Pourquoi un déni de la mise en désespérance des jeunes par le système éducatif ?

La réforme du collège est justifiée par la nécessité que tous les jeunes aient les compétences et connaissances nécessaires pour trouver leur place dans la société en fin de Troisième, participer aux activités associatives et au débat public ou reprendre des études quand ils le souhaitent. Cette réforme est indispensable car aujourd’hui, le collège met en état de désespérance 20% des jeunes.

La réforme du collège est justifiée par les 20% des jeunes qui arrivent en 6ème en maîtrisant insuffisamment la lecture et l’expression. Ils sont à partir de la 5ème devant des devoirs que quels que soient leurs efforts, ils sont incapables de réussir à cause leurs lacunes. Ils arrivent en fin de 3me avec des savoirs très faibles, une estime de soi détruite et la conviction chevillée au corps qu’ils sont destinés à échouer. La plupart d’entre sont d’intelligence normale et ont la capacité de faire des hautes études. En particulier, les surdoués venant de familles qui n’ont pas les codes implicites des règles de l’école sont souvent en situation d’échec, car ils n’ont pas l’aide nécessaire pour comprendre et gérer leur différence. A la fin de la 3ème, ces jeunes sont orientés vers en filière professionnelle par un logiciel aveugle qui ne prend pas en compte la motivation, et s’appuie sur les notes.

L’intention de ce billet est de faire prendre conscience à toutes les personnes de bonne volonté l’état de destruction psychique de ces jeunes, de la nécessité d’agir et en quoi la réforme du collège contient les fondations nécessaires pour résoudre ce défi. Il faut également supprimer certaines habitudes de management, dans l’Education nationale, qui consistent à imposer par des méthodes coercitives des « éléments de langage »  qui empêchent la remontée de la réalité du terrain.

Nous devons agir pour ces jeunes-là. L’argument pour les électeurs de gauche est que nous n’avons pas le droit d’abandonner une partie de notre jeunesse à une telle désespérance. Nous devons agir pour que la France ne soient plus, dans les comparaisons internationales, le pays industrialisé qui atténue le moins les biais sociaux, inévitables, de son système éducatif. L’argument pour les électeurs de Droite est le coût pour la société. D’abord c’est le terreau sur lequel s’appuie l’islamisme radical. Ensuite, un jeune sans métier qui n’a pas les mots pour communiquer, et en révolte contre une société qu’il ne comprend pas, a plus de probabilité de commettre des actes de délinquances et devra être accompagné pour trouver sa place dans la société. Tout cela a un coût et la partie économique est chiffrable. Je ne parle pas des effets secondaires qui conduisent à l’islamophobie et à la montée du Front National,  véritable bombe à retardement.

La première priorité concerne l’école primaire. Dans les comparaisons internationales, les meilleurs systèmes scolaires arrivent à des taux de 5% de jeunes arrivant au collège en maîtrisant insuffisamment la lecture et l’expression orale et écrite. Cependant, il y aura toujours des enfants d’intelligence normale, trop préoccupés par leur quotidien familial pour s’investir dans les apprentissages, des enfants ayant un handicap portant sur la communication, des dyslexiques, des allophones que l’école doit faire progresser et si possible de leur donner les moyens d’accéder aux mêmes études que les autres. Par ailleurs, il nous fera du temps pour améliorer l’efficacité du primaire et cela sera possible qu’en diminuant les effectifs par classe.  La question de l’orientation des jeunes dont les parents ne connaissent pas les règles non dites de la société et du système éducatif reste entière. Il y a 100 ans les jeunes faisaient le métier de leur parents sauf celles et ceux, repérés et accompagnés par leur instituteur, qui intégraient l’école normale à la condition, nullement évidente, que les parents acceptent. Aujourd’hui, le collège doit accompagner les jeunes pour qu’ils choisissent le premier pas de leur orientation qui doit se faire à la sortie du collège. Aussi, une réforme du collège est indispensable.

Un peu d’historique

Depuis la mise en place du collège unique avec la réforme Haby de 1975, le collège n’a jamais été un collège pour tous. Depuis 1982  et le rapport intitulé "la rénovation du collège unique » de Louis Legrand,  les enquêtes sur les acquis et le devenir des élèves à la sortie de collège ou sur les difficultés de prendre en compte l’hétérogénéité des élèves se succèdent avec des diagnostics quasiment identiques  sans que les politiques successives n'aient eu un quelconque impact. Les adultes de l’école, n’ayant pas de solutions, ont appris à s’en accommoder et accepter ce qui est inacceptable pour une personne extérieure. (Il s’agit d’un processus humain normal). Vous pouvez lire ce billet de Janvier 2013 qui rebondit sur une phrase de Laurent Bigorgne de l’Institut Montaigne, prononcée le 5 décembre 2012 à l’Assemblée Nationale: « [..] en France, on s’est accoutumé, en matière scolaire, à un niveau de douleur insupportable, non seulement pour ceux qui la vivent, mais aussi pour la nation dans son ensemble. » https://blogs.mediapart.fr/viviane-micaud/blog/110113/l-indifference-de-la-communaute-educative-la-souffrance-scolaire-gen

Jusqu’il y a peu l’Education Nationale était dans le déni de la nécessité d’agir pour ces jeunes. La direction de l’éducation, dans un acte complice entre la DGESCO (Direction Générale de l’Enseignement Scolaire) et IGEN (Inspection Générale de l’Education Nationale), accusait les enseignants de ne pas les aider assez par mauvaise volonté alors qu’en réalité les enseignants avaient une mission impossible à cause : du type de devoirs imposés qui coulent ceux qui n’ont pas les fondamentaux, des consignes bisounours sur la manière de gérer les perturbateurs, des programmes trop lourds, des dogmes pédagogiques inadaptés (le môme qui retrouve tout seul les concepts que les esprits les plus structurés ont mis des siècles à stabiliser) et des classes trop chargées vu l’ampleur des défis à gérer.

L’Education Nationale était, et est toujours, dans le déni pour les dysfonctionnements de l’orientation-affectation en fin de 3ème.  Donner le droit d’aller en 2nde Générale à des jeunes qui n’ont pas d’appétence pour les défis intellectuels et qui sont en souffrance à cause de leurs lacunes en expression depuis la 5ème était évidemment une proposition inadaptée, d’autant plus que les dysfonctionnements de l’affectation dans une filière du lycée professionnel étaient niés. (Pour comprendre ces dysfonctionnements lire ce billet https://blogs.mediapart.fr/viviane-micaud/blog/300514/l-ineluctable-trahison-des-plus-eloignes-de-l-ecole-par-le-dernier-mot-aux-parents ). La raison de ce choix contre-productif est de faire des économies en évacuant les jeunes vers le haut. Des études ont été dénaturées après coup pour le justifier. (Le redoublement EST parfaitement justifié au moment des paliers d’orientation).

Par rapport à la situation que j’ai connue en tant que représentante locale d’une association de parents dans l’année 2000, les jeunes en difficultés sont beaucoup plus pessimistes, beaucoup plus aigris. Les difficultés se sont cristallisées. Je pense que l’analyse de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités, que l’on retrouve dans deux de ces articles, est la bonne. La génération en échec aujourd’hui a des parents qui ont aussi été mis en échec par l’école, qui ont aussi subi les éléments de langage hypocrites sur l’égalité des chances et qui ne croient pas à l’utilité pour leurs enfants de s’investir dans l’effort scolaire. (Les articles de Maurin auquel je fais référence sont : 19/11/2015 - Pourquoi les enfants d’ouvriers réussissent moins bien à l’école que ceux des cadres ? et 09/12/2012 - Pourquoi les enfants d’immigrés réussissent mieux à l’école que les autres ).

Le tout se déroule sous le regard complice des syndicats, qui trouvent leur intérêt à garder les enseignants dans un état de mécontentement contre la direction, plus propice à l’action syndicale.

Les caractéristiques de l’état de destruction psychique de ces jeunes

Je vais tenter d’expliciter l’état d’esprit de ces jeunes sans soutien efficace pour leurs difficultés jusqu’à la fin de leur troisième, et parfois même après, état d’esprit que connaissent bien les profs de lycée pro et les associatifs impliqués dans l’aide au devoir ou le soutien aux décrocheurs. Il est quasi-identique dans tous les établissements scolaires qui cumulent des difficultés, il s’agit d’une réponse d’autoprotection aux « agressions » du système scolaire. Les enseignants ne sont pas en cause. Ils font le mieux qu’ils peuvent avec la représentation des difficultés qui est la leur, dans les contraintes qu’ils ont. Les problèmes se situent au niveau de la gouvernance du système de l’Education nationale. Ensuite, je vais tenter de donner des explications sur comment on en est arrivé là, sur les moteurs et les blocages qui expliquent que la situation, connue depuis 1982, va de pire en pire.

Je vais expliquer pourquoi je pense que la réforme du collège donne des fondations adaptées pour améliorer la situation, et comment nous devrions impliquer la société civile pour faire partager les règles implicites des uns et des autres et pour éviter certaines communications, tout au moins maladroites, sur l’égalité des chances.

Je rencontre régulièrement des jeunes et leurs enseignants car je suis bénévole dans une association qui intervient dans les établissements scolaires et dans les forums sur les sciences ou sur les métiers scientifiques. Ce qui explique que j’ai le « terrain » au sens du sociologue pour être sure de mon analyse.

Ces jeunes ont quatre caractéristiques :

-          La première est qu’ils pensent que les dés sont pipés pour eux et que quoiqu’ils fassent ils n’auront pas le droit aux places les plus enviables,

-          La deuxième est qu’ils croient qu’ils ne sont pas capables de réussir,

-          La troisième est qu’ils ont des techniques pour cacher quand ils ne comprennent pas

-          La quatrième est qu’une grande partie d’entre eux gèrent la non-écoute des conseils.

Les personnes qui aident ses jeunes-là à avoir une « ambition raisonnable », en leurs donnant les vraies règles du système, en les convaincant que c’est possible et leur aidant à reprendre confiance en eux, connaissent bien ces traits de l’état d’esprit des jeunes. Ces personnes se trouvent, dans les collèges en REP où le nombre de jeunes dans cet état constitue une masse critique telle qu’il est impossible de faire l’autruche, dans les lycées professionnels où la plus grande partie des élèves sont des brisés du collège et où le travail d’accompagnement est parfois possible (quand ils ne sont pas trop nombreux dans les classes-voir mon commentaire), ou ces personnes sont bénévoles d’associations qui se défoncent pour trouver un stage pour un jeune sans relation qui a un projet ambitieux mais tout à fait réalisable s’il y croit.

Le rôle difficile d’un enseignant de collège

Il convient de faire attention à gérer les conséquences sur valeurs individuelles des enseignants qui se sont trouvé des justifications pour ce qu’ils étaient obligés de faire : c’est-à-dire avoir des interactions avec les jeunes qui n’ont pas les bases en lecture et expression qui les conduisent quasi-inévitablement à un blocage devant les apprentissages et une destruction de l’estime de soi.

En réalité, en fonction du nombre d’élèves à la dérive, il y a des différences dans la manière de s'adapter des enseignants. Lorsque que ces jeunes sont très peu nombreux ils peuvent être aidés d’une façon satisfaisante. Quand ils représentent une masse critique et que le chef d’établissement a su mettre en place une animation de qualité, il y a des arbitrages dans les enseignements, mais les enseignants sont dans une dynamique où ils ont conscience de faire au mieux. Le problème est quand la politique de l’établissement est de faire réussir ceux qu’on peut tirer vers le lycée général et d’abandonner les autres sans qu’on ait le droit de le dire. L’injonction paradoxale que subit le personnel de l’établissement a des conséquences délétères.

J’ai la certitude que, dans le même contexte, j’aurai fait le même choix. Les enseignants ont le choix de faire réussir tous ceux qui font des efforts ou faire progresser tous les élèves. Ils n’ont pas les moyens matériels de faire les deux. Dans les contraintes qu’ils ont, prendre un temps raisonnable pour tenter de faire progresser les plus en difficultés se fait aux dépens des premiers. Vu le blocage de ces jeunes devant les apprentissages, le résultat est aléatoire. Dans les collèges où les difficultés se cumulent, le niveau est moindre pour les élèves qui sont prêts à faire des efforts.  Il n’y a pas d’égalité des possibilités en fonction du territoire, ce n’est pas cohérent avec les valeurs de la République.

La hiérarchie de l’éducation nationale est coupable. Cette situation a été créée par le type de devoirs imposés, les modes pédagogiques déconnectées des réalités des établissements et imposées pour mettre en valeur des pontes de la rue de Grenelles, l’organisation volontaire de la non-remontée des difficultés sur le terrain par des méthodes d’intimidation.

Nous pouvons classer les twits ou les commentaires sur web en deux catégories :

-          Ceux qui justifient le  choix de délaisser ceux qui ne font pas d’effort pour apprendre : « Ce n’est pas notre problème, c’est à l’école primaire d’enseigner la lecture, les bases d’expression écrite», « Nous ne sommes pas les parents de nos élèves : arrêtez de confondre enseignement et éducation »,

-          Ceux qui reconnaissent le sentiment d’impuissance créé par la situation « Ne pouvoir aider correctement un élève est désespérant pour un professeur ». « J’ai été enseignant en classe unique en milieu rural et pratiqué avec succès un enseignement différentié et j’enrage de ne pas pouvoir aider chacun des jeunes à cause du trop grand nombre d’élèves avec de graves lacunes dans la classe ».

Aujourd’hui la hiérarchie a encore parfois un jeu pervers. Si un enseignant dit qu’il n’y arrive pas, on lui dit qu’il n’applique pas bien la méthode pédagogique miracle et on lui fait payer la transgression d’avoir reconnu ses difficultés. Aussi, il comprend que ce qu’on attend de lui est de relayer servilement les éléments de langage voulus par la hiérarchie sur le dernier « gadget pédagogique » à la mode et faire au mieux avec pragmatisme dans le secret de sa classe. C’est comme cela que j’explique l’incapacité du système à s’améliorer par lui-même. C’est comme cela que j’explique la difficulté des enseignants à travailler en équipe, cela les obligerait de reconnaître qu’il y a une différence entre ce qu’ils disent et ce qu’ils font.

Il semblerait que l’injonction paradoxale aux enseignants « n’abandonnez aucun élève avec ses difficultés » alors que c’est impossible, a conduit à utiliser les mêmes techniques vis-à-vis des élèves, ce qui expliquerait que les élèves en état de désespérance cachent qu’ils ne comprennent pas les explications, et ce à partir de la 5ème. Il évite ainsi de déplaire au prof qui lui fait inconsciemment sentir que, à cause de lui, il ne peut pas avancer dans son cours.

Caractéristique 1 : La conviction que les dés sont pipés pour eux et que quoiqu’ils fassent ils n’ont pas le droit aux places les plus enviables

D’abord, dans aucun pays, il n’y a une égalité des chances en fonction des origines sociales. C’est dû à des mécanismes indirects provenant, entre autres, de l’importance de l’effort scolaire dans la famille, de l’autocensure à cause de représentation de la société sur les formations et les métiers, de la moindre connaissance des « ficelles » qui permettent de réussir dans un métier. La France ne déroge pas à ces mécanismes qui sont liés à la nature humaine et donc universels.  

En France, il existe une discrimination à l’embauche pour un emploi et pour un stage, en fonction de l’adresse, de l’origine présumée liée au nom ou à l’apparence. Le refus de statistiques ethniques a longtemps occulté le problème. Aujourd’hui, grâce aux actions initiées à par SOS racisme et la prise de conscience qui a suivi les émeutes de banlieue de 2005, c’est un fait reconnu. Des associations et des chefs d’entreprise engagés donnent un soutien efficace pour lutter contre ces discriminations.

Ces discriminations existent, à des niveaux divers, dans tous les pays. La particularité de la France est l’impossibilité d’avoir un discours apaisé sur le sujet. 

D’une part, le système est d’une incroyable hypocrisie, parfois profondément injuste et niant ses injustices. On vante une école égalitaire où chacun a le droit aux mêmes cours, niant que certains élèves du collège sont tellement coulés qu’ils n’arrivent à réussir aucun devoir quels que soient leurs efforts. Le système ne leur donne pas les moyens de progresser. On nie les dysfonctionnements de l’affectation en filière professionnelle par un système informatique qui ne sait pas prendre en compte la motivation et avec une procédure qui ne permet pas de se projeter dans son métier futur. Pourtant, nombreux sont les reportages où on apprend que le conseiller d’orientation est une des personnes les plus détestées dans les quartiers sensibles. Une des raisons des émeutes de 2005 était le déni de l’existence de discrimination à l’embauche. C’est grave, car tant qu’une discrimination ou une injustice n’est pas reconnue, il est impossible d’agir sur les mécanismes qui la créaient.

De l’autre côté, des méthodes relativement agressives étaient utilisées, principalement par des gens liés à la gauche de la gauche, pour imposer des théories évidemment fausses. Ceux qui remettaient en cause ces « dogmes » étaient traités de personnes ayant une idéologie de droite et s’opposant à l’égalité des chances. Les deux dogmes les plus délétères étaient  « Le droit d’aller dans les mêmes cours apportent automatiquement l’égalité des chances », « Les biais sociaux dans les formations sélectives sont liés à un complot des élites ». J’analyserai le premier de ces dogmes et ses conséquences dans le chapitre suivant.

La fable du complot des élites est une réinterprétation tendancieuse des écrits de Bourdieu.

Les statistiques sont claires. Plus le niveau d’études est haut, plus la formation est sélective sur des critères de compétences intellectuelles, moins il y a de filles et fils d’ouvriers et plus il y a des filles et fils d’enseignants et de cadres supérieures. Une corrélation statistique en fonction des origines sociales ne veut en aucun cas dire prédestinations des individus.  En effet, tous les statisticiens savent que corrélation ne veut pas dire causalité. Il y a des mécanismes qui créent des biais sociaux qui peuvent être compensés, sauf si l’individu est persuadé d’être prédestiné, alors on est dans l’autoréalisation de ce qu’il pense être souvent inconsciemment son destin.

Les sociologues liés à la gauche de la gauche expliquaient que c’était dû à la volonté des élites de réserver les places à leurs enfants, en s’appuyant sur les écrits de Bourdieu. Cela plaisait beaucoup aux adeptes de la lutte des classes, mais, en réalité, les biais sociaux ne sont pas liés à des processus conscients et la caution de Bourdieu provient d’une interprétation tendancieuse de ces écrits.

Bourdieu ne dit pas que cela provient d’un complot quand il remarque que ses camarades ont des codes implicites qui font qu’il se sent différent. C’est uniquement ce qu’aujourd’hui on appelle la culture organisationnelle. Les groupes d’individus qui interagissent, développent des accords inconscients sur la manière d’interagir, sur la manière de traiter des désaccords, sur ce qui est important ou non. En fonction du groupe social, ces accords inconscients ne sont pas les mêmes.

Les implicites inscrits dans la culture des groupes ne sont pas conscients par ceux qui les utilisent. Moi, je n’ai compris qu’à la fin des années 2000 et à un âge avancé que ceux qui passent les concours sélectifs ont le même droit d’être sur la ligne de départ, le même droit théorique d’accéder à la piste d’entraînement, mais ni les mêmes baskets, ni le même accompagnement vers la piste d’entraînement. Cependant, il n’y a pas d’actes discriminatoires volontaires. Au contraire, beaucoup de ceux qui comprennent les mécanismes qui créent des discriminations se mobilisent pour aider à les compenser.

Les implicites ont des biais sociaux. Cependant ils ne sont pas volontairement mis en place et sont inconscients chez les personnes qui n’ont pas été sensibilisées à leur existence.

La fable du complot des élites a deux conséquences négatives pour l’égalité des chances :

-          La première conséquence est qu’il y a une attention insuffisante aux mécanismes qui créent des biais sociaux et les moyens ne sont pas mis pour les atténuer quand c’est possible,

-          La croyance que les dés sont pipés crée un découragement et une autocensure qui accentuent les biais sociaux.

Les enfants de cadres réussissent mieux scolairement en moyenne jusqu’à la Troisième, car leurs parents savent mieux les accompagner à la réussite, et que l’école ne peut que compenser partiellement cette inégalité d’accompagnement. S’il n’y avait pas eu la fable du complot des élites, la société avec l’école aurait pu mieux analyser les mécanismes sous-jacents et les aurait mieux compensés. Nous sommes capables de trouver une solution quand un de nos enfants a du mal avec la lecture quelle qu’en soit la raison. Nous offrons un exemple de réussite à nos enfants, possible grâce à nos études, qu’ils ont naturellement envie d’imiter. Mais, il y en a d’autres actions auxquelles une famille ne pense pas forcément et qui sont possibles pour tous, comme n’autoriser les écrans que dans certaines conditions, fermer la lumière à une heure raisonnable, s’intéresser aux efforts scolaires ou amener son enfant aux animations culturelles gratuites organisées par la ville chaque fois qu’elles ont lieu. Encore, faut-il que la famille ne soit pas convaincue que, de toute façon, les dés sont pipés à cause d’un « complot des élites » !

Les biais sociaux dans l’orientation ne s’expliquent pas, non plus par un complot des élites, mais par une mauvaise information sur les métiers et les enjeux de chaque filière, par une autocensure par la croyance en une prédestination ou par la plus grande difficulté de gérer les risques d’échec. J’avais développé dans un précédent billet en mars 2014. https://blogs.mediapart.fr/viviane-micaud/blog/160314/les-biais-lies-l-origine-sociale-dans-l-orientation-scolaire

La mauvaise information sur les métiers provient d'une très grande difficulté de mettre en place une information de qualité dans les établissements à cause d’une doctrine de la gauche de la gauche « ne pas laisser le patronat influer sur l’école et les formations ». C’est vrai qu’un jeune qui n’a pas de compétences qui intéressent un employeur, a une vie follement heureuse : Il attend l’âge du RSA en habitant chez ses parents avec des petits boulots de temps en temps. L’école du socle donne un socle de connaissance et compétence, mais après il faut se former à un métier qui intéresse des employeurs pour pouvoir travailler régulièrement et prendre son indépendance. Si le métier ne convient pas, il faut un droit à se reformer pour un autre. 

Il ne faut pas sous-estimer le rôle de la menace du stéréotype de Steele (1995-1997). Un élève qui se sent en transgression par rapport aux représentations de la société ou de celles de sa famille (stéréotypes) quand il va rencontrer une difficulté moyenne, ne va pas savoir mobiliser de l’énergie pour la résoudre, contrairement à celui qui pense qu’il devrait réussir. C'est-à-dire à compétences égales, il sera plus prompt à abandonner. Par ailleurs, l’échec ne sera plus difficile à gérer.

Pourtant, en France, un jeune qui aime les défis intellectuels, qui a des parents qui croient en l’Ecole de la République, qui est prêt à faire des efforts pour apprendre, qui a croisé suffisamment d’adultes qui savent que le système éducatif français permet de réussir à ceux qui ont les compétences et la volonté, et qui a au moins un relais pour le mettre en contact avec des bénévoles engagés qui se sont donné comme mission de partager les implicites du système scolaire et de la société avec ceux qui en ont besoin, peut réussir les formations les plus exigeantes. Voir l’histoire de Hocine Youbi TEDxChampsElyséesED Faire mentir les statistiques

En résumé, il y a des obstacles à franchir pour celui qui n’est pas issu de milieu favorisé, mais aucun n’est insurmontable et ils ne sont pas dus à une mauvaise volonté des élites. A niveau égal, un jeune a une chance égale de réussir un concours quel que soit son milieu s’il croit qu’il n’est pas prédestiné à échouer. Les obstacles sont, outre les croyances fausses autour d’une prédestination véhiculées par la gauche de la gauche,  une inégalité de soutien par la famille, une méconnaissance des règles du jeu et après la 3ème des considérations financières. Mais pour tout cela, il y a des solutions.

Caractéristique 2 : Ces jeunes ont la conviction qu’ils sont destinés à échouer et ils ne peuvent pas réussir

Le principal moteur est que les jeunes qui maîtrisent insuffisamment la lecture et l’expression écrite sont en difficulté dans toutes les matières, y compris dans celles où ils ont acquis les concepts. Les contrôles, dans toutes les matières, vérifient la capacité de rédaction avant l’acquisition des concepts de la matière. Il est possible de bien comprendre la leçon en SVT et être incapable de faire le contrôle qui exige un mode particulier de présenter les connaissances.

C’est-à-dire quels que soient leurs efforts, ils ne peuvent rien réussir. Le jour où ils essaient, ils n’y arrivent pas. Les résultats sont équivalents ou plus mauvais. Et l’enseignant, en toute bonne foi, lui dit qu’il n’a pas fait pas assez d’efforts. Le jeune sait que c’est faux, mais il n’a pas les mots pour le dire et s’enferme dans son échec. A part le sport, ces jeunes n’ont aucun défi qu’ils peuvent réussir et donc ils ne peuvent pas construire une confiance dans leur capacité.

La question est bien : Pourquoi il y a un déni organisé sur ce fait ? Je pose la question sur mon blog depuis cette contribution à la consultation pour la refondation de l’école de septembre 2012 « Pour la refondation de l'école : 23 - la dictature de l'expression littéraire ». De fait, le système éducatif discrimine ceux qui n’ont pas les compétences pour manier les codes d’expression nécessaires à faire des études littéraires. Je pense que cela provient des sociologues qui fournissent la pensée à la gauche de la gauche, car ils ont tous réussi grâce à leur compétence littéraire et ils n’ont pas conscience que 60% des jeunes privilégient un autre mode de pensée. Dans un mécanisme complexe, cette pensée inadaptée pour prendre en compte la diversité des intelligences s’est inscrite dans les « éléments de langage imposés par le système », ces éléments de langage qui, comme je l’ai expliqué plus haut, sclérosent l’éducation nationale.

La raison se trouve aussi dans le dogme « Le droit d’aller dans les mêmes cours apportent automatiquement l’égalité des chances ». J’ai déjà traité ce sujet dans un article humoristique intitulé « Jetons nos enfants au milieu de la piscine sans bouée pour leur apprendre à nager ». Voici un extrait : « En effet, parmi 50 enfants qu'on jetterait au milieu d'une piscine sans bouée, il y aurait 5 noyés, 44 traumatisés qu’il va falloir accompagner pour vaincre leur peur, et un qui a réussi le test et qui a acquis ainsi une confiance en lui à toute épreuve et qui a appris à nager extrêmement rapidement. Il y a deux manières d’analyser la situation. La première consiste à faire le bilan global, catastrophique. La seconde est de focaliser sur celui pour qui c’est une réussite, et de dénigrer tous ceux qui rappellent qu’il y a eu des noyés et des traumatisés. C’est pourtant ce qu’avait choisi l’Education nationale, jusqu’à une période très récente, pour pouvoir faire l’autruche sur plusieurs dysfonctionnement du système. »

Pour tout cours (lié à un mode de contrôle des apprentissages), il y a un minimum d’acquis à avoir en connaissance et en technique d’apprentissage et de restitution pour avoir une chance raisonnable de réussir. Avoir des défis que l’on ne peut pas réussir tout de suite n’est pas à proscrire car cela permet de comprendre ce qu’il faut acquérir pour aller vers des études supérieures. Cependant, il y a une condition. Il faut que cela ne soit pas dans toutes les matières, et que la faiblesse de l’accompagnement ne conduise pas au découragement. L’égalité des chances n’existe pas, je l’ai déjà expliqué. Il faut dans la mesure du possible éviter de mettre un jeune d’intelligence normale dans une filière où les exigences sont moindres avant 15 ans. Cependant une filière avec des exigences moindres est moins catastrophique que sa présence dans une classe où il sera dans la spirale de l’échec parce qu'il est incapable, à cause de ses lacunes, de réussir les contrôles et que les enseignants n’ont pas les moyens de l’aider. C’est la perte de l’estime de soi assurée.

(Paragraphe rajouté le 17/01/2016) Le message sur le redoublement agit sur la dévalorisation des plus faibles. En effet, le redoublement n'est conseillé que pour les élèves moyens-faibles qui ont besoin de raffermir leur connaissance des fondamentaux de manière à envisager des études longues. Pour que le redoublement soit bénéfique, il faut qu'il soit accepté par l'élève et la famille. Le redoublement n'est pas proposé aux élèves les plus faibles qui sont "évacués par le haut". En effet, toutes les études montrent qu'il ne sert à rien pour un élève déjà dans la spirale de l'échec. Les résultats ne sont pas meilleurs la deuxième année. Pour le faire accepter à ceux à qui on le propose, le message est : "le redoublement est un coût pour la société, c'est parce que pour toi cela en vaut la peine (la société croit en toi) qu'on te le propose". Le message sous-jacent pour ceux qui ont des notes plus faibles à qui on ne le propose pas est : "Pour toi, la société ne te propose pas un redoublement car tu n'en vaux pas la peine". Il s'agit d'un des éléments de la démotivation.

La réforme du collège est une réponse appropriée car elle diminue les connaissances à ingurgiter dans les programmes et donne une nouvelle dimension à l’évaluation. Le carnet scolaire a deux dimensions = l’acquisition des compétences du socle et les notes des disciplines. Le brevet s’appuie principalement sur l’acquisition du socle. Les compétences du socle sont évaluées de telle manière que l'élève voit sa progression. Les notes dans les disciplines permettent d’estimer sa capacité de réussir le lycée générale et technologique. C’est-à-dire que l’élève pourra, au moins, se voir progresser sur l’acquisition des compétences du socle. Il aura des challenges atteignables "arriver de progresser d'un niveau sur cette compétence", y compris si les notes restent basses.

Caractéristique 3 : Ces jeunes ont des techniques pour cacher quand ils ne comprennent pas

C’est une caractéristique que j’ai pu expérimenter par moi-même lorsque j’ai tenu un stand avec une collègue dans une fête de la science. Des jeunes défilaient pour rechercher la réponse à un jeu concours. La question avait un mot technique qu’une grande partie des jeunes ne comprenaient pas. C’est ma collègue qui me l’a expliqué car pour les premiers, ils jouaient tellement bien celui qui avait compris que je ne me suis aperçue de rien. J’ai ensuite appris à vérifier qu’ils comprenaient les mots difficiles avant de leur donner les pistes pour chercher. Parmi les visiteurs, il y avait aussi de jeunes adultes en cours d’alphabétisation. Le comportement était tout à fait différent. La personne posait des questions sur ce qu’elle n’avait pas compris. Il n’y avait pas d’intériorisation de l’échec.

Quelques semaines après j’ai participé à une intervention vers une première professionnelle. L’enseignante m’a expliqué sa technique pour bien vérifier que les jeunes avaient compris car ils avaient tous, cette même attitude.

C’est une adaptation nouvelle. Ce comportement n’existait pas il y a dix ans. Je l’ai observé à deux lieux différents et je suis incapable de dire dans quelle mesure il est répandu. Il s’agit d’une technique de se désimpliquer de l’école pour se protéger de ces agressions. Cette technique rend l’enseignement beaucoup plus difficile. Cette caractéristique peut expliquer la baisse récente des acquis chez les jeunes Français les plus faibles. Nous voyons tout l’intérêt d’agir en amont pour que cette adaptation n’existe plus.

Caractéristiques 4 : Une grande partie de ces jeunes d’entre eux gèrent la non-écoute des conseils.

C’est-à-dire, qu’il est possible de leurs expliquer 10 fois, les règles d’accord du pluriel, ils ne la mémorisent pas et ne l’appliquent pas. Ce n’est pas dû à une incapacité d’apprendre, ni à une incapacité d’appliquer les règles de grammaire. C’est juste une manière de ne pas se faire dominer par les règles des adultes. Un petit jeu perdant-perdant. Mais qu’est-ce qu’il y a perdre puisqu’il est certain que les dés sont pipés, et quoiqu’il fasse il ne peut pas réussir ? C’est la raison pour laquelle passer plus de temps sur les fondamentaux est indispensable, mais peut être, pour certains élèves, complétement vain.

Un professeur très motivé et ayant une perception des motivations humaines à un niveau rare, arrive à faire progresser ces jeunes-là par des méthodes innovantes qui permettent de captiver leurs attentions. Mais, je pense que l’Education Nationale se trompe quand elle cherche à les imposer. En effet, il s’agit un pis-aller qui souvent ne marche qu’à cause de l’effet Hawthorne. Je ne crois pas que ce type de méthodes ne soit généralisable. D’autant plus, ce sont des méthodes infiniment lentes pour apprendre. Beaucoup de jeunes se sont passionnés pour les apprentissages par ce qu’ils avaient un prof passionné. Un certain nombre de jeunes se sont débloqués et se sont mis à avoir envie d’apprendre en participant à un projet de spectacle, un concours ou pour préparer le métier de ses rêves. Cependant, est-ce une méthode universelle ?

Je n’ai pas de réponse à cette question qui est du domaine de la pédagogie où je ne suis pas compétente. Cependant, la réforme du collège va dans le bon sens. D’abord grâce à la nouvelle méthode d’évaluation, ces jeunes ne seront plus en échec partout et progresseront lorsqu’ils font des efforts au moins sur l’évaluation du socle. D’autre part, les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI) peuvent être un moyen d’utiliser les disciplines pour aider à comprendre le monde et être un moyen de motivation.

En conclusion

Aujourd’hui, 20% des jeunes arrivent au collège en maîtrisant insuffisamment la lecture et l’expression. Aujourd’hui ces jeunes sont, pour la plupart condamnés à la perte de l’estime de soi et de finir avec des savoirs faibles. Leur état d’esprit est tel qu’ils ne croient plus en la société, qu’ils ne croient plus en eux et qu’ils gèrent leur non-implication dans l’effort scolaire.

Le système éducatif a longtemps était dans le déni que l’organisation du collège était inadaptée pour aider ces jeunes-là à progresser. Les adultes du collège ont été obligés de se débrouiller avec ce déni. Ils se sont trouvé des justifications pour ce qu’ils étaient obligés de faire : c’est-à-dire avoir des interactions avec les jeunes qui n’ont pas les bases en lecture et expression qui les conduisent quasi-inévitablement à un blocage devant les apprentissages et une destruction de l’estime de soi.

La société s’est longtemps appuyée sur des dogmes faux pour expliquer les biais sociaux dans les destins scolaires, ce qui a eu pour conséquences de les amplifier.

Il suffit de faire un bilan économique du coût pour la société d’un jeune qui sort du système scolaire sans métier qui n’a pas les mots pour communiquer, et en révolte contre une société qu’il ne comprend pas, pour comprendre que ce n’est pas acceptable.

Il est indispensable d’améliorer l’efficacité du primaire en diminuant les effectifs du Cours préparatoire et en améliorant la formation sur les causes des difficultés d’apprentissage et sur les pratiques réellement efficaces. Cependant, il y aura toujours des enfants d’intelligence normale, trop préoccupés par leur quotidien familial pour s’investir dans les apprentissages, des enfants ayant un handicap portant sur la communication, des dyslexiques, des allophones que l’école doit faire progresser et si possible de leur donner les moyens d’accéder aux mêmes études que les autres. Par ailleurs, il faudra du temps pour y arriver. Il y a urgence à agir.

Les comparaisons internationales montrent que le tri à l’arrivée en 6ème n’est pas une solution. S’ils sont accompagnés pour progresser beaucoup de ces jeunes arrivent à rattraper leur niveau quand ils se décident à faire des efforts. Il n’est pas acceptable de voir le destin d’un enfant être figé à 10 ans parce qu’il a une différence cognitive qui se gère avec la maturité, ou parce que les hasards de la vie ont fait qu’il n’a pas pu avoir une scolarité normale.

La réforme du collège prévue est une solution adaptée, car elle clarifie des compétences qui doivent acquises pendant la scolarité obligatoire. L’évaluation de ces compétences est faite de telle manière à ce que l’élève se voit progresser. Ceci devrait éviter le sentiment d’échec qu’il a aujourd’hui. Les heures en plus de la « semaine normale » sont utilisées pour aider les jeunes les plus en difficultés, non pas pour donner des plus à ceux qui ont le plus de facilités. Dans un même temps, la notation dans chaque discipline est conservée pour les enfants qui aiment les défis intellectuels et qui ont besoin de se situer.  Les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI) qui portent sur 15% de l’horaire et qui sont faits à l’intérieur des disciplines devraient être des prétextes pour utiliser les disciplines pour comprendre le monde ou pour construire des projets en équipe.

Pour lire un point de vue plus détaillé, on peut se rapporter à ce billet sur la réforme du collège.

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