invisible »), 16 février 2008.

[9] Voir la démonstration non dépourvue d’humour de Christine Delphy au sujet du philosophe français Descartes, conscience pure, pensant hors d’un monde qui le sert pourtant : « Les conditions de possibilité de son existence, qui font qu’au jour J il peut prendre une plume, du papier et écrire “Cogito ergo sum” [je pense donc je suis], et que pendant ce temps il n’a ni faim, ni soif, ni froid (on y veille), il n’y voue pas une demi-pensée. Plus d’une femme universitaire reconnaîtra son mari dans ce portrait. » (« Les Uns derrière les Autres » dans Classer, dominer. Qui sont les autres ?, Paris : La Fabrique, 2008, p. 12.)

[10] Écouter par exemple Simone de Beauvoir à la minute 45 (sur une liberté sexuelle qui sert de prétexte pour certains à une obligation de relations sexuelles) dans un entretien passionnant, et dont l’actualité est encore bien vivace, de l’émission Questionnaire, « Pourquoi je suis féministe », en 1975. On pense aussi à la question des mesures en faveur de la parité, qui amènent certains à accuser des femmes d’avoir obtenu un poste de pouvoir en raison (et pour la seule raison) de leur sexe. 

[11] Françoise Gaspard, « Lutter conjointement contre le sexisme et racisme », Nations unies, Women watch : « On le voit, la catégorie “femme”, fondée sur une distinction biologique, “naturelle” dit-on, a fonctionné et fonctionne encore comme un “marquage” comparable à celui des critères qui ont conduit à inventer la notion de race dans la mesure où c’est à partir d’une différence regardée comme “naturelle” que la race a été imaginée. Au point que des féministes ont pu parler, pour rendre visible le sort commun des femmes comme êtres dominés, de “classe” des femmes et même de “race” des femmes. On sait, en pratique, comment cela fonctionne et jusqu’à quelles extrémités la distinction peut agir : l’apartheid fondé sur le sexe comme on le voit en Afghanistan par exemple. »

[12] Simone de Beauvoir le définit comme « l’attitude qui prétend établir des discriminations entre les êtres humains d’après leur sexe », Questionnaire, « Pourquoi je suis féministe », en 1975. 

[13] Il a été introduit en France dans les années 1970 par des militantes du Mouvement de libération des femmes (MLF) comme Liliane Kandel, auxquelles Simone de Beauvoir a ouvert une « Chronique du sexisme ordinaire » dans la revue Les Temps Modernes.

[14] Comme doivent l’être toutes les dominations pour se justifier quand elles s’entrecroisent. C’est pourquoi pour apporter une analyse plus complète, il faudrait ajouter au moins la question de la classe. Combien de fois la qualificatif de « bourgeoises » sert-elle à discréditer des féministes, comme si on ne pouvait pas tirer profit d’une domination et en subir une autre. Alors qu’on peut même tirer profit d’une domination et lutter contre elle.

[15] Colette Guillaumin, Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de Nature, recueil d’articles publiés entre 1977 et 1990.

[16] Émission « Les tabous du racisme », extrait de 16 mn consacré à l’histoire et à la théorisation du racisme, ainsi qu’aux zoos humains, diffusée le 31 octobre 2007 sur France 2.  

[17] Elsa Dorlin, philosophe spécialiste de l’histoire de la médecine, conférence « Généalogie du sexisme et du racisme : la construction des inégalités », Les conférences Universciences, disponible sur France Culture Plus, enregistrement audio [réf. mise à jour], consulté le 4 mars 2016.

[18] La médecine dite « humorale » classait les gens selon leur « tempérament », lui-même déterminé par leurs « humeurs », les fluides corporels : la sang, la bile, la bile noire et le flegme. Le déséquilibre des humeurs entraînait selon cette médecine un tempérament sanguin, atrabilaire, colérique ou flegmatique. Elle considérait les femmes comme « flegmatiques ». Ce dérèglement pathologique les rendait selon elle fragiles.

[19] Pascal Blanchard et Éric Deroo, Zoos humains, 2002, documentaire de 52 mn.
Nicolas Bancel, Gilles Boëtsch, Éric Deroo, Sandrine Lemaire et Pascal Blanchard (dir.), Zoos humains. Au temps des exhibitions humaines, Paris : La Découverte, 2004, 490 p. 

[20] Elsa Dorlin, conférence « Généalogie du sexisme et du racisme : la construction des inégalités », Les conférences Universciences, disponible sur France Culture Plus, enregistrement audio [réf. mise à jour], consulté le 4 mars 2016.

[21] Réalité dont il est important de dire que l’évidence est à nuancer dans la mesure où la définition du sexe a évolué avec le temps, et qu’elle rassemble aujourd’hui des composantes chromosomiques, génétiques, génitales, gonadiques, hormonales, etc., qui dans de nombreux cas ne se recouvrent pas. Cf. Anne Fausto-Sterling, biologiste et historienne des sciences, Corps en tous genres. La dualité des sexes à l’épreuve de la science [Sexing the Body], Paris : La Découverte, 2012. La complexité du « sexe », et donc sa difficulté à le définir, a été révélée par les cas d’intersexuation. Cette difficulté a été récemment médiatisée à l’occasion des tests de féminité pratiqués sur les athlètes concourant à des compétitions sportives internationales dans la catégorie « femmes ». Anaïs Bohuon, socio-historienne, Le test de féminité dans les compétitions sportives, Paris : Éditions iXe, juin 2012. Trois vidéos sont disponibles en ligne : « J.O. et tests de féminité : “Les sportives au XXIe siècle sont toujours sommées de faire la preuve de leur sexe.” »Sciences et Avenir, 2 août 2012. 

[22] C’est-à-dire renvoyées à un trait infériorisé par rapport à une supériorité blanche, occidentale ou judéo-chrétienne. S’il est toujours à l’origine de discriminations de personnes non blanches, le racisme quitte en effet de plus en plus le terrain du biologique pour entrer dans le culturel ou le religieux. Voir au sujet de la nécessaire reconnaissance de la différence, fût-elle créée : Pierre Tevanian, « En finir avec l’antiracisme d’État. 3. De l’existence des races »Les mots sont importants, 10 décembre 2013.

[23] « La race est sans contenu, mais elle est une identité effective », écrit Alexis Jenni dans « Sexe et race, deux illusions »Le Monde, 24 mai 2013. 

[24] Je m’en tiendrai là ici, mais c’est évidemment valable pour les privilèges liés à toutes les discriminations.

 

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