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Billet de blog 9 janv. 2022

Plan C : Que faudra-t-il faire quand l’effondrement sera complet ? (partie 9)

Après avoir expliqué pourquoi l’effondrement était inéluctable et imminent, puis exposé les diverses implications d’un tel constat, j’ai ensuite expliqué quelles étaient les bases idéologiques du plan C. Explorons certaines conséquences de ce plan qui n’ont pas encore été abordées. Attention : autre article fleuve...

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Avant d’aborder d’autres considérations idéologiques, faisons un résumé rapide des piliers élaborés lors du précédent article (partie 8) :

  • Le premier pilier est celui de l’autorégulation, c’est celui qui permettrait de conférer à notre espèce la capacité de rester en équilibre avec le reste du vivant.
  • Le second est celui de l’intelligence des masses populaires. Il est central et permet la compréhension de l’intérêt supérieur du premier.
  • Le troisième promeut l’usage de la science et de la raison pour comprendre le monde. Il implique de faire face à la réalité sans aller chercher des explications farfelues aux phénomènes incompris.
  • Le quatrième est celui de l’uniformité idéologique, essentielle à la stabilité des sociétés.
  • Le cinquième est celui de la militarisation sans lequel cette idéologie ne pourra survivre et s’étendre. 
  • Le sixième est celui de l’expansionnisme idéologique, nécessaire à l’hégémonie des sociétés autorégulées.
  • Le septième est la stabilité du système politique et économique, donc écartant la démocratie et le capitalisme.
  • Le huitième est celui du travail, reposant sur la nécessité d’un peuple très actif, se reposant très peu sur l’asservissement, produisant suffisamment de nourriture avec un retentissement faible sur la santé de ses membres par l’usage exclusif des techniques de permaculture. 

Si l’essentiel de l’idéologie est contenu dans ces piliers, il y a toutefois certains aspects idéologiques qui ne s’y trouvent pas et qui méritent d’être abordés car revêtant une certaine importance, il y a également certaines précisions qui n’ont pas été apportées, mais aussi certaines conséquences à explorer.

L’égalité hommes-femmes

La militarisation (cinquième pilier) impliquant l’utilisation des femmes dans les activités martiales et leur formation aux techniques de combat, les sociétés qui mettraient en place cette idéologie seraient de fait amenées à mettre en place l’égalité homme-femme. De plus, ces dernières devant obtenir le même niveau d’éducation que les hommes, elles auraient à coeur de ne plus laisser une idéologie impliquant leur soumission se mettre en place. Enfin, la propagande idéologique contenue dans le manuscrit « Le chemin du prophète » faisant la promotion de cette égalité, sans toutefois nier les différences qui existent entre les deux sexes, il me semblerait irréaliste qu’apparaisse de nouveau une inégalité hommes-femmes au sein de ces sociétés.

L’abondance de richesses pour tous

Il s’agit avant tout, selon moi de bien définir ce que l’on entend par le mot « richesse ». Cela, je le fais dans deux dialogues du manuscrit « Le chemin du prophète » (chapitre 5, « le banquier et la savante » et chapitre 20, « La monnaie ») en séparant deux types de « richesses ». Le premier type de richesses correspond aux biens matériels et aux services qui donnent ou améliorent la possibilité de se nourrir, de se protéger ou de se soigner et le deuxième regroupe les « richesses spirituelles », autrement dit, les vertus, le savoir et les compétences. 

  • Pour ce qui concerne le premier type, il est difficile d’envisager une société développée qui ne viserait pas à bien nourrir, bien protéger et bien soigner ses membres. Une telle société devrait donc rechercher l’obtention et l’amélioration de ces trois choses. Mais le principe d’autorégulation leur imposerait de définir des limites dans la quantité de ressources qu’elles pourraient utiliser pour obtenir ces choses. Il leur incomberait donc d’y parvenir en s’y adaptant au mieux. La définition de ces limites reposerait sur la quantité de ressources disponibles, leur rythme de renouvellement pour celles qui sont renouvelables, leur substituabilité pour celles qui ne le sont pas, et enfin la capacité de l’environnement à absorber les produits indésirables (pollutions) lors de leur transformation. Il serait donc impératif de posséder (ou de viser à posséder  au plus vite) la connaissance de ces choses. 
  • Pour ce qui concerne les richesses « spirituelles » (vertus, savoir, compétences), il pourrait apparaitre évident à première vue qu’aucune limite ne devrait s’imposer à ces dernières. Mais si ces dernières ne nécessitent aucune ressource matérielle pour exister en tant que telle, leur acquisition n’est pas neutre et peut nécessiter l’allocation d’une certaine quantité de ressources naturelles et de ressources humaines. Aussi, mettre en place une priorisation de certaines de ces richesses sur d’autres pourrait apparaitre tout à fait pertinent. Par exemple, la connaissance des besoins des plantes et de leurs interactions avec les autres espèces apparaitrait logiquement très prioritaire sur l’apprentissage d’une langue étrangère dans un contexte d’effondrement des rendements agricoles et à distance d’interlocuteurs parlant la langue en question. De même, l’acquisition de compétences relevant de l’électronique de pointe serait inutile comparée à des compétences en charpenterie dans un monde où il n’y aurait pas de composants électroniques et où il s’agirait de maintenir en état les logements existants faute de ressources pour en construire de nouveaux. Enfin, concernant les vertus, je traite abondamment de ce sujet dans mon manuscrit « Le chemin du prophète » et je ne m’étendrai donc pas sur ce sujet dans le présent article.

Evidemment cette définition fait l’impasse sur d’autres types de richesses habituellement reconnues dans notre société globalisée, et notamment les « richesses d’apparat » qui sont celles qui servent habituellement à marquer et faire reconnaitre les différences de puissance des individus au sein d’une même société. J’estime que ces dernières sont potentiellement nuisibles dans une société qui s’impose la contrainte de l’autorégulation, puisque l’utilisation de ressources visant à développer celles-ci se fera au détriment des autres types de richesses, et ainsi nuira à l’égalité des conditions. Pourtant, les choses ne sont pas si simples, car un vêtement peut servir à se protéger du froid mais aussi à marquer la différence d’un individu au sein d’une société. De même, ces richesses d’apparat peuvent s’incarner dans un habitat qui servira donc aussi à protéger du froid, des intempéries et de dangers divers. Dans ces cas où elles sont intégrées à d’autres richesses d’ordre « utilitaire », il m’apparait envisageable, et même souhaitable dans certains cas de figure, de conserver certaines d’entre elles, sous réserve que cela ne retentisse qu’à la marge sur l’investissement en ressources matérielles et humaines. En effet, si l’idéologie devrait certes tendre vers l’égalité des conditions, les sociétés qui viseraient à l’adopter nécessiteraient un certain niveau de complexité. Et comme nous l’avons vu précédemment (partie 6), pour devenir plus complexe, une société doit se spécialiser et se différencier, ce qui implique l’existence d’élites. Même si l’honorabilité des élites ne doit en aucun cas reposer sur l’exhibition de richesses d’apparat, mais bien plus sur la reconnaissance de leurs compétences et de leurs capacités à améliorer le fonctionnement de leurs sociétés, il pourrait tout de même  être envisagé de leur attribuer quelques unes de ces richesses à visée honorifique, ceci afin de marquer leur respectabilité et de rendre enviable l’exercice de telles activités. 

Mais les richesses d’apparat ne sont pas les seules richesses écartées par cette classification. Lorsque je parle effectivement du premier type de richesses, je fais référence à celles qui permettent de couvrir ce que certains appellent « les besoins vitaux » (se nourrir, se protéger et se soigner). Pourtant il existe d’autres besoins dont on ne peut nier l’existence dans notre société actuelle et chacun d’entre eux correspond à des biens et des services qui sont pour l’instant considéré comme « des richesses ». Ainsi peut-on citer les besoins de se déplacer, de communiquer, de s’instruire et de se divertir. 

  • Le besoin de se divertir n’est clairement pas un besoin vital, pas plus que le divertissement ne permet d’acquérir les richesses du second type, du moins dans l’immense majorité des cas. On pourrait ainsi en conclure que l’allocation de ressources naturelles ou humaines dédiées à la satisfaction d’un tel besoin devrait être nulle. Pour autant, nous avons déjà établi dans la partie 8 que nos sociétés « souhaitables » auraient besoin de cohésion (quatrième pilier) et qu’il fallait qu’elles soient attrayantes (sixième pilier). Et pour obtenir la cohésion et avoir une société attrayante, il faut des moments et des activités dédiés à la convivialité. Enfin, la convivialité impliquant le divertissement, on peut en conclure que l’allocation de ressources à la production de richesses permettant de satisfaire le besoin de se divertir ne peut être nulle, même si elle doit rester aussi marginale que possible afin de ne pas trop empiéter sur la production des autres richesses.
  • Les besoins de se déplacer et de communiquer ne sont en fait que des besoins « annexes ». Importants, certes, mais annexes. Ce que j’entends par là, c’est que « se déplacer » et « communiquer » n’est jamais une fin en soi et il y a toujours une finalité qui se dessine derrière ces actions. Et cette finalité peut-être soit « se nourrir », soit « se protéger », soit « se soigner », soit « s’instruire », soit « se divertir ». Ainsi l’allocation de ressources pour créer des richesses qui visent à satisfaire les besoins de se déplacer et de communiquer ne doit être réfléchie qu’en fonction des buts véritablement recherchés. Par exemple, si une société n’arrivait pas à se protéger correctement de voisins menaçants par ses seuls moyens, elle pourrait envisager de produire des richesses qui lui permettraient de mieux communiquer avec ses alliés pour que ceux-ci viennent les défendre plus vite en cas d’attaque. De même, si elle devait manquer de certains aliments pour nourrir correctement ses membres, elle pourrait produire des moyens de transport pour importer des marchandises qui permettraient de pallier à ce manque. Dans le premier exemple, les ressources ont été allouées non pas dans l’idée de communiquer mais bien dans celle de se protéger, et dans le second, non pas dans l’idée de se déplacer mais bien dans celle de se nourrir. Aussi les richesses produites dans ces deux cas de figure rentrent dans la catégorie du premier type de richesse.
  • Les richesses qui correspondent au besoin de s’instruire sont simplement annexes car ne sont qu’un moyen d’acquérir des richesses du second type, les richesses « spirituelles », et nous avons déjà abordé ce sujet.

Maintenant que nous avons bien défini ce que j’entends par « richesses », nous pouvons désormais conclure qu’il ne semble pas impossible d’atteindre pareil idéal, l’abondance de richesses pour tous les membres de nos sociétés « souhaitables », même si cette abondance ne ressemblera en rien à l’abondance actuelle, aussi bien qualitativement que quantitativement.

Les valeurs morales et le système de pensée (l’échelle des valeurs) 

Dans le quatrième pilier, j’ai exposé les raisons pour lesquelles il était nécessaire d’atteindre l’uniformité des valeurs morales et du système de pensée. Des valeurs morales relativement uniformes permettent effectivement d’élaborer une législation qui aura tendance à convenir à tous les membres d’une même société, la loi étant ce qui permet de définir ce qui y est autorisé et ce qui ne l’est pas. Est autorisé ce qui semble bon aux membres de la société, alors qu’est interdit ce qui semble mauvais. Si personne n’est d’accord sur ces choses-là, alors la dissension apparait, la cohésion sociale est menacée et la société dans sa totalité est menacée. Reste à essayer de déterminer à quoi ressembleraient ces valeurs morales dans des sociétés porteuses d’une telle idéologie.

Pour tout individu, ce qui favorise la satisfaction de ses besoins est bon, ce qui vise à l’en empêcher est mauvais. On a vu dans la partie précédente que Homo sapiens est une espèce grégaire parce que le regroupement de plusieurs individus en un groupe organisé en société permet à chacun d’entre eux d’améliorer sa capacité à survivre et à se reproduire. Aussi pourrait-on en déduire que, tant qu’une société fournit pareil avantage, tout ce qui vise à détruire cette société est mauvais et tout ce qui favorise sa stabilité est bon. Dans les parties 1 à 7, nous avons vu que certains vices de fonctionnement de notre actuelle société ont abouti à sa déstabilisation et à son prochain effondrement. Pire, ces dysfonctionnements viennent compromettre l’efficacité des sociétés futures par l’impact environnemental qu’ils vont occasionner. On peut donc établir que ces  dysfonctionnements sont terriblement « mauvais ». Pour empêcher la résurgence de ces dysfonctionnements dans les sociétés futures, nous avons établi qu’elles devaient être capables d’autorégulation afin d’éviter qu’elles ne provoquent de nouveau des déséquilibres avec le reste du vivant. C’est désormais évident : ce qui abouti à des sociétés en déséquilibre avec le reste du vivant est mauvais et tout ce qui permet aux sociétés de maintenir l’équilibre avec la nature est bon. Sans cet équilibre, pas de société pérenne au long cours, c’est aussi simple que cela.

L’individu a donc besoin de vivre dans une société qui améliore ses chances de survie et ses chances de se reproduire avec succès. Les sociétés, elles, ont besoin d’être en équilibre avec le reste du vivant pour être pérennes. Autrement dit, l’individu pris isolément a besoin de la société et la société a besoin d’un environnement « en bonne santé », dont elle ne perturbe donc pas l’équilibre. En revanche, l’inverse n’est pas vrai puisqu’une société peut facilement se passer d’un individu ou d’un autre et que la nature peut tout à fait se passer de sociétés humaines. Ceci étant dit, nous pouvons désormais hiérarchiser les choses comme suit :

  • « L’équilibre avec le reste du vivant » (ou l’autorégulation) se placerait tout en haut de notre échelle de valeurs morales. On ne pourrait donc y déroger quelle que soit la situation.
  • « Ce qui permet à la société de continuer à fournir des avantages à chacun de ses membres » (ou la stabilité sociale) serait ce qui se place juste en dessous.
  • « Ce qui est bon pour tel individu pris isolément » (ou les libertés individuelles) viendrait ensuite tout en bas de notre échelle de valeur.

Attention à ne pas surinterprèter : une telle échelle de valeur ne disqualifierait pas le bien de l’individu au sein de la société. Elle établirait juste un arbitrage à observer de manière générale en cas de conflit entre ces trois choses. Ainsi :

 1 - Ce qui serait favorable à la survie d’un individu isolé ou à sa capacité à se reproduire avec succès mais qui serait défavorable à l’équilibre de la société ou nuisible à l’équilibre du vivant serait donc mauvais.

2 - Ce qui serait favorable à la survie d’un individu isolé ou à sa capacité à se reproduire avec succès sans nuire à la stabilité de la société ou à l’équilibre du vivant serait bon.

3 - Ce qui serait favorable à la stabilité de la société mais susceptible de déstabiliser l’équilibre avec le reste du vivant serait mauvais. 

4 - Ce qui serait favorable à la stabilité de la société sans nuire à l’équilibre avec le reste du vivant serait bon.

5 - Tout ce qui vise à maintenir l’équilibre du vivant serait bon.

Voici la base des valeurs morales qui seraient ainsi à l’origine des règles et des lois établies au sein de ces sociétés « souhaitables ». Pour ceux qui voudraient en savoir un peu plus, j’aborde également ce sujet plus en profondeur dans le conte philosophique « Le chemin du prophète », dans le chapitre 17, « Le code des lois ».

La toute-puissance de la science, le déterminisme, le solutionnisme technologique

L’effondrement de notre société globalisée sera le désaveu du solutionnisme technologique, la preuve flagrante de son échec. Par ce terme, j’entends l’illusion populaire de la toute-puissance de la science, une illusion qui consiste à penser que chacun des problèmes générés par nos sociétés pourraient être réglés par une solution  technique ou technologique.

Comme déjà énoncé dans la partie 7, cette idée suppose que la science serait capable de passer outre des règles qu’elle énonce elle-même comme étant inviolables. De même, cela suppose également que notre espèce serait en mesure de comprendre la totalité des lois de notre univers et de parvenir à le contrôler dans sa totalité. D’une part, une telle chose n’est pas démontrée et relève pour l’instant de la simple croyance. D’autre part, la loi des rendements marginaux décroissants nous indique que, malgré la quantité colossale de ressources, et surtout d’énergie, que nous injectons dans la recherche, nous nous dirigeons vers un « plafond » des connaissances. On ne pourrait, en théorie, espérer franchir ce plafond que par l’accès à un subside énergétique en très grande abondance, ce qui n’est pas près de nous arriver… 

Ce n’est pas parce qu’un enfant de quatre ans est certain d’être en mesure de soulever son père qu’il sera effectivement capable de le soulever. Un adulte, lui, saura qu’il ne peut soulever le tronc d’un séquoia de 100 mètres de hauteur et ne perdra ni son temps, ni son énergie pour tenter de réaliser pareille chose. Il nous faut acquérir cette maturité qui consiste à réaliser que notre force n’est pas illimitée, retourner à plus d’humilité face à la complexité de l’univers, envisager l’idée qu’il puisse y avoir des limites à nos connaissances et à nos possibilités, accepter que tout ne soit pas maîtrisable et que nous soyons condamnés à « gérer l’incertitude », vraisemblablement jusqu’à l’extinction de notre espèce.

Le système religieux

Qu’est-ce qu’une religion ? Si on se penche sur l’étymologie de ce terme, c’est quelque chose qui crée du lien, donc qui relierait des personnes d’une même société par le biais de croyances communes. Actuellement, le concept du divin est quelque chose d’implicitement inclus dans ce mot mais on pourrait tout à fait imaginer une religion qui, après avoir écarté les hypothèses théologiques les plus farfelues car contenant trop de contradictions, s’intéresserait peu à la question du divin, estimant que les réponses aux questions restantes demeureraient inconnues et que ces réponses, même si elles étaient connues, ne changeraient de toutes façons rien aux problèmes pratiques qui sont les nôtres. J’aborde d’ailleurs ce sujet en détail dans « Le chemin du prophète », chapitres 6 (« Les fous de Dieu ») et 13 (« Le scribe »).

Ceci étant dit, il est temps de s’interroger sur la place que seraient susceptibles d’avoir les religions aux sein des sociétés que j’estime « souhaitables ». Voyons d’abord à quel point elles sont compatibles ou non avec l’idéologie permettant l’autorégulation. 

a - Commençons par les trois grandes religions monothéistes, celles que l’on appelle « les religions du livre ». Dans la partie 7, on a déjà vu à quel point elles jouaient un rôle dans ce qui était en train de nous mener au désastre, comment elles avaient poussé à la croissance démographique et comment elles avaient participé à empêcher la stabilisation et la recherche d’un équilibre avec le reste du vivant en instillant ce sentiment de supériorité de l’être humain à l’égard des autres espèces tout en introduisant l’idée d’un arrière-monde dont la valeur était supérieure au monde réel. Elles sont donc totalement antagonistes avec le premier pilier idéologique, le plus important, celui de l’autorégulation. De même, elles mettent l’obéissance au divin au sommet de leur échelle de valeur et ce dernier ne prône aucunement l’équilibre avec le reste du vivant, bien au contraire. On voit aisément que la contradiction est évidente avec l’échelle de valeur présentée plus haut. De plus, elles sont également antagonistes avec le deuxième pilier (l’intelligence des masses populaires) et le troisième pilier (la science et l’usage de la raison pour comprendre le monde). En effet, un rapide raisonnement permet de vite entrevoir les innombrables contradictions et incohérences des principes idéologiques qui sont véhiculées par les livres dits « saints » de ces religions. Aussi ont-elles historiquement empêché autant qu’elles l’ont pu l’usage de la raison par les masses populaires en se basant surtout sur la méthode de la répétition pour faire l’éducation idéologique de ces dernières. Par ailleurs, les « religions du livre » sont apparues à une époque où les connaissances n’étaient pas celles que nous avons réussies à accumuler jusqu’à aujourd’hui. Les livres saints et l’idéologie qu’ils véhiculent se sont simplement basés sur les connaissances établies de l’époque de leur rédaction. Leur désuétude saute donc aux yeux de tout lecteur possédant des connaissances un peu actualisées et doué d’un minimum d’objectivité. Enfin, et c’est un point tout à fait essentiel car exclusif, ces religions ne se cantonnent absolument pas à formuler des croyances sur le divin et le fonctionnement du monde, mais elles sont carrément le véhicule d’une idéologie très complète mêlant les aspects mystiques, politiques, économiques, hiérarchiques, hygiéniques, militaires qui permettent de régenter une société dans sa globalité. Ainsi ne peuvent-elles en aucun cas cohabiter au sein d’une même société avec l’idéologie que nous avons construite. Plus grave encore, l’idéologie véhiculée par ces religions est incompatible, et même antagoniste, avec l’objectif global puisque elle est, d’une part croissanciste, et d’autre part militariste, exclusive des autres idéologies et expansionniste tout comme l’est notre idéologie d’autorégulation généralisée… Donc, si l’on regarde les choses sans naïveté, les sociétés qui choisiront d’établir leur idéologie en se basant sur ces religions, rentreront évidemment en conflit militaire ou idéologique avec celles que nous avons définies comme « souhaitables ». Et, pour rappel, c’est aussi parce que ces idéologies antagonistes sont elles-mêmes militaristes, expansionnistes et exclusives qu’il a été nécessaire de mettre en place ces piliers idéologiques au sein de celle que nous avons élaborée, car sans ces caractéristiques, elle échouerait à coup sûr face à de telles concurrentes.

b - Abordons ensuite le sujet des autres religions. Il y a tout d’abord l’hindouisme, ensuite les religions qui en dérivent, à savoir le bouddhisme et le jaïnisme, et enfin le shintoïsme. Ces religions sont idéologiquement très différentes des « religions du livre ». L’hindouisme  (« dharma ») et ses dérivés sont des religions très tournées vers le respect de la nature et l’équilibre, chaque être vivant possédant une « âme » qui pourrait d’ailleurs avoir appartenu antérieurement à un humain par le biais du cycle des réincarnations (samsara). Par ailleurs, elles ont toutes pour but que leurs pratiquants parviennent à atteindre l’éveil pour échapper à ce cycle des réincarnations et atteindre le nirvana. Or pour atteindre cet éveil, il faut arriver à se détacher de ses passions et de ses envies. Ainsi ces religions tendent-elles non seulement vers l’équilibre avec le reste du vivant mais sont aussi fondamentalement opposées à une idéologie croissanciste qui, elle, est tournée au contraire vers la démultiplication des besoins et de leur satisfaction. Concernant le  shintoïsme, il s’agit d’une religion animiste pour qui chaque élément de la nature (roches,  montagnes, arbres, rivières, animaux) contient un élément divin et doit être vénéré. L’essence même de cette religion est donc tournée en totalité vers l’équilibre avec le reste du vivant. Par ailleurs, toutes ces religions ne sont, ni militaristes par nature (mais parfois par nécessité…), ni véritablement expansionnistes, ni exclusives. Aussi, bien qu’elles souffrent de quelques incohérences dans leur cosmologie les faisant ainsi se heurter quelque peu avec le deuxième pilier idéologique, elles ne seraient donc pas antagonistes avec notre idéologie « souhaitable ». Par ailleurs, elles ont tendance à se cantonner plus aux aspects mystiques et à moins régenter les aspects sociaux, politiques et économiques de la vie d’une société. Or, l’idéologie élaborée dans ces articles et dans le manuscrit « le chemin du prophète » s’occupe peu des réponses aux questions du divin, considérant que, si ces questions ne sont pas dénuées d’intérêt, les réponses envisageables aboutissent toutes à la conclusion suivante : que le divin soit une réalité ou non et quelle que soit sa nature, cela n’a de toute façon aucun impact sur nos vies, les réponses nous restant inaccessibles et ne devant donc pas influer sur nos décisions. Ainsi, en plus de ne pas être antagonistes, il parait même possible que ces religions puissent se cumuler avec l’idéologie que nous définissons, comme elles l’ont d’ailleurs démontré par le passé en s’accommodant fort bien de cohabiter avec de nombreux autres corpus idéologiques. Concernant la religion hindoue (« dharma ») et les différents formes de bouddhisme, elles possèdent même une cosmologie inclusive par nature, toutes les divinités appartenant en fait à un seul et même ensemble, résultant d’une même essence divine. Aussi apparait-il que les sociétés qui baseraient leurs idéologies sur ces religions ne rentreraient pas en compétition avec les objectifs de notre idéologie « souhaitable » et apparaîtraient même compatibles avec cette dernière. Par ailleurs, ces mêmes sociétés, si elles ne fusionnaient pas avec l’idéologie proposée, risqueraient bien d’être affublées de faiblesses qui les fragiliseraient face aux idéologies croissancistes. L’état actuel des sociétés qui reposaient sur l’idéologie de ces religions nous l’a prouvé : l’idéologie « thermo-industrielle » les a vaincues et les supplante de plus en plus largement dans l’esprit des gens. Il n’y aurait donc aucune raison pour que cela ne se produise pas de nouveau après l’effondrement total de notre société globalisée. La fusion avec l’idéologie ici élaborée permettrait, je pense, à ces sociétés de pallier à ces faiblesses, les mettant en capacité de résister cette fois-ci aux assauts de l’idéologie thermo-industrielle.

Quelques remarques avant de poursuivre :

1 - Lorsque je postule la phrase suivante «que le divin soit une réalité ou non et quelle que soit sa nature, cela n’a de toute façon aucun impact sur nos vies, les réponses nous restant inaccessibles et ne modifiant de toutes façons pas nos fonctionnements », cela implique la disqualification des formes du divin tel qu’il est représenté par toutes les religions dont j’ai parlées à l’exception de certaines formes athées du bouddhisme (Hinayana, Theravada). 

Pour les « religions du livre », la représentation du divin est celle d’un dieu ayant le profil psychiatrique d’un « pervers narcissique » : il nous aurait créé, donné naissance, et il serait censé nous aimer, mais il exigerait de nous une soumission totale, il passerait son temps à mettre à l’épreuve notre loyauté à son égard et il ordonnerait ou infligerait lui-même les pires châtiments à ceux qui souhaiteraient un peu trop échapper à sa volonté. Par ailleurs, ce « Dieu » serait « servi » par des prophètes dotés, au pire, d’un profil du même type (Mahomet, Moïse, Elie, Isaïe, Jésus,…) ou, au mieux, d’un profil de schizophrène ou d’hystérique (Abraham, Ezechiel, Daniel, Saint Jean, Saint Paul,…). Ces représentations sont simplement trop incohérentes pour être retenues car « Dieu » (entre autres incohérences), alors même qu’il est censé être la perfection incarnée, serait en fait moralement surpassé par ses propres créations, bien plus douées pour l’amour, la compassion et la miséricorde qu’il ne l’est lui-même. 

Évidemment les formes du divin tel qu’il est représenté par les autres religions sont également en inadéquation avec les connaissances que nous possédons actuellement. Cette faiblesse leur vient simplement du fait que les connaissances sur lesquelles elles se basent pour établir leur cosmologie sont totalement désuètes, car datant de plus d’un millénaire pour la totalité d’entre elles.

C’est pourquoi l’aspect mystique, même s’il ne fait pas partie des piliers idéologiques, n’est pas pour autant oublié dans l’idéologie telle qu’elle est formulée dans « Le chemin du prophète ». Des théories cosmologiques abordant le divin, en adéquation avec les connaissances actuelles, y sont formulées mais restent toutefois des hypothèses et ne sont surtout pas considérées comme des vérités à imposer aux masses populaires. Ainsi, cette cosmologie ne se veut pas exclusive des autres théories métaphysiques, souhaitant laisser les individus libres de croire à des fadaises s’ils le souhaitent, aussi longtemps qu’ils n’essaient pas de convaincre les masses populaires de croire à la même chose qu’eux. Le prosélytisme d’ordre mystique serait donc proscrit au sein des sociétés basées sur l’idéologie ici élaborée, mais la libre croyance, elle, serait la règle. Rendre un culte à une quelconque divinité ne devrait ainsi être qu’une activité solitaire ou tout au plus familiale, jamais collective.

Ne nous y trompons pas : dans la mesure où notre idéologie propose des modèles cosmologiques abordant le divin et la réalité qui sont plus en adéquation avec les connaissances actuelles, elle devrait à terme faire disparaitre les modèles désuets des religions dont nous avons parlé et le cortège de superstition qui vont avec. Il ne s’agit pas là véritablement d’un but puisque ces religions n’empêcheraient pas l’hégémonie d’une idéologie autorégulée, mais plutôt d’une conséquence logique et souhaitable.

2 - Il serait stupide de nier que la religion apporte un certain nombre d’avantages à ceux qui s’y adonnent. Comme je l’ai expliqué brièvement quand j’ai parlé du quatrième pilier, une idéologie (ce qui inclut les religions) ne peut pas faire reposer son implantation et sa généralisation uniquement sur l’instillation de la peur car les masses populaires aspirent à autre chose qu’à vivre dans la peur. Il faut donc que les religions proposent des théories cosmologiques attrayantes, qui répondent aux attentes des masses populaires. Sans cela, elles n’auraient pu s’implanter, ni largement, ni durablement. En apportant des réponses apaisantes aux innombrables questions existentielles, elles essaient de tarir l’angoisse dont ces questions sont la source, permettant aux gens de se sentir plus sereins, car libérés en partie de leurs peurs. Et ce qui angoisse le plus les individus, c’est ce qui est à même de menacer leur capacité à survivre et à se reproduire, autrement dit la mort et tout ce qui est susceptible de mettre en danger leur vie et celle de leurs proches. Voici pourquoi elles promettent la richesse et la protection des divinités, et même l’immortalité de l’âme, si on leur obéit et leur rend un culte : pour faciliter la gestion de la mort et de l’incertitude au quotidien. Poussé à l’extrême, on peut également en retirer un important avantage militaire, en faisant même oublier ces risques aux guerriers, voire en les encourageant à mourir bravement sur le champ de bataille en échange d’une place au paradis (religion des Vikings et religion de l’Islam).

Le deuxième pilier idéologique (l’intelligence des masses populaires), celui-là même qui viserait à ce que l’humanité acquière globalement l’humilité, la maturité et la sagesse, ne peut permettre, pour disperser leurs angoisses, que l’on raconte aux membres de nos sociétés des mensonges et des histoires à dormir debout comme on aime actuellement à en raconter à nos enfants pour les rassurer avant qu’ils ne s’endorment. Aussi serait-il exclu que les élites « spirituelles » s’emploient à mentir ainsi aux masses populaires pour retirer de tels avantages. Il faudrait donc qu’elles s’appuient sur les fondamentaux de notre idéologie pour trouver un moyen de faire aussi bien, si ce n’est mieux. Et c’est loin d’être impossible. J’en veux pour preuve l’exemple des redoutables samouraï du Japon féodal qui avaient développé un parfait contrôle de leurs émotions pendant un combat sans jamais faire appel au réconfort d’un arrière-monde accessible au guerrier après sa mort. On peut aussi prendre l’exemple des philosophes stoïciens qui arrivaient très bien à se détacher de ces peurs sans l’aide d’une quelconque religion, mais aussi celui des masses populaires chinoises très axées sur le culte rendu aux ancêtres, bien plus que sur le culte aux divinités. Voici donc des éléments qui permettraient à l’idéologie proposée, non seulement de remplir cette fonction d’apaisement des masses populaires face à la mort et l’incertitude, mais aussi d’oblitérer la peur de la mort chez tous les guerriers (donc à tous les membres adultes de notre société) lors d’un combat :

  • Il faudrait cesser de voir la mort comme quelque chose de mauvais et arrêter de détourner notre regard d’elle. il faudrait lui faire face et les masses populaires devraient comprendre qu’il s’agit d’un simple phénomène naturel, tout à fait essentiel à la vie depuis son apparition, car permettant l’évolution des espèces. Sans la mort, notre espèce ne serait jamais apparue pas plus que toutes ces autres espèces qui nous émerveillent.  Sans la mort, aucun organisme vivant ne pourrait se nourrir. Ainsi la mort est à la base de toute vie et sans la mort, il n’y aurait pas de vie, c’est aussi simple que ça. Enfin, la mort rend la vie plus belle car tellement précieuse, nous la faisant apparaitre comme quelque chose d’éphémère et de fragile dont il faut profiter en se remplissant de la beauté de ce monde.
  • Les membres de nos sociétés devraient réaliser que le simple fait d’avoir vécu rend « immortel » tout être vivant par la chaîne des causalités. Son existence, même si elle n’est plus à l’instant présent, reste comme figée à jamais dans l’histoire de la Vie. Autrement dit, tous les êtres vivants qui ont vécu sur cette planète depuis l’apparition de la vie ont joué un rôle dans le flux des événements qui ont abouti à l’instant présent et ce même rôle influera encore et encore sur les instants futurs jusqu’à la disparition complète de la vie sur cette planète… et encore, sous réserve qu’elle ne parvienne pas à coloniser un autre astre susceptible de l’accueillir d’ici là. Rien ne peut retirer à chaque être vivant la réalité de son existence passée et le rôle qu’il a joué dans cette immense mécanique. Même un foetus qui est mort avant de naître a eu un impact physique et psychologique sur ses parents. Par ce mécanisme, il a influé sur le cours des événements, il a pesé sur la chaîne des causalités. Ainsi a-t-il donc existé et se trouve être tout aussi immortel que les autres enfants qui ont eu le temps de naître avant de mourir.
  • Le culte des ancêtres pourrait avoir une utilité réelle en permettant justement de prendre conscience du caractère « fixé » de leur existence passée au sein de l’espace-temps et du rôle qu’ils jouent encore dans les événements présents par la chaîne des causalité. Si le culte des divinités ne devrait être qu’une activité solitaire comme dit précédemment, celui des ancêtres devrait en revanche faire l’objet de rituels collectifs et même de fêtes citoyennes au sein de nos sociétés « souhaitables ».
  • On pourrait aussi prendre conscience que l’on se bât — au quotidien ou lors d’une guerre — non seulement pour soi mais surtout pour ceux que l’on aime, pour les générations futures, pour un idéal commun et glorieux, en prenant place aux côtés des autres ancêtres au sein de la chaîne des causalités, et non par égoïsme dans l’idée de rejoindre un improbable paradis pour aller boire du vin et culbuter des vierges jusqu’à la fin des temps… On pourrait ainsi faire germer l’idée que si la mort d’un individu est toujours utile, certaines peuvent même être glorieuses en permettant l’atteinte d’un idéal collectif, et cet idéal, je le détaillerai dans le prochain article.
  • Si l’enseignement des connaissances et l’éducation idéologique permettent d’implanter ces concepts dans l’esprit des individus, seule la méditation permettrait ensuite de véritablement l’intégrer dans le psychisme de chacun, d’en faire un élément à même d’apporter la sérénité recherchée face à la mort et à l’incertitude, de trouver un but qui fait sens et dans lequel on se reconnait pleinement. 

La paix, la fraternité, la sécurité pour tous.

Le choc distributif qui surviendra génèrera des guerres, c’est tout à fait certain, et croire le contraire ne serait que dangereuse naïveté. Dès lors, nous pouvons oublier la paix et la fraternité entre des sociétés dont les idéologies seront antagonistes. Et des sociétés antagonistes, il y en aura, je ne vois pas comment il pourrait en être autrement. Par ailleurs, tant qu’un certain équilibre ne sera pas atteint entre la démographie et la quantité de ressources disponibles sur un territoire donné, la paix, la fraternité et la sécurité pour tous seront impossibles à obtenir entre sociétés concurrentes. 

En revanche, à l’intérieur même des sociétés « souhaitables », la paix civile, la fraternité et la sécurité pour tous seraient des objectifs à atteindre au plus vite, car sans cela, ces sociétés auraient vite fait de voler en éclat. Alors comment faire pour atteindre ces objectifs au mieux et au plus vite ? Trois éléments me semblent déterminants pour cela.

1 - Le regroupement en cités.

Pour arriver à être en mesure de se protéger des agressions extérieures (attaques de pillards, attaques d’autres peuples concurrents) soit pas la force, soit par la dissuasion, il faudrait que les gens se regroupent dans des structures sociales d’une taille suffisante.  L’impression de sécurité qui serait apportée par ces ensembles urbains à ceux qui les habiteraient devraient générer un sentiment de fraternité tant que leur démographie se maintient en deçà d’un certain niveau. En effet, une cité de trop grande taille, en plus de provoquer des dégradations environnementales, serait vraisemblablement sujette à une altération des conditions de vie. Et cette altération des conditions de vie, en plus du risque de faire apparaitre des divergences idéologiques, serait susceptible de venir perturber le sentiment de fraternité. 

Pour comprendre cela, il suffit de constater le fait suivant : avant l’utilisation massive des énergies fossiles, plus l’environnement immédiat d’une cité était en mesure de fournir suffisamment de ressources alimentaires, plus sa taille pouvait être importante. L’exemple qui illustre le mieux cette évolution est sans contestation possible l’immense ville de Dubaï qui est passée de mille deux cents habitants au début du XIXe siècle à plus de trois millions actuellement. Elle a simplement poussé au milieu du désert, au milieu de rien, alors qu’il y faisait bien trop chaud et bien trop sec, qu’il y était donc impossible d’y faire pousser de quoi nourrir tout le monde et qu’il n’y avait pas non plus assez d’eau douce pour abreuver toute la population d’une aussi grosse ville. On pourrait prendre aussi l’exemple de la ville d’Anchorage en Alaska, installée dans un endroit où la saison végétative est de très courte durée car recouvert de glace et de neige pendant la majeure partie de l’année : de mille huit cents habitants en 1920, on en compte maintenant plus de quatre cent mille, qu’il aurait été effectivement inimaginable de faire survivre dans pareil milieu il y a deux siècles. 

Mais croire que les énergies fossiles ont permis l’explosion de la taille des cités seulement dans des milieux difficilement habitables serait une erreur. De manière plus générale, les villes étaient des environnements hostiles à la survie dès lors qu’elles atteignaient une taille critique. Cette dernière était rapidement atteinte y compris dans des environnements bien plus favorables en raison des difficultés d’acheminement des vivres qui n’y étaient forcément pas ou peu produits, et des problèmes liés à l’assainissement. On y était ainsi en moins bonne santé car on y tombait plus facilement malade qu’à la campagne. Et il y a fort à parier que ce sera de nouveau le cas dans les cités de trop grande taille qui n’auront plus cette abondance d’énergie. Ainsi l’impression que le regroupement social n’apporte pas tous les avantages qu’il est censé apporter générera inévitablement des tensions sociales. 

Quoi qu’il en soit, il me sera très difficile de dire quelle taille critique ne pas dépasser ou inversement en dessous de laquelle il faudra éviter de se trouver, mais si je devais me hasarder à donner une fourchette de la taille idéale d’une cité après l’effondrement de notre société globalisée, je la situerais entre deux mille et dix mille habitants.

2 - La constitution de forces de l’ordre

Il sera certainement impossible d’éviter tous les conflits avec des sociétés concurrentes pendant la phase du choc distributif et le maintien de la paix civile sera lui aussi très difficile, mais pourtant impératif. Maintenir cette paix nécessitera la mise en place rapide d’un corps de maintien de l’ordre qui pourra faire usage de « violence légitime » en cas de besoin. Sans cela, la barbarie et le désordre social pourrait bien survenir très vite. Savoir si ces forces de l’ordre devraient être le corps d’élites militaires ou si le maintien de l’ordre pourrait relever d’un autre organisme, et savoir aussi si cet organisme serait composé de membres fixes ou au contraire serait assumé par les citoyens à tour de rôle, cela dépendra je pense de la taille de la cité en question. Dans l’idéal, et si la taille de la cité le permet, je pense qu’il vaudrait mieux que l’ordre soit assumé par un groupe indépendant des élites militaires qui sont censées se concentrer sur l’organisation de la défense de la cité vis-à-vis des agressions extérieures et à la formation martiale de tous les citoyens. De même, un corps de maintien de la paix sociale, organisé par quelques élites et comprenant une part importante de citoyens participant à cette activité à tour de rôle me semblerait être la meilleure solution pour limiter le risque de collusion et de corruption, tout en ayant l’avantage d’impliquer chaque citoyen dans la lutte pour le maintien de la cohésion sociale.

3 - La constitution d’un idéal commun

Pour renforcer le sentiment de fraternité entre les membres d’une même société, j’ai déjà dit qu’il était nécessaire qu’ils partagent des mêmes valeurs morales et un même but. Tout d’abord, la mise en place d’une société avec une idéologie uniforme et qui soit en mesure d’assurer la satisfaction des besoins vitaux de ses membres serait un idéal à court terme fédérateur, susceptible de générer de la fraternité au sein de cette même société. Ensuite, la constitution d’un réseau d’entraide entre société dont les idéologies seraient compatibles génèrerait aussi de la fraternité entre ces différentes sociétés, les empêchant de rentrer en conflit et leur permettant de se coaliser pour se défendre les unes les autres. Enfin, aussi lointain que cet objectif puisse apparaitre, la constitution d’une nouvelle société globalisée au niveau mondial, mais cette fois-ci en équilibre avec le reste du vivant, permettrait de presque faire disparaitre les guerres. Mais ce n’est pas la seule raison pour laquelle il faudrait tendre de nouveau vers l’élaboration d’une nouvelle société globalisée à terme, bien qu’aboutir à une telle chose constituerait certes un idéal en soi. En effet, une fois cet idéal atteint, l’humanité n’aurait alors plus aucun idéal collectif vers lequel tendre pour la fédérer, elle n’aurait plus de « moteur » qui la pousserait collectivement vers l’avant. Ainsi risquerait-elle de devenir décadente et rentrerait-elle à nouveau logiquement dans une phase de déclin. Il faudrait pour éviter ceci qu’elle poursuive des buts plus grands encore que celui de mettre en place une nouvelle société globalisée en équilibre avec le vivant, des buts qui transformerait l’atteinte de cet idéal en une simple étape vers un objectif autre et plus lointain. Mais, de cela, je parlerai dans le prochain article.

Le système politique 

Rappelons quelques points d’importance concernant le système politique et apportons quelques précisions qui seront essentielles pour la suite du propos sur l’égalité devant la loi et les libertés individuelles.

Le septième pilier impliquant l’établissement d’un système en grande partie monarchique, cela signifie que le souverain possèderait le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif ainsi que le pouvoir judiciaire. Il aurait la possibilité d’en déléguer une partie à des représentants de son choix mais il n’en reste pas moins qu’en dernier ressort, c’est bien lui qui les détiendrait. Pour autant, cela ne veut pas dire que ce système n’aurait aucune protection contre l’instauration d’une tyrannie, comme je l’ai expliqué dans l’article précédent (partie 8). En effet, les élites spirituelles posséderaient deux contre-pouvoirs essentiels qui permettraient d’éviter la survenue de pareille calamité :

1 - Tout en s’occupant de l’éducation idéologique des masses populaires, elles repèreraient et sélectionneraient l’individu qui serait proposé au peuple pour devenir le souverain. Cela implique plusieurs sécurités :

  • L’individu choisi adhèrerait forcément à l’idéologie établie puisque les élites spirituelles seraient ceux-là même qui portent cette idéologie. Aussi, même s’il avait toute latitude pour changer une loi ou en créer une nouvelle selon son bon vouloir, le monarque se soumettrait spontanément à l’échelle de valeurs qui lui a été inculquée depuis son plus jeune âge puis renforcée par sa raison. Par ce mécanisme, même si le monarque se trouve au dessus des lois en dehors de quelques exceptions, il serait finalement inféodé au système de valeurs qui permet de fonder celles-ci. Ainsi, le risque qu’il produise des lois scélérates seulement tournées à son propre avantage ou allant contre les principes idéologiques énoncés en deviendrait spontanément très faible.
  • L’homme ou la femme choisi pour devenir le souverain serait sélectionné sur la base de différents critères qui seraient susceptibles d’en faire un gouvernant efficace et loyal, ayant la capacité de résister à la tentation d’utiliser à mauvais escient le pouvoir qui lui a été confié. Le sujet des vertus du monarque est un sujet que j’aborde dans « Le chemin du prophète » au chapitre 15 (« Le maire »), et dont je reparlerai en détails dans un article dédié.
  • Comme je l’ai dit dans l’article précédent, les processus électifs sélectionnent les individus les plus retors, les plus compromis et les plus avides de pouvoir. Le souverain n’étant pas choisi par un processus électif mais par une validation par le peuple, le futur monarque ignorerait donc pendant une grande partie de sa vie qu’il est amené à devenir souverain. Ce n’est pas quelque chose qu’il aurait forcément souhaité, et même s’il avait senti qu’il était en capacité d’exercer pareille fonction, une telle décision de toutes façons ne dépendant pas de lui, il n’aurait pas eu à s’en préoccuper. Par ailleurs, toute tentative pour essayer d’influencer une décision en sa faveur serait aussitôt perçue comme suspecte par les élites en charge de ce choix.
  • La nomination par le peuple impliquerait un pacte : le monarque servirait le peuple, il serait un outil puissant dont le peuple aurait choisi de se doter pour atteindre ses objectifs, et pour qu’il puisse être l’outil efficace qu’il est censé être, le peuple devrait en retour parfaitement servir le monarque. Pareil pacte ramène le monarque à ce qu’il est vraiment : un serviteur du peuple qu’il dirige. Et un serviteur n’est pas censé nuire à celui qu’il sert…

2 - Les élites spirituelles auraient la possibilité de destituer le monarque si ce dernier était atteint d’un problème persistant qui altère son jugement et, par voie de conséquence, sa capacité à servir le peuple. Ce pourrait être des troubles du comportement, des troubles psychiatriques ou toute maladie le rendant inapte au gouvernement de manière durable. Évidemment, cela inclurait l’apparition d’un comportement tyrannique, véritable danger pour les sociétés « souhaitables ». Il s’agirait là de l’ultime sécurité, impliquant le transfert immédiat de tous les pouvoirs entre les mains des élites spirituelles pour une durée préétablie et très courte. Les précédentes sécurités étaient préventives, elles visaient à empêcher le problème de survenir avant la prise de fonction du monarque. Celle-ci est répressive : si le problème survenait, on retirerait la fonction de monarque à la personne concernée. 

Selon toute logique, ces deux lois constitutionnelles, et surtout la dernière, devraient forcément avoir la primauté sur n’importe quelle autre loi : elles ne pourraient être annulées ou surpassées par quelqu’autre loi que ce soit. Pour exemple, si un monarque dont l’esprit avait fini par être corrompu par le pouvoir décrétait la mise à mort de toutes les élites spirituelles, un tel décret deviendrait immédiatement caduque car rentrant directement en conflit avec la loi constitutionnelle ce qui aboutirait à sa destitution immédiate.

Ceci étant dit, les élites spirituelles détenant le pouvoir de destituer le monarque en cas de problème grave et de proposer le successeur au peuple, on devrait donc partir du principe qu’elles ont un pouvoir supérieur au monarque. Mais dans la mesure où elles n’exerceraient pas le pouvoir directement, il n’y aurait aucune raison pour qu’elles échappent au droit commun, à la différence du souverain. Aussi, toute loi ou tout ordre du monarque qui ne viserait pas à nuire au contre-pouvoir exercé par les élites spirituelles, s’appliquerait indifféremment à ces dernières comme aux autres membres de la société. Que les élites spirituelles soient soumises aux mêmes lois que les autres membres de la société apparait chose essentielle pour qu’elles conservent la confiance du peuple et ne cèdent pas à la corruption. 

Mais il persiste une faiblesse : le monarque possédant le pouvoir judiciaire mais dépendant des élites spirituelles, il pourrait être empêché dans ses verdicts dirigés à l’encontre d’un de leur membre alors que ce dernier serait pourtant coupable de corruption ou de tout autre crime relevant du droit commun. Il devrait donc exister une sécurité qui vise à empêcher la corruption des élites spirituelles. En effet, la stabilité de tels systèmes socio-politiques reposerait entièrement sur leurs épaules. Aussi serait-il parfaitement essentiel qu’elles se montrent irréprochables pour garder la confiance totale  des masses populaires. Si cette confiance disparaissait, le système se gripperait et la société s’effondrerait. Cette dernière sécurité sera expliquée quand je parlerai des libertés individuelles et plus précisément de la liberté d’expression.

Enfin il existe un dernier problème inhérent à pareil système, celui de la difficulté à trouver un monarque aussi vertueux dans chacune des sociétés « souhaitables ». Si on part du principe — certes un peu arbitraire — que les cités qui seraient viables logeraient entre deux mille et dix mille habitants, je vous laisse imaginer le nombre de monarques éclairés qu’il faudrait trouver pour les gouverner toutes… Si l’on sait effectivement que l’histoire de l’humanité en compte un certain nombre, pour autant, un despote éclairé, ça ne se trouve pas non plus sous le sabot d’un cheval, il faut bien l’avouer…

Aussi fais-je le pari suivant : le second pilier, celui de l’intelligence des masses populaires, devrait permettre de générer suffisamment de gens en mesure d’assurer cette fonction de manière adéquate. Et en attendant que pareil idéal soit atteint, le conte philosophique que j’ai écrit, « le chemin du prophète », s’il est en effet censé servir d’ouvrage de propagande idéologique, a aussi été écrit pour servir de « boussole » aux sociétés qui souhaiteraient adopter pareille idéologie.   

L’égalité devant la loi, l’égalité des chances.

En dehors du cas particulier du monarque dont il a été précisé qu’il se trouverait logiquement au-dessus de la plupart des lois — et de celui des « esclaves » que j’aborderai plus loin—, il n’existerait aucune bonne raison pour que les individus de ces sociétés subissent l’inégalité devant la loi. La cohésion sociale étant même renforcée par l’égalité de manière générale, le monarque devrait justement s’attacher à faire régner une véritable justice entre les membres du peuple qu’il sert. L’introduction d’un traitement inégalitaire au sein d’une société aurait un effet déstabilisant, menaçant ainsi la survie de cette dernière. Mais c’est également une question de loyauté élémentaire envers le peuple et cette vertu, comme je l’ai dit plus haut, devrait toujours être possédée par un monarque.

Concernant l’égalité des chances, cet idéal social serait totalement compatible avec les piliers idéologiques proposés. En effet, le second pilier, celui de l’intelligence des masses populaires, impliquerait l’éducation pour tous, donc la possibilité pour tout membre de la société d’accéder au statut d’élite, pour peu qu’il en ait l’envie et qu’il semble être le plus apte. De même, le successeur du monarque étant proposé au peuple par les élites spirituelles, tout membre de la société serait donc susceptible d’accéder à une telle fonction pour peu qu’il rassemble les diverses vertus qui laissent penser qu’il pourrait faire un bon monarque.

Avant de poursuivre, abordons le cas particulier des « esclaves » tels que nous les avons définis dans le huitième pilier. Il apparait évident que ces derniers ne seraient pas pourvus des même droits civiques que les citoyens. Dans la mesure où il ne pourrait s’agir d’enfants, ils n’auraient pas la possibilité d’accéder aux connaissances dont il est fait mention dans le second pilier (l’intelligence des masses populaires). Leurs enfants, en revanche disposerait des même droits civiques que les autres membres de la société et pourraient donc accéder à n’importe quelle fonction sociale à leur âge adulte, y compris celle de souverain, pour peu qu’ils en aient les capacités et l’envie.

Les libertés individuelles

De manière générale, la société et les lois qu’elle énonce entrave la liberté individuelle des individus. En effet, quoi de plus libre qu’un individu vivant seul et éloigné de toute société ? Si ce dernier décide d’écraser le crâne d’un de ses congénères avec une pierre parce que cela lui semble être la meilleure chose à faire sur le moment, il n’y a en effet rien qui ne l’en empêche, si ce n’est la capacité de ce dernier à résister à pareille attaque. En revanche, le même homme s’il vit dans une société ne pourra se laisser aller à entreprendre pareil projet, dans la mesure où des lois et des règles qui empêchent ce genre de choses y sont établies. Et si elles y sont établies, c’est pour de bonnes raisons. Si on autorise les gens à fracasser le crâne de leur voisin quand l’envie leur prend, la société aura vite fait de se désagréger pour tomber dans un état de guerre totale de tous les individus entre eux. Or, si les gens fondent des sociétés, c’est bien parce que cela leur apporte un certain nombre d’avantages qu’ils ne souhaitent généralement pas jeter aux orties pour un oui ou pour un non. Aussi acceptent-ils de céder une partie de leurs libertés individuelles au bénéfice des règles de fonctionnement et des lois de la société dans laquelle ils vivent.

La vie en société est donc obligatoirement une privation de liberté. Reste à déterminer quels types de liberté on pense nécessaire d’entraver et à quelles libertés on peut laisser libre cours dans une société donnée sans la mettre en danger. Et dans le cas présent, ce sont les sociétés générées par l’idéologie que nous avons définie qui nous intéressent, alors essayons de faire un inventaire.

1 - La liberté de penser 

Cette dernière ne peut être entravée, quelle que soient les circonstances. De manière générale et depuis la nuit des temps, les sociétés essaient bien d’influencer les pensées des gens, de les manipuler, mais il reste impossible de « forcer » littéralement quelqu’un à penser quelque chose. Dans notre cas, nous visons une idéologie uniforme et il n’y a aucune raison de croire que nos sociétés ne s’emploieront pas à faire adhérer un maximum de gens à celle-ci. Comme nous l’avons déjà dit quand nous avons détaillé les quatrième et sixième piliers, la méthode à privilégier pour y parvenir serait celle du raisonnement logique mais les autres méthodes pourront aussi être employées selon les circonstances.

2- La liberté de disposer de ses possessions

L’idéologie proposée n’abolissant pas la propriété privée (partie 8, septième pilier), on peut imaginer qu’un individu aurait la liberté de disposer de ses possessions matérielles. Toutefois, il me semble y avoir deux exceptions à signaler. Tout d’abord, l’accumulation de possessions a occasionné de graves problèmes d’inégalité des conditions dans notre société globalisée actuelle et l’on a vu antérieurement qu’une telle chose risquait fort de déstabiliser les sociétés de manière générale. Aussi l’établissement d’un écart maximal de possessions entre les membres d’une même société devrait certainement être établi pour éviter de reproduire de telles inégalités. 

Ensuite, il pourrait aussi apparaitre nécessaire au souverain de saisir tel ou tel bien pour les besoins de la société dans certaines circonstances où elle pourrait être menacée. Ainsi semblerait-il souhaitable d’ouvrir la possibilité de saisir des biens possédés par un individu dans ces deux situations, et cette liberté ne serait donc que partielle. 

3 - La liberté d’exprimer son opinion (liberté de la presse, liberté de caricature)

Il s’agit sans nul doute d’un sujet épineux. Tout d’abord, on ne peut nier l’avantage que confère la liberté d’expression dans une société, avec ses corolaires : la liberté d’informer, de formuler des critiques et de se moquer. Ces libertés-là permettent, d’une part un exutoire des masses populaires, d’autre part de pouvoir dénoncer et mettre à jour des injustices ou des méfaits qui, sans cela, seraient restés cachés dans l’ombre. C’est donc un outil de stabilisation sociale et de lutte contre la corruption. 

Toutefois, un système monarchique repose sur l’autorité d’un seul homme qui possède tous les pouvoirs ou presque et cet homme particulier échappe donc au droit commun, comme nous l’avons déjà expliqué. Si son autorité pouvait être remise en cause par n’importe qui à n’importe quel moment, c’est le système de gouvernance même de la société concernée qui serait fragilisé. Aussi ne pourrait-on permettre que le monarque soit publiquement critiqué d’aucune manière que ce soit. Pour autant, pareille conclusion n’est pas dénuée de conséquences négatives pour le peuple et pour le souverain. Je m’explique. Ne pouvant jamais avoir la possibilité d’exprimer un quelconque mécontentement à l’égard du monarque, le peuple pourrait commencer à alimenter quelque secrète inimitié à son égard, même si ce dernier avait un comportement exemplaire. Une telle chose pourrait venir alimenter des complots, ce qui serait un facteur de déstabilisation de nos sociétés « souhaitables ». 

De même, cette « intouchabilité » et cette « toute-puissance » du monarque, pourrait  avoir pour effet de l’isoler du reste de la société, voire de le déifier. Pourtant ce monarque serait bien un homme confronté à ses faiblesses et à ses doutes et cet isolement des autres membres de la société pourrait, d’une part nuire à sa santé mentale et, d’autre part, l’empêcher d’arriver à ressentir de manière adéquate le poids de ses décisions sur le peuple qu’il gouverne. 

Aussi faudrait-il imaginer des moyens de pallier à ces problèmes. Il serait par exemple, possible d’organiser des fêtes lors de jours spéciaux où le souverain se mêlerait au peuple et où il serait possible de rire avec lui et de le caricaturer, sans toutefois émettre de critique ouverte de son gouvernement. Je donne une illustration de pareil événement dans « le chemin du prophète » dans le chapitre 31  intitulé « Le spectacle ». Pour compléter, on pourrait aussi imaginer un autre jour spécial où chacun des membres d’une société pourraient lui adresser un écrit obligatoirement anonyme, sans risque de représailles si le message devait contenir des critiques. Les avantages de ces événements spéciaux seraient multiples : ils donneraient la possibilité au peuple d’avoir un exutoire par rapport à leur souverain et ainsi sentiraient-ils qu’ils ont la possibilité de s’exprimer sans toutefois contester publiquement son autorité, ils rapprocheraient le monarque de son peuple et réciproquement, et enfin, ils permettraient au souverain de mieux percevoir le poids de ses décisions en créant une occasion pour les gens de faire remonter leur mécontentement sur des points particuliers.

Le dernier sujet à aborder est celui des élites « spirituelles ». Nous avons déjà dit que, celles-ci détenant le pouvoir de destituer le monarque en cas de problème grave et de proposer le successeur au peuple, on pourrait penser qu’elles ont un pouvoir supérieur au monarque. Si l’idéologie dont elles seraient porteuses constituerait en soi une sécurité préventive qui viserait à éviter qu’elles n’en viennent à se corrompre (cf prochaine partie), ce ne pourrait être suffisant puisqu’il faudrait aussi envisager des mesures « curatives ». Et nous avons vu que le fait qu’elles n’échapperaient pas au droit commun, bien qu’il s’agisse là d’un point essentiel, ne constituerait pas non plus une sécurité satisfaisante pour éviter leur corruption. Mais, s’il n’y avait aucune bonne raison pour qu’elles échappent au droit commun et n’exerçant par le pouvoir directement, il n’y en aurait pas non plus pour qu’elles soient protégées des critiques et des caricatures. Cette contrainte serait capitale puisqu’elle équilibrerait le système politique en le pourvoyant d’une boucle autorégulée : le peuple serait contrôlé par le monarque, qui lui serait contrôlé par les élites spirituelles, qui elles, enfin, seraient contrôlées par le peuple. Là encore, le second pilier, celui de l’intelligence des masses populaires, serait censé rendre les gens capables de penser par eux-même ce qui devrait éviter toute naïveté de leur part et créer une aptitude à détecter les comportements faux et malhonnêtes.

Aussi toute société se réclamant de l’idéologie proposée devrait-elle être dotée d’un organe d’information sous une forme ou une autre, organe qui serait aux mains du peuple. Cet organe serait tenu de respecter le droit commun, mais pourvu d’une réelle liberté d’expression à une exception près : il ne pourrait formuler une quelconque critique à l’égard du monarque. Il ne pourrait se libérer de cette contrainte que dans un seul cas de figure, pré-établi par la constitution, celui du non-respect par le monarque de la loi constitutionnelle qui permet sa destitution par les élites religieuses. Les masses populaires étant aptes au combat et beaucoup plus nombreuses que les élites militaires, la boucle d’autorégulation du système politique se mettrait alors à tourner dans l’autre sens jusqu’à rétablissement d’une situation normale. On voit ainsi que l’équilibre de ce système reposerait également sur le peuple, ce qui en ferait un élément actif de la société sans le limiter au simple de rôle de validation du monarque.

4 - La liberté de disposer de son propre corps, la liberté de se déplacer

Une personne ne pouvant être la propriété d’une autre, chacun devrait en théorie pouvoir disposer de son propre corps et ce devrait d’ailleurs être la règle au sein de nos sociétés « souhaitables ». Mais comme pour les libertés précédentes, les choses ne seraient pas aussi simples et il faut apporter un certain nombre de précisions. 

Tout d’abord, le monarque devrait pouvoir mobiliser à une quelconque tâche tout individu qu’il jugerait utile de mobiliser. Évidemment, le premier cas de figure qui nous vient à l’esprit est celui de la mobilisation pour une bataille. Si pour défendre la cité contre une attaque par des forces ennemies, le problème de la contrainte se pose moins, il n’en est pas de même pour l’attaque portée à une cité concurrente. Il faut bien avoir à l’esprit qu’une telle chose pourrait bien s’avérer nécessaire et manquer d’effectifs serait forcément préjudiciable à la cité entière. Le problème dans ce cas est qu’on est forcé de scinder ses forces pour en laisser certaines en retrait défendant la cité pendant que les autres sont mobilisées pour porter l’attaque. Et il deviendrait alors nécessaire de choisir quels membres de la société on affecterait à quelle tâche, sachant qu’elles ne comporteraient pas du tout les mêmes risques, ni les mêmes contraintes matérielles. De même, si le souverain estimait qu’il est nécessaire de réaliser des travaux utiles pour le bien de tous et d’y affecter un certain nombre de citoyens, il devrait pouvoir le faire sans rencontrer de résistance. 

Pour ces raisons, le souverain devrait pouvoir contraindre n’importe quel citoyen à une tâche s’il l’estime nécessaire. Toutefois, il devrait exister une limite à cette contrainte, et ce devrait probablement être une des rares limites à son pouvoir sur les membres de la société, je veux parler de la contrainte sexuelle. Il devrait à ce propos exister une règle absolue s’appliquant à tous les membres de la société quels qu’ils soient, esclaves compris, c’est que nul ne pourrait être contraint sexuellement par quiconque, monarque compris. Cela implique donc la liberté pour tout individu de choisir son compagnon ou sa compagne ainsi que son orientation sexuelle (hétérosexualité, homosexualité, bisexualité).

Abordons justement le cas particulier des esclaves. Pour ces derniers, dont je rappelle qu’il s’agirait en fait de criminels ayant eu le droit d’échapper à la peine de mort, la contrainte serait la règle et la liberté, l’exception. Un esclave ne pourrait choisir de ne pas travailler et ne pourrait pas non plus aller et venir selon son bon vouloir. Pourtant, comme je l’ai précisé dans le huitième pilier (le travail), il faudrait lui maintenir un certain nombre de droits pour qu’il se sente au minimum faire partie de la société qui le contraint. Je donne un exemple des droits qui pourraient être maintenus pour ces individus dans « Le chemin du prophète », au chapitre 25 intitulé « Le pillard ».

Ensuite, il me semble important de parler de certaines particularités concernant les enfants. S’ils ne sont pas la propriété de leurs parents puisqu’on a vu qu’une personne ne peut en aucun cas être la propriété d’une autre, ils sont toutefois placés sous leur autorité tant qu’ils n’ont pas acquis l’autonomie suffisante pour être en mesure de prendre des décisions pour leur propre avenir. Et qui dit « autorité », dit « contraintes », aussi serait-il normal, et même souhaitable dans une certaine mesure, que les parents puissent librement imposer certaines contraintes à leurs enfants. Il devrait toutefois exister des limites à ces contraintes. Et pour définir ces limites, il reste à essayer de prévoir lesquelles seraient profitables à la société et lesquelles ne le seraient pas. Je m’emploierai à un tel exercice dans un futur ouvrage, mais signalons dès maintenant quelques particularités :

  • Tout ce qui permettrait à l’enfant de comprendre l’importance qu’a la société pour lui-même et pour ses proches devrait faire l’objet de contrainte. De même, tout ce qui permettrait à l’enfant de rendre ultérieurement le service qu’il sera censé rendre à la société devrait également faire l’objet de contraintes. Ainsi retrouverait-on l’obligation de s’éduquer (acquisition des connaissances, compréhension de l’idéologie et de ses enjeux), l’obligation d’apprendre les techniques martiales, l’obligation d’apprendre comment subvenir à ses besoins et à ceux de ses proches. On y trouverait aussi tout ce qui l’empêcherait de tendre vers des comportements individualistes, vaniteux, inconséquents ou immatures.
  • Tout ce qui permettrait à l’enfant d’éviter de se mettre en danger devrait faire l’objet de contrainte. Aussi devrait-on, si l’on souhaite qu’il ne se mette pas en danger, également condamner toute action qui vise à le blesser physiquement. En revanche, dans des cas de figure particulier et avec parcimonie, il pourrait parfois être profitable pour l’enfant et pour la société que lui soit infligé quelques blessures morales a minima, celles qui seront nécessaires à sa construction. Évidemment, cela implique que les blessures morales qui seraient préjudiciables pour l’avenir de la société soient proscrites, bien que définir la limite entre les deux n’est pas chose aisée et relèverait  uniquement des capacités de jugement des parents. Enfin, est-il besoin de préciser que tout abus sexuel sur un enfant serait tout à fait inacceptable ?
  • Tout ce qui viserait à imposer à l’enfant des contraintes qui entameraient son autonomie ultérieurement à la date de sa « majorité » serait non souhaitable. Ainsi peut-on citer immédiatement les mariages arrangés par les parents, ces derniers représentant une contrainte sexuelle dont on a établi qu’elle serait chose proscrite. De même, le fait d’imposer à son enfant des croyances religieuses ou une orientation professionnelle devrait rentrer dans cette catégorie. En effet, il serait plus profitable qu’il puisse lui-même choisir le rôle social qu’il serait amené à jouer en fonction de ses propres affinités et capacités. Il se sentirait aussi plus épanoui s’il avait la possibilité d’orienter ses croyances religieuses selon la représentation du monde et de la réalité qu’il s’est lui-même faite.

Abordons ensuite deux derniers points : la liberté de quitter ces sociétés « souhaitables », puis le libre accès à la cité et la libre circulation à l’intérieur de cette dernière. Concernant le premier point, il n’existe aucune bonne raison d’empêcher un citoyen de quitter une société bâtie sur l’idéologie proposée. Une telle chose serait même contre-productive à bien des égards, puisque cela serait en contradiction avec le quatrième pilier, celui de l’uniformité idéologique. Or, si quelqu’un souhaitait quitter pareille société, ce pourrait être souvent parce qu’il n’y trouve pas son compte sur le plan idéologique.

Concernant le second point, le libre accès à la cité pour tout individu venant de l’extérieur serait une dangereuse bêtise qu’une société qui se veut capable de se défendre des agressions extérieures ne pourrait pas commettre. Toutefois, il serait certainement nécessaire d’échanger des biens, des services et des informations avec les sociétés environnantes « compatibles ». Aussi, interdire totalement l’accès à la cité serait également une très mauvaise idée. Les sociétés bâties sur cette idéologie devraient donc mettre en place les contraintes d’accès et de déplacements qu’elles jugeront utiles pour les étrangers au sein de leur lieu de vie commune.

5 - La liberté de satisfaire ses besoins vitaux

Dans certaines circonstances telles qu’une famine, une guerre ou une épidémie, les capacités de la société à fournir à ses membres de quoi se nourrir, se protéger et se soigner peuvent être lourdement altérées. La mise en place de mesures de rationnement des ressources permettant de répondre à ces besoins pourraient alors devenir nécessaire. Le souverain devrait ainsi avoir la possibilité de mettre en place de telle mesure sans que les masses populaires ne se soulèvent, car un soulèvement aboutirait très certainement à une aggravation de la situation. La loi martiale devrait donc pouvoir être décrétée dans ces situations-là.

6 - La liberté de culte

Ce sujet a déjà été en grande partie abordée précédemment et je me limiterai donc à rappeler que si le culte collectif aux ancêtres devrait être encouragé, celui délivré aux divinités devrait être cantonné à une pratique strictement individuelle ou presque.

Conclusion

On peut constater que le corpus idéologique regroupé dans la partie 8 et dans le présent article est conséquent, mais je l’estime globalement cohérent dans sa conception. Toutefois, il me reste un dernier point à aborder sur l’idéal commun de nos sociétés « souhaitables », quelque chose qui concerne la finalité de tout cela, une sorte de but à atteindre au terme d’un très long chemin. Ce sujet je l’aborderai dans le prochain article (partie 10) avant de clôturer cette série d’articles par les modalités de mise en place de cette idéologie au sein des sociétés qui surgiront après l’effondrement de notre civilisation globalisée (partie 11).

Bibliographie

  • Propos sur le risque de plafonnement des connaissances scientifiques : « L’effondrement des sociétés complexes » J. Tainter.
  • Propos sur les religions monothéistes : « La Bible de Jérusalem » (ancien et nouveau testament), « Le Coran »
  • Propos sur les religions dérivées de l’hindouisme et du shintoïsme : « L’hindouisme » A. Astier. « Le livre des morts tibétain » Padmasambhava. Page wikipédia sur le bouddhisme, le Jaïnisme, l’Hindouisme. Cours en vidéo « Philosophie et histoire des religions » J-M. Dufays.
  • Propos sur la taille critique des villes selon les ressources et l’énergie dont elles disposent : « Dormez tranquille jusqu’en 2100 » J-M. Jancovici. Conférences « Énergie et climat » J-M Jancovici.
  • Quelques propos sur les libertés individuelles : « Léviathan » T. Hobbes

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