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Billet de blog 17 janv. 2022

Plan C : Que faudra-t-il faire quand l’effondrement sera complet ? (partie 10)

Après avoir expliqué pourquoi l’effondrement était inéluctable et imminent, puis exposé les diverses implications d’un tel constat, j’ai ensuite expliqué toutes les bases idéologiques du plan C. Avant de parler des moyens pratiques de mettre en place l’idéologie élaborée, parlons des objectifs communs censés rallier les êtres humains à celle-ci.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Un des aspects fondamentaux dans la mise en place de l’idéologie proposée est la constitution d’un projet commun. Si l’on ne propose pas des objectifs qui arrivent à fédérer suffisamment les gens pour qu’ils se regroupent en un ensemble cohérent, si l’on ne peuple pas leur imaginaire avec un idéal glorieux et enthousiasmant auquel il pourrait participer, l’idéologie proposée aura beau être cohérente, il lui manquera quelque chose d’essentiel : un but. 

Ce serait un peu comme avoir une jolie voiture en parfait état de marche mais aucune destination vers laquelle se diriger. Cette idéologie, c’est un outil sociétal, rien de plus. Et quand on a un outil entre ses mains, faut-il encore savoir ce que l’on va en faire. En effet, vous ne prendrez pas un marteau entre vos mains si vous n’avez pas décidé d’enfoncer un clou. Autrement dit, pour que les gens en viennent à se saisir de cette idéologie, il faudra qu’ils entrevoient à quoi elle est censée servir.

Pour autant, si vous prenez un groupe d’une centaine d’individus équipés de pioches et que vous leur dites qu’il va falloir déplacer la montagne qui se trouve en face d’eux, vous avez toutes les chances pour qu’ils vous traitent de fou avant de tourner les talons… Et il se passerait précisément la même chose si on demandait aux gens de former une nouvelle société en leur expliquant de but en blanc que l’objectif est de mettre en place une nouvelle société globalisée. Ce que je veux dire, c’est que si on les met d’emblée en face d’un objectif final qui semble impossible à atteindre tant la tâche semble immense, en plus d’être éloigné de leurs préoccupations du moment, on est assuré de se diriger vers un échec retentissant. En revanche, si l’on pointe des étapes intermédiaires centrées sur leurs besoins et qui sont à leur portée immédiate, on a bien plus de chance de les voir se mobiliser.

Commencer « petit »… mais expliquer d’emblée qu’il va falloir voir plus grand.  

Voilà pourquoi le premier objectif à pointer à un groupe d’individus après l’effondrement serait celui de la création d’une société à même d’améliorer leur chance de survie et de se reproduire comme nous l’avons dit précédemment, une société capable de surpasser les autres sociétés en concurrence sur le même territoire, donc lorgnant sur les mêmes ressources. C’est par ça qu’il faudra commencer, c’est certain. Pourtant, ne pas évoquer l’objectif d’une humanité autorégulée dès les premiers instants de l’existence de cette société serait une funeste erreur : si vous vous apprêtez à suivre quelqu’un qui va faire le tour du monde, il est impératif que vous sachiez d’emblée qu’après la première étape, il y en aura de nombreuses autres jusqu’à la fin du périple, que cette première étape n’est que le début d’un très long voyage. Sans cela, vous auriez vite fait de renoncer en vous apercevant qu’après une étape, il s’en trouve toujours une autre, puis encore une autre, sans véritablement savoir où et quand ce satané voyage se termine… De plus, si vous ne compreniez pas la finalité du voyage, vous ne comprendriez pas non plus la pertinence de se diriger dans une direction moins agréable ou plus ardue qu’une autre qui vous tendrait pourtant les bras (autorégulation contre « croissancisme », par exemple), tout simplement parce que vous ignoreriez que cette direction plus agréable vous éloigne de l’objectif final. Mais si vous savez d’emblée quel est cet objectif à long terme et que vous vous êtes conditionnés à l’idée que vous ne l’atteindrez pas avant un bout de temps, si vous savez à quel moment vous êtes au quart, à la moitié ou aux deux tiers de la fin du périple, si vous savez où se situe la destination par rapport à l’endroit où vous vous trouvez, vous êtes alors en mesure de cerner quel effort il reste à fournir, vous êtes ainsi bien plus en capacité de le mener à son terme et vous comprenez aussi sans rechigner pourquoi vous empruntez tel chemin plutôt qu’un autre.

En bref, s’il sera nécessaire de pointer des objectifs intermédiaires accessibles, il sera   aussi impératif que les gens qui peuplent ces sociétés « souhaitables », sachent dès le début que l’établissement d’une civilisation globalisée autorégulée est le véritable but à atteindre, parce qu’il faudra qu’ils soient psychologiquement conditionnés dès les premiers instants à une telle chose. Et il faudra aussi qu’ils comprennent pourquoi seul ce chemin est pertinent. Sans tous ces prérequis, ils ne pourront prendre les bonnes  décisions pour « arriver à bon port » : empêcher une extinction précoce de notre espèce.

Quelle sera la trajectoire ?

J’ai déjà parlé des objectifs de manière éparpillée dans plusieurs de ces articles, mais il s’agit cette fois de mettre un peu d’ordre dans tout cela afin que la route apparaisse clairement à chacun. 

Alors, traçons cette « feuille de route » :

  • 1ère étape : le regroupement d’individus au sein de sociétés viables et capables de vaincre les sociétés avec lesquelles elles seront en concurrence grâce à l’idéologie proposée.
  • 2ème étape : la propagation de cette idéologie portée par ces sociétés (cf partie 8 , sixième pilier).
  • 3ème étape : le regroupement de ces sociétés en réseaux locaux plus ou moins grands.
  • 4ème étape : l’interconnexion de ces réseaux dans le monde entier pour aboutir au fil des siècles à une société globalisée en équilibre avec le reste du vivant, donc à une humanité capable collectivement d’autorégulation.

Et je pourrais en théorie m’arrêter là, en disant que ce n’est pas si mal comme objectif final et passer directement à la mise en place pratique de cette « feuille de route ».  

Et après ?

Mais alors quoi ?! L’objectif de notre espèce serait-il juste d’essayer de ne pas disparaitre trop tôt ? Si oui, à quoi aurons-nous servi au sein de cet ensemble complexe qui constitue la nature ? Devrions-nous nous cantonner à une vision aussi étriquée, aussi anthropocentrée ou autrement dit, aussi égoïste de notre avenir, alors même que notre idéologie ramène justement l’être humain au sein de cet ensemble ? Serions-nous juste bon à essayer de ne pas mourir ? La vie, serait-ce juste éviter de mourir, de disparaitre ?

Ceux qui se souviennent de ce que j’ai écrit dans la partie 9, savent déjà qu’il existe un autre idéal plus lointain et plus grand, « caché » derrière la mise en place d’une société globalisée autorégulée, cette dernière n’étant là-aussi qu’une simple étape d’un projet de civilisation encore bien plus grand et plus lointain.

Avant d’expliquer en quoi il consiste, imaginez que le fameux tour du monde dont nous parlions serait terminé. Ceux qui l’ont accompli, auraient fourni un effort de tous les instants, ils auraient mobilisé toutes leurs forces pour arriver au bout de ce projet, projet qui était le but ultime de leur vie. Une fois terminé, ils se retrouveraient évidemment avec un terrible sentiment de vide et sans but particulier, obligés de se trouver artificiellement un nouvel objectif à atteindre pour échapper à la dépression. Mais imaginons maintenant qu’ils avaient intégré ce tour du monde à une démarche plus globale, ouvrant vers encore autre chose, comme par exemple, une manière d’attirer les regards vers une cause méconnue du grand public. Dès lors, on pourrait supposer qu’une fois le tour du monde terminé, leur état d’esprit serait très différent du précédent cas de figure. En effet, Le véritable but à atteindre serait alors toujours là, nécessitant de nouveaux efforts, pointant de nouvelles étapes à franchir.

Oui, une fois la société globalisée autorégulée constituée, l’humanité n’aurait alors plus aucun idéal collectif vers lequel tendre pour la fédérer s’il n’y avait pas un autre idéal dissimulé derrière celui-là : elle n’aurait plus de « moteur » qui la pousserait collectivement vers l’avant et, vide d’un but, elle entamerait sans aucun doute un déclin pour s’effondrer de nouveau.

Soyons clair : cet idéal dissimulé ne vise pas à éviter un déclin de notre espèce après l’avènement de la société globalisée en la mettant artificiellement à la recherche d’un nouvel objectif, comme on donnerait un nouvel os à ronger à un chien parce qu’il a fini le précédent. Ce bénéfice est totalement annexe, une sorte d’effet secondaire « désirable », puisque la véritable finalité, bien que lointaine, a toujours été présente au fond de mon esprit et provient d’un raisonnement logique. Et ce raisonnement, il prend ses racines dans la théorie cosmologique abordée dans « Le chemin du prophète » (chapitre 22, « le philosophe » et chapitre 13 « Le scribe »). Comme l’argumentaire est volontairement amputé de la partie un peu « aride » du raisonnement métaphysique dans ce conte philosophique et que toutes les implications n’y sont pas abordées, je vais m’employer à la détailler ici.

La théorie cosmologique de l’idéologie proposée.

Attention, on sort ici de l’anthropologie au sens large pour s’immerger dans la physique théorique, puis la métaphysique. En bref, je vais vous faire plonger dans les tréfonds de mon esprit, mais sachez que si vous « trouvez l’eau trop froide », vous pouvez sauter ce chapitre pour aller directement au prochain.

Commençons par nous rappeler ce qui a fait que nous avons établi l’idéal de création d’une société globalisée autorégulée ? Pour en arriver là, il a fallu tout d’abord faire les constats suivants :

  • L’espèce autoproclamée Homo sapiens est une espèce grégaire : l’être humain a besoin de la société pour améliorer ses chances de survie et de se reproduire avec succès.
  • L’idéologie thermo-industrielle, centrée sur la croissance économique a abouti à un  grave déséquilibre qui va être à l’origine de la destruction de notre actuelle société globalisée et qui compromet gravement les chances de survie et de reproduction des générations futures.
  • Si elle n’acquière pas une capacité à autoréguler sa démographie et sa consommation de ressources naturelles, notre espèce a toutes les chances de s’éteindre d’ici plusieurs siècles, ou au mieux quelques millénaires.

De ces trois constats, nous avons établi une échelle de valeur (partie 9) qui place la priorité à l’équilibre avec le reste du vivant, puis à la société, puis à l’individu. Cette échelle de valeur correspondant à l’idéologie proposée nous mène vers les concepts de « bien » et de « mal » qui seraient censés être partagés par tous les individus de nos sociétés souhaitables. Et ce sont ces concepts de « bien » et de « mal » qui aboutissent à la conclusion que l’idéal vers lequel il faut tendre est celui d’une civilisation globalisée et autorégulée.

Un tel objectif permet d’être en parfait accord avec cette échelle de valeur et nul besoin en théorie d’aller chercher plus loin si l’on s’en tient à cela. Mais avouons-le, les trois premiers constats sont très « anthropocentrés » alors que notre idéologie est justement censée réintégrer l’être humain au sein de l’ensemble complexe appelé « nature ». Et cet anthropocentrisme ne serait-il pas en train de nous empêcher d’accéder à une vérité plus vaste que celle que nous avons entrevue ?

1 - Descente au niveau élémentaire 

Dès lors, essayons d’élargir notre vision en nous affranchissant de toutes ces normes sociales qui nous obscurcissent l’esprit et troublent notre vision des choses. Partons de ce que nous savons, de ce qui est certain, pour plonger plus profondément dans l’origine des choses.

Premier constat implacable : nous sommes des êtres vivants. Et comme tout être vivant, nous faisons donc partie de ce grand ensemble que l’on appelle « la Vie ». Alors partons de là et essayons de réfléchir à ce qu’est la Vie. Là encore, évitons les envolées lyriques pour notre raisonnement et soyons factuel : la Vie, ce n’est ni plus ni moins que de la matière organisée en systèmes complexes capables de capter au mieux de l’énergie venant du milieu extérieur. Continuons de descendre plus profondément en nous demandant ce que c’est que la matière et ce que c’est que l’énergie. Il est facile de donner une seule réponse à ces deux questions puisque il a été établi de manière incontestable depuis la théorie de la relativité générale que, la matière, c’est de l’énergie extrêmement condensée. Et malheureusement la descente s’arrête là puisque les connaissances que nous avons accumulées jusqu’à aujourd’hui ne nous permettent pas de saisir ce qu’est véritablement l’énergie. On est capable de savoir comment elle se comporte grâce aux lois de la thermodynamique, grâce à la relativité générale, grâce à la mécanique quantique et grâce à l’électromagnétisme mais sa véritable nature nous reste inaccessible. En résumé, on voit quelles sont ses conséquences sur le monde observable et mesurable, mais on ne la « voit pas en elle même ». Aussi restons-en là pour l’instant, car il est impossible d’aller plus en profondeur sans tomber dans de vagues spéculations.

Alors, tout notre univers n’est donc qu’énergie et celle-ci, entre autre chose s’est en partie regroupée au sein d’agrégats stables appelés « matière » peu après l’événement nommé communément le Big Bang. Essayons de comprendre un peu mieux comment les choses se passent. 

Première chose, l’énergie a spontanément tendance à se disperser, ou plutôt à s’homogénéiser (second principe de la thermodynamique), c’est à dire que si vous regroupez de l’énergie dans un endroit (un peu comme si vous la « rangiez » quelque part), on observera spontanément une dispersion de cette énergie jusqu’à ce qu’elle se répartisse de manière égale partout, gommant les inégalités de répartition. Autrement dit, l’énergie tend spontanément au « désordre » et ce désordre s’appelle « l’entropie » (cf bibliographie). 

Alors si les choses sont ainsi, pourquoi après l’expansion du Big Bang, l’énergie ne s’est-elle pas tout simplement répartie de manière homogène dans tout l’univers ? Eh bien, si les choses ne se sont pas passées comme ça c’est parce qu’il existe quatre forces fondamentales « luttant » globalement contre cette entropie. Quatre forces qui ont permis la formation de la totalité de la matière sous la forme qu’on lui connaît dans notre univers visible. Ces quatre forces, ce sont l’interaction nucléaire forte, l’interaction électro-magnétique, l’interaction nucléaire faible et la gravitation. L’interaction nucléaire forte permet la formation et la cohésion des particules à un niveau sub-atomique. L’interaction nucléaire faible permet des modifications de la matière au niveau sub-atomique tout en générant beaucoup d’énergie. L’interaction électromagnétique permet des modifications de la matière au niveau atomique et l’assemblage de la matière à un niveau microscopique. Elle permet aussi les transferts d’énergie entre constituants de la matière parfois à très longue distance par le biais de l’échange de photons. Enfin, la gravitation permet l’agrégation de la matière à un niveau macroscopique pour former les planètes, les étoiles, les galaxies et les autres corps célestes. 

Ainsi, nous avons là quatre forces qui, luttant globalement contre l’entropie, condensent l’énergie en matière, transfèrent l’énergie d’un constituant à un autre et enfin transforment la matière à un niveau microscopique et macroscopique. Et c’est grâce à ces quatre forces que la matière a pu apparaitre, se diversifier, se regrouper, se recomposer et former des ensembles appelés « galaxies ». C’est donc l’existence de ces forces qui a permis l’apparition de la Vie. 

2 - La Vie lutte contre l’entropie

Or, nous avons vu que la Vie, c’est de la matière organisée en système complexe et qu’elle a la caractéristique de capter l’énergie présente dans son milieu environnant bien plus efficacement que la matière dite « inerte » ne le fait… Et qu’est-ce que le fait de capter de l’énergie venant du milieu extérieur si ce n’est « lutter contre l’entropie » ?

James Lovelock, dans son ouvrage magistral intitulé « L’hypothèse Gaïa », énonce même la réduction d’entropie comme étant ce qui définirait « la Vie ». Sauf que la matière étant une forme de réduction de l’entropie en elle-même, il aurait dû préciser stricto sensu « une réduction d’entropie supérieure à ce qui serait attendu » s’il n’y avait que de la matière dite « inerte ». Mais de manière générale, en tant qu’êtres vivants, on a tendance à présupposer que la matière inerte ne compte pas, qu’elle fait partie du décor, qu’elle est une forme inférieure de matière par rapport à la Vie… Vanité, quand tu nous tiens…

De manière schématique (et un peu simplifiée…), notre univers est donc la résultante d’un antagonisme entre l’entropie et les quatre forces et ces dernières ont permis la formation de la matière et de « la Vie ». Enfin, la Vie serait, à notre connaissance, la forme la plus aboutie de la matière pour lutter contre l’entropie. 

Soulevons maintenant une question : « la Vie » tend-elle à autre chose que la lutte contre l’entropie ? Pour essayer d’y répondre, observons ce que fait la Vie depuis son apparition et voyons quel en a été le résultat global :

  • La Vie se répand partout où elle le peut. Depuis son apparition, elle ne cesse d’essayer de coloniser de nouveaux territoires et elle est désormais présente sur toute la surface du globe.
  • La Vie se densifie partout où elle le peut. Tant qu’il arrive suffisamment d’énergie et que les conditions locales y sont favorables, elle augmente sa présence, sa masse sur un même lieu. Il suffit de regarder un champ qui vient d’être labouré : la grande majorité du vivant y est détruit après le passage du tracteur et la densité du vivant y est donc très faible. Laissez ensuite ce champ sans y toucher pendant quelques mois et vous allez voir la masse totale des êtres vivants y augmenter très vite.
  • La Vie se complexifie autant qu’elle le peut. Reprenons l’exemple du champ labouré et laissons le cette fois-ci plusieurs dizaines d’années sans y toucher. Le résultat sera l’apparition d’un écosystème complexe au sein duquel coexistent arbres, arbustes, mousses, plantes tapissantes, champignons, humus rempli de microorganismes et de centaines d’insectes différents, herbivores et prédateurs variés, chacun interagissant avec d’autres pour former un écosystème complexe.

Or, chacun de ces processus abouti à une réduction d’entropie, ou autrement dit, permet de capter une part plus importante de l’énergie solaire reçue à la surface du globe que celle que l’on aurait observée avec de la matière inerte, mais aussi la retient plus longtemps. Pour comprendre cela, comparons un désert avec une jungle : 

  • Dans le désert, lieu très peu dense en vie sur une large surface et d’une faible complexité, une bonne partie de l’énergie solaire est réfléchie lorsqu’elle elle frappe le sol. Le reste est stocké sous forme de chaleur dans le sol et les couches basses de l’atmosphère, chaleur qui est ensuite restituée pendant la nuit. Le résultat est une amplitude thermique colossale. Pendant la journée, la température monte très haut (plus de 40°C) et la nuit, elle redescend très bas, jusqu’à des températures négatives. Et tout ça, dans un environnement pourtant très pauvre en vapeur d’eau, qui est un puissant gaz à effet de serre de notre atmosphère.
  • Dans la jungle, lieu très dense en vie sur une large surface et recelant une forte complexité, si l’on compare à conditions d’ensoleillement égales, une partie bien plus grande du rayonnement solaire est capté par la végétation. Plutôt que de faire uniquement monter la température de cette dernière, l’énergie fournie par le rayonnement est surtout utilisée pour casser les molécules de CO2, d’une part pour stocker le carbone dans des molécules organiques, d’autre part pour émettre du dioxygène qui contient une bonne partie de l’énergie initiale dans son potentiel oxydatif intrinsèque. Le dioxygène et ensuite réutilisé par presque tous les êtres vivants pour leur respiration, cette dernière n’étant qu’un mécanisme permettant la réutilisation de l’énergie contenue dans le dioxygène pour effectuer des transformations chimiques nécessaires à leur fonctionnement. Par ailleurs, ces réactions chimiques restituent une part de l’énergie contenue dans le dioxygène sous forme de chaleur. Si on fait le bilan thermodynamique de cette jungle, une partie de l’énergie est restituée sous forme de chaleur, une autre est stockée sous forme chimique et une autre est transformée en mouvement. La conséquence de tout cela (même si l’on peut en attribuer une partie significative à l’effet de serre de la vapeur d’eau), c’est que la température a tendance à être conservée dans cet ensemble pendant la nuit et que la température chute beaucoup moins que dans le désert. Inversement, la température monte pendant la journée mais bien moins que dans le désert alors même que l’effet de serre y est plus puissant et qu’elle part de beaucoup plus haut avant le lever du soleil, la température matinale excédant généralement les 20°C.

Alors la Vie se répand, se densifie et se complexifie partout où c’est possible et plus elle est étalée, dense et complexe, plus l’entropie s’en trouve réduite. Tout ce qu’elle fait aboutit donc au même résultat : une réduction de l’entropie.

Par ailleurs, chaque être vivant lutte contre l’entropie et toutes les choses que les êtres vivants ont en commun sont un moyen de lutter contre cette tendance au désordre. Même la reproduction est, « physiquement » parlant un moyen de maintenir cette lutte après la mort de l’individu. Et j’ai beau y réfléchir, je ne vois pas une seule caractéristique particulière d’un quelconque être vivant qui ne soit pas un moyen direct ou indirect de globalement lutter contre l’entropie.

3 - La Vie aurait-elle pour but de lutter contre l’entropie ? 

Si s’étendre, se densifier et se complexifier est ce que fait la Vie de manière globale et constante, elle ne subit par ailleurs aucune influence extrinsèque ou intrinsèque qui la contraigne à faire de telles choses, tout du moins rien qui ne soit perceptible par nos sens ou déductible par notre raisonnement de manière certaine. Ainsi ferait-elle cela par elle même, sous réserve de quelque chose qui échapperait à nos sens et à nos capacités de déductions. Et, sans toutefois préjuger d’une véritable volonté, si on ne l’oblige pas à le faire, ce serait donc quelque chose de naturel pour elle, quelque chose en relation avec la raison de son existence même. 

Faisons le point :

  • L’existence de la matière permet une réduction d’entropie de manière générale, par l’intermédiaire des quatre forces fondamentales. 
  • La Vie, c’est de la matière assemblée en un système complexe qui aboutit à une réduction de l’entropie plus efficacement que de la matière « inerte » ne le ferait.
  • L’extension, la densification et la complexification de la Vie seraient des actions en relation avec la raison de son existence et ces trois choses n’ont qu’une seule conséquence sur le plan physique, c’est celle de réduire toujours plus l’entropie du « système-Terre ».

Peut-on en conclure que la réduction de l’entropie du système-Terre est la raison de l’apparition de la Vie ? Si la troisième proposition ne contenait pas un verbe au conditionnel, oui, on aurait pu,… Mais s’il y a un verbe au conditionnel, c’est parce qu’il y a une réserve. Et cette réserve vient du fait qu’en l’état actuel de nos connaissances, si nous ne détectons par nos sens et nos capacités de déduction aucune contrainte qui la pousse à s’étendre, se densifier et se complexifier, on ne peut pas non plus affirmer qu’il n’en existe pas…

Toutefois, ce n’est pas parce qu’on ne peut affirmer que quelque chose est certain que l’on ne peut rien en faire pour autant (cf partie 5 et partie 8). Car c’est bien grâce à la vraisemblance et à l’intuition que les connaissances des humains ont pu avancer pas-à-pas, en émettant des hypothèses vraisemblables qui ont été démenties, corrigées ou confirmées avec le temps par la raison et l’expérience.

Voici pourquoi, avec prudence, je prends pour base de réflexion la phrase suivante :

« Il me semble raisonnable d’émettre l’hypothèse que la Vie est apparue pour améliorer les capacités de réduction de l’entropie par la matière. »

Cette phrase, avec laquelle je quitte le champ de la physique pour pénétrer celui de la métaphysique, entraîne tout un tas de questions que je vais aborder. Mais je fais tout d’abord une remarque avant de poursuivre.

Nos tournures d’esprit occidentales pourraient facilement tomber dans le piège de la représentation du bien et du mal au travers de l’antagonisme entre les quatre forces fondamentales et l’entropie. Pourtant, ce serait une erreur pour plusieurs raisons :

  • Certaines caractéristiques de l’électromagnétisme et de l’interaction nucléaire faible favorisent la dispersion de l’énergie donc l’entropie.
  • Un monde où la tendance à l’entropie disparaitrait serait un monde totalement figé. Autrement dit, si l’énergie captée par la matière n’était jamais restituée, il n’y aurait pas de vie. C’est le même principe que pour la mort…
  • Et la mort est justement une interruption brutale de la capacité d’un amas de matière organisé en système complexe à lutter contre l’entropie mieux que ne le ferait une masse équivalente de matière « inerte ». Sauf qu’une fois cette capacité perdue, cette matière et cette énergie seront en grande partie intégrées à d’autres systèmes vivants. 

Ainsi, la réduction de l’entropie à l’infini serait forcément quelque chose de paradoxal : si la Vie pouvait capter puis stocker totalement et indéfiniment l’énergie venant de l’extérieur, elle n’existerait tout simplement pas.

Voici pourquoi l’assimilation de l’entropie au « mal » et des quatre forces fondamentales au « bien » est inappropriée. La représentation taoïste du Yin et du Yang, équilibrés, entremêlés l’un à l’autre et chacun contenant une partie de l’autre me semble bien plus appropriée. 

4 - Considérations métaphysiques permettant d’étayer l’hypothèse.

Comme nous l’avons vu, notre hypothèse est victime de certaines fragilités. On pourrait donc se demander s’il ne faut pas y faire des ajustements ou s’il est possible de renforcer sa consistance. Cette fragilité, nous l’avons dit, provient du fait que nous ne pouvons affirmer que l’apparition de la Vie n’a pas été influencée par une autre contrainte échappant à nos sens et à notre déduction. Et de telles contraintes seraient susceptibles de générer des hypothèses alternatives.

Dès lors, si nous tentons de lister ces potentielles contraintes ainsi que les hypothèses alternatives qui en découleraient, et que nous parvenons à démontrer qu’elles sont moins vraisemblables, voire invraisemblables ou encore qu’elles ne changent rien en pratique à notre hypothèse, alors nous aurons renforcé sa robustesse. En revanche, si en la mettant ainsi à l’épreuve, nous confirmons ces fragilités, il nous faudra alors l’ajuster, et si on s’aperçoit qu’elle devient inconsistante, il faudra la disqualifier.

Essayons ainsi de déterminer ces hypothèses alternatives. Pour commencer, elles prennent donc leur base dans la supposition d’une contrainte imperceptible et inaccessible à notre déduction. Alors quel type de contrainte pourrait ainsi s’appliquer pour influencer l’apparition de la Vie ? 

a - Une loi de la physique méconnue ?

Après tout, nous n’appréhendons par nos sens ou nos déductions que 5 % de la masse supposée de l’univers visible (matière noire, énergie sombre) et il est de plus très vraisemblable qu’il y ait d’autres choses au delà de cette limite de l’univers visible. Par ailleurs, les quatre forces fondamentales n’arrivent pas à expliquer avec cohérence la totalité des phénomènes observés et les chercheurs supposent l’existence d’une « théorie du tout » plus cohérente et dont les fondements seraient différents (théorie des cordes, théorie de la gravitation quantique à boucles). Enfin, comme je l’ai dit plus haut, on ignore totalement ce qu’est véritablement « l’énergie » et cette réponse pourrait peut-être nous être apportée si on parvenait à déterminer la constitution de la matière en dessous du niveau où on l’appréhende actuellement. Le champ des possibles est donc incroyablement vaste et on pourrait même dire que tout est possible. 

Mais on pourrait se demander si cela change quelque chose en pratique puisque, même si l’on s’apercevait que nos lois physiques sont inexactes dans leur fondement, les conséquences énergétiques sur l’entropie resteraient les mêmes puisque l’augmentation de l’entropie dans un système isolé est un principe, une description, et que si l’on arrivait à mieux comprendre le fonctionnement des choses, cela ne changerait en rien cette description. Je donne un exemple : La théorie de la gravitation de Newton expliquait très bien la trajectoire orbitale de notre planète autour du soleil. Mais il s’est avéré que cette théorie était fondamentalement inexacte et elle a été remplacée par la théorie de la relativité générale d’Einstein. Celle-ci fournissait une meilleure compréhension du fonctionnement de l’univers et a changé notre manière de voir le monde. Pour autant, la trajectoire de notre planète autour du soleil ne s’en est pas trouvée modifiée. Aussi, même si on comprenait mieux ce que sont l’énergie, la matière, le temps et l’espace grâce à une découverte en expliquant mieux les fondements, cela ne changerait rien au fait que la Vie lutte globalement contre l’augmentation de l’entropie. 

Sauf que, dans notre hypothèse, on ne parle pas de l’observation d’un phénomène mais bien d’une raison d’être, d’une justification à son existence… Je m’explique, si l’on ne connaissait pas le principe de l’entropie, on en resterait à l’observation suivante déjà décrite : la Vie tend à s’étendre, se densifier et se complexifier. Et ne connaissant pas le principe physique qui sous-tend ce constat, on pourrait faire l’hypothèse qu’elle fait ces choses parce que c’est pour cette raison qu’elle existe. Mais, connaissant le deuxième principe de la thermodynamique, nous savons qu’elles ne sont qu’un moyen d’obtenir un autre résultat, plus fondamental : la lutte contre l’entropie. Alors, s’il existait un principe plus fondamental encore dont dépendrait ce second principe de la thermodynamique, on serait forcé de reconnaitre que la raison d’exister de la Vie dépendrait de ce principe plus fondamental, et non pas de la lutte contre l’entropie qui n’en serait qu’une conséquence. 

Toutefois, en physique on remarque que la découverte d’un principe fondamental a tendance à en regrouper plusieurs qui sont moins fondamentaux. Pour comprendre cela, il suffit de voir ce qu’il s’est passé lorsque Maxwell a découvert le principe de l’électromagnétisme. Cette découverte a permis le regroupement de plusieurs phénomènes (l’électricité, le magnétisme, la lumière et les autres ondes électromagnétiques) sous un même principe fondamental. Elle a démontré comment ils étaient liés par un même principe mais cela n’a pas supprimé l’existence de chacun ni leurs interactions pour autant. Et il y a fort à parier que, si on découvrait un jour le principe qui explique la nature de l’énergie et selon quel mécanisme elle a pu former tout ce qui nous entoure et nous constitue, cela regrouperait les lois de la thermodynamique et les quatre forces fondamentales. Ainsi, selon toute probabilité, ce principe contiendrait l’explication de cette interaction entre les quatre forces fondamentales et l’entropie, et par là, il ne ferait pas disparaitre cet « antagonisme ». Et en ne le faisant pas disparaitre, il n’interfèrerait en rien avec notre hypothèse.

Ceci étant dit, on ne peut en être sûr et il reste donc possible qu’un principe plus fondamental que celui des lois de la thermodynamique régisse ce dernier sans pour autant englober celui des quatre forces fondamentales. Dès lors, on en reviendrait à ce que l’on disait peu avant : la lutte contre l’entropie pourrait ne plus être la justification de l’existence de la Vie mais serait en relation directe ou indirecte avec cette dernière. Elle en serait la conséquence logique, au même titre que le fait que la Vie cherche à s’étendre, se densifier et se complexifier est la conséquence logique de cette lutte contre l’entropie.

Mais ne perdons pas de vue notre objectif principal : nous cherchons à savoir s’il est pertinent d’établir un objectif commun à l’espèce humaine qui irait au delà de la formation d’une société globalisée. Et la pertinence d’une telle chose dépend de savoir si cela serait « bon » ou « mauvais », donc des implications éthiques d’un tel objectif. Or la discussion présente ne cherche qu’à déterminer les fondements éthiques d’une humanité qui est une partie du vivant, donc dépendant de cet ensemble. Dès lors, il faut se demander si l’existence d’un principe fondamental méconnu dont le second principe de la thermodynamique dépendrait aurait des conséquences éthiques qui seraient susceptibles de rendre notre démarche inopérante ou si cela ne changerait rien en pratique, malgré la nécessité d’ajuster l’hypothèse de départ.

Pour répondre à cette dernière question, il suffirait de savoir si l’objectif de ce principe physique fondamental méconnu pourrait être en contradiction avec les phénomènes observés. Or, une telle chose parait impossible puisque l’apparition de la Vie n’est qu’une conséquence logique des règles qui régissent cet univers. De même, elle se comporte de la manière dont elle est censée le faire, toujours selon ces mêmes règles qui s’imposent à elle. Ainsi apparaitrait-il invraisemblable que la Vie lutte contre l’entropie, alors même qu’un principe fondamental qui s’applique à elle tendrait vers autre chose… Autrement dit, la Vie ne fait que suivre les lois de cet univers et ces lois ont fait qu’elle se trouve à lutter contre l’entropie. Aussi même si on ne peut véritablement affirmer qu’il s’agisse de sa raison d’être, cette lutte contre l’entropie obéit forcément aux principes qui régissent notre univers, qu’ils soient connus de nous ou pas.

Je peux dès maintenant reformuler l’hypothèse de départ comme suit : 

« L’amélioration des capacités de réduction de l’entropie de la matière par la Vie est, soit la raison de l’existence de cette dernière, soit une conséquence directe ou indirecte d’un principe physique qui tend vers cet objectif et qui nous serait encore inconnu. »

b - Une volonté supérieure ?

Après cet ajustement, l’hypothèse émise conserve une fragilité puisque un principe méconnu de la physique n’est pas la seule contrainte imperceptible et inaccessible à notre déduction qui serait susceptible d’exister. En effet, une volonté supérieure à l’origine des lois de notre univers ou contenue en elle pourrait avoir des objectifs bien différents que ceux contenus dans l’hypothèse. Le moment est donc venu d’aborder la question du divin et de l’influence qu’il serait susceptible d’avoir ou de ne pas avoir sur la raison d’être de la Vie.

Alors procédons de la même manière et listons les possibilités pour voir leur niveau de vraisemblance et à quel point elles sont susceptibles d’invalider notre hypothèse et d’en modifier les conséquences éthiques. Pour plus de simplicité, je sépare ces possibilités en deux catégories, la première regroupant celles où le divin fait partie de notre réalité et subit les lois de notre univers, la seconde regroupant celles où il en est le créateur volontaire ou involontaire. Mais avant de m’y employer, il m’apparait nécessaire de définir ce que j’entends par l’expression « notre réalité ». Notre réalité, c’est le monde dans lequel nous vivons, qui s’impose à nous, et qui regroupe tout ce avec quoi nous sommes susceptibles d’interagir physiquement de manière directe, aussi faible soit l’interaction. Aussi, tout ce avec quoi nous ne pouvons interagir physiquement de manière directe n’appartient pas à notre réalité, ce qui comprend les mondes que nous créons dans les livres, les films, les jeux vidéos qui sont des réalités que nous avons « enfantées », mais qui comprends aussi une hypothétique réalité qui aurait « enfantée » la nôtre et tout ce qu’elle serait susceptible de contenir.

  • Première catégorie : L’entité divine appartient à notre réalité.

Autrement dit, notre univers est une entité divine ou une partie de l’entité divine (panthéisme, panenthéisme). Dans ce cas de figure, cela signifie donc que les lois de notre univers s’appliquent à elle tout autant qu’à nous, qu’elles sont à l’origine de son existence comme elles sont à l’origine de la nôtre. Dès lors, que cette entité divine soit dotée de ce que nous appelons « volonté » ou non ou encore d’autre chose qui pourrait y ressembler, cela n’y changerait rien, car l’apparition de la Vie n’en dépendrait aucunement. Ce cas de figure n’interfèrerait donc en rien avec notre hypothèse. 

De plus, il apparait hautement invraisemblable qu’une telle divinité se préoccupe de notre existence — et il est même largement envisageable que cette entité ne soit même pas au fait de l’existence de ce que nous appelons « la Vie » en son sein — tant elle serait démesurée en terme d’immensité et d’ancienneté par rapport à un insignifiant être humain. Une telle chose serait un peu comme si nous nous préoccupions de l’existence des bactéries qui colonisent notre organisme par centaines de billions. Si nous sommes depuis peu au courant de leur existence, aucun d’entre nous ne se focalise pour autant sur les péripéties que subissent ces bactéries, du moins tant que cela ne retentit pas sur notre vie de manière significative par le biais d’un dysfonctionnement de notre organisme. Ainsi n’y aurait-il aucune conséquence éthique si pareille entité possédait une volonté.

  • Deuxième catégorie : L’entité divine a créé notre réalité, l’a « enfantée ».

- Première possibilité : Le divin est contenu dans les lois qui régissent notre univers.

Peut-on affirmer que les lois de la physique sont dénuées de volonté propre ? Autrement dit, peuvent-elles être les porteuses de leur propre volonté ? À première vue, une telle chose parait absurde si l’on prend l’exemple d’individus rédigeant un code des lois pour assurer le fonctionnement harmonieux d’une société. Ils créeraient ces lois avec l’arrière-pensée d’obtenir un résultat qu’ils jugent « souhaitable ». Une fois le code des lois rédigé, il serait tout simplement absurde de dire que les lois ont un objectif propre, parce que ce sont ceux qui les ont rédigées qui leur font porter cet objectif.

Mais ce raisonnement est très anthropocentré et l’on pourrait tout à fait imaginer que cette volonté se limiterait, autant que l’on peut en juger, au fait d’exister et de s’imposer à notre réalité puisque c’est ce que l’on constate aussi loin que l’on puisse remonter dans l’histoire de notre univers. Dans ce cas de figure, ces lois existeraient par elles-mêmes et échapperaient à la chaîne des causalités qu’elles génèrent. Elles seraient une sorte de cause « originelle », dotées d’une « volonté initiale » s’exprimant uniquement par les phénomènes qu’elles provoquent.

Il m’est difficile d’établir la vraisemblance d’une telle possibilité tant elle s’éloigne de notre manière d’appréhender les choses. En effet, comme ces lois sont à l’origine du temps et de l’espace, cela voudrait donc dire qu’elles échappent à ces deux choses. Et quelque chose qui échappe à l’espace et au temps, échappe à la chaîne des causalités. Or la chaine des causalités est toujours l’objet du raisonnement chez tout être vivant doué de raison. Pire, notre raisonnement repose lui-même sur un enchaînement de pensées dont chacune est la cause de l’autre. Aussi le raisonnement n’existe-t-il que par cette chaîne des causalités et ne peut donc s’en affranchir. 

Mais quelle que soit la vraisemblance de cette possibilité, cela n’impacte en rien l’hypothèse débattue parce que, même si des éléments de cette volonté nous échappaient, ceux-ci s’exprimeraient de toutes façons sur notre réalité par le biais des lois physiques qui régissent notre univers, donc seraient en cohérence avec elles.

- Deuxième possibilité : Notre réalité et les lois qui régissent l’univers qu’elle contient ont été créées par une entité extérieure à notre réalité.

Là encore, à l’intérieur même de cette idée, les possibilités fleurissent… L’entité en question pourrait être dotée d’une volonté propre ou n’être au contraire mue par aucune volonté particulière, si ce n’est celle d’un tiers. Si elle était dotée d’une volonté propre, aurait-elle enfantée notre réalité sciemment ou de manière tout à fait accidentelle ? Ensuite, si elle l’avait créée sciemment, cela aurait-il un rapport avec l’apparition de la vie, voire même un rapport avec nous, les êtres humains ? Ou au contraire, cela n’en aurait-il aucun et l’apparition de la vie ne serait alors qu’un imprévu insignifiant ? Enfin, si cela avait un rapport avec l’apparition de la vie ou un rapport avec nous, cette entité attendrait-elle quelque chose de spécial de nous ou au contraire se contenterait-elle de contempler le spectacle ?

Et parmi toutes ces propositions, une seule pourrait potentiellement avoir des conséquences éthiques — donc des conséquences pratiques — c’est celle d’une entité douée de volonté qui aurait créé sciemment notre réalité pour attendre quelque chose de spécial des êtres humains en particulier. Toutes les autres propositions ne changent rien à l’hypothèse formulée et n’ont aucune conséquence éthique particulière, soit parce que les lois de notre univers dont découle l’hypothèse seraient en cohérence totale avec la volonté de l’entité divine, soit parce que cette volonté n’aurait rien à voir avec notre univers et les lois qui le régissent, soit encore parce que l’apparition de la Vie ne serait qu’un épiphénomène non significatif qui n’aurait rien à voir avec l’objectif visé et ne le gênerait en rien.

Je ne vais ainsi détailler que celle qui est susceptible de rendre notre hypothèse inopérante et laisser de côté toutes les autres (même si certaines me tiennent particulièrement à coeur) pour éviter d’alourdir le propos. Toutefois si quelqu’un le souhaite, je pourrai tout à fait le faire dans les commentaires ou sur un autre support. De même, il y a quelques éléments de discussion dans le manuscrit « Le chemin du prophète » (chapitre 13, « Le scribe », et chapitre 22 « Le philosophe ») à propos de certaines de ces propositions et vous pouvez vous y rapporter si vous le souhaitez.

Alors imaginons cette entité divine (quelle que soit sa forme…), créatrice de notre réalité et des lois qui régissent l’univers qu’elle contient. Nous avons dit que, dans le présent cas de figure, elle serait doté d’une volonté, que cette volonté l’aurait poussée à la création de notre réalité et qu’elle attendrait quelque chose de particulier de nous, les humains. 

Passons tout d’abord rapidement sur la proposition d’une entité qui, une fois notre réalité créée, n’aurait plus la possibilité d’intervenir dessus d’une quelconque manière : 

  • Soit tout se passerait comme prévu depuis le début, les lois de la physique joueraient leur rôle pleinement sans être entravées à aucun moment par cette volonté initiale et cela serait donc sans conséquence pour notre hypothèse.
  • Soit tout cela serait en train d’aller de travers et sa création serait en train de lui échapper. Son objectif initial s’éloignerait ainsi inexorablement sous son regard impuissant. Là encore, vu qu’il nous serait impossible d’entrevoir l’objectif initial, ce cas de figure ne changerait rien en pratique : il s’agirait juste d’un mauvais calcul de l’entité divine et elle ne pourrait s’en prendre qu’à elle-même pendant que la Vie (et forcément nous y compris) continuerait simplement d’obéir aux lois qui la gouvernent. 

Maintenant, intéressons-nous plus en profondeur au cas particulier d’une entité divine qui aurait tout pouvoir pour agir sur notre réalité, y compris après sa création, en attendant quelque chose de spécial de notre espèce, lui fixant notamment un objectif qui n’aurait rien à voir avec l’apparition de la Vie. La Vie n’aurait alors été qu’un simple moyen pour nous faire apparaitre. Dès lors, le but de la Vie n’étant plus de lutter contre l’entropie mais bien d’aboutir à l’apparition de notre espèce, notre hypothèse en deviendrait fausse et toutes les conséquences éthiques qu’elle génère en deviendraient ainsi invalides. 

Puisqu’il s’agit véritablement de l’unique cas particulier qui invaliderait totalement notre hypothèse avec un retentissement idéologique majeure, attachons-nous à tester sa vraisemblance.

Comme cette entité divine nous aurait fixé un but particulier, nous serions donc l’objet principal de son attention et elle serait extrêmement attentive à ce que nous faisons. Ainsi, elle aurait créé cette réalité, tout cet univers avec ces centaines de milliards de galaxies, peuplées en moyennes de centaines de milliards d’étoiles, elles-mêmes entourées en moyenne de plusieurs astres susceptible d’accueillir la vie sous réserve de conditions favorables à son apparition, tout cela pour s’intéresser uniquement à nous et à ce que nous faisons. Évidemment, cette simple mise en perspective rend déjà une telle proposition terriblement invraisemblable. Mais essayons d’imaginer tout de même que ce soit le cas, malgré le côté infiniment prétentieux d’une telle proposition, et poursuivons notre raisonnement.

Comme notre hypothèse serait invalidée, il faudrait alors en reformuler une qui serait d’ailleurs double : 

  • La raison d’être de l’espèce humaine serait d’accomplir la volonté de l’entité divine. 
  • La raison d’être de la Vie serait d’avoir permis à notre espèce d’apparaitre, puis une fois apparue, de nous servir à toute fin utile à l’objectif qui nous aurait été fixé.

Partant de cette hypothèse, établissons maintenant la liste des incohérences qu’elle génère :

  • Si l’entité divine avait une volonté particulière devant être accomplie par nos soins pour cette réalité, cela impliquerait de nous guider parfaitement et d’éviter tout malentendu qui aboutirait à une perte d’efficacité comme les guerres ou les divergences idéologiques. Vu qu’elle pourrait intervenir directement sur notre réalité comme elle le souhaite et autant qu’elle le souhaite, de telles choses ne devraient normalement pas exister et force est de constater que ce n’est pas le cas… 
  • De même, tout ce qui pourrait nuire à la survie de notre espèce à long terme, nuirait forcément à l’objectif final donc notre attitude actuelle de dégradation de l’environnement qui permet notre survie n’aurait pas dû apparaitre puisque l’entité serait intervenue pour l’en empêcher.
  • Si l’idée était que notre espèce apparaisse, pourquoi avoir pris la peine de créer un univers aussi grand et pourquoi être passé par toutes les étapes évolutives de la Vie depuis son apparition sur notre planète ? N’aurait-il pas été plus simple de procéder comme il est décrit dans « la genèse » ?
  • Qu’est-ce que pareille entité omnipotente pourrait vouloir de nous qu’elle ne serait pas en mesure de faire elle-même bien plus simplement ? Si elle possédait le pouvoir d’infléchir les lois physiques à sa convenance, ce que nous ne pouvons pas faire, il n’y aurait rien que l’on puisse faire qu’elle ne puisse pas faire elle-même en un claquement de doigt… à part la divertir ou satisfaire son égo… Mais si son but était uniquement de se divertir en nous regardant nous écharper (bien souvent en son nom, d’ailleurs) et nous comporter de manière auto-destructrice, tout en satisfaisant son égo en nous voyant l’adorer et la révérer, elle devrait éviter de nous laisser disparaître en tant qu’espèce.
  • Reste une possibilité qui peut d’ailleurs se coupler à la précédente : l’objectif désiré aurait peu ou rien à voir avec la réalité créée dont cette entité n’aurait cure. Ainsi pourrait-elle viser à sélectionner des individus qui pourraient rejoindre sa réalité à elle après leur mort dans la nôtre. Une fois de plus, ses capacités excédant les nôtres dans des proportions démesurées, ce ne pourrait être que pour se divertir, pour satisfaire son égo, ou pour ces deux choses en même temps. Ainsi choisirait-il logiquement les individus les plus soumis à sa volonté, ceux qui l’admirent le plus pour satisfaire son égo et pour le servir (sachant qu’il n’aurait nul besoin d’être servi, possédant des pouvoirs que nous ne possédons pas). Et pour se divertir, il pourrait sélectionner tous les autres afin de les faire souffrir indéfiniment. Évidemment, cela supposerait une entité divine au profil de pervers narcissique, exactement comme elle est décrite par les livres « saints » des trois grandes religions monothéistes.

Résumons : pour que cette hypothèse fonctionne et soit « envisageable », il faudrait ainsi supposer que l’entité divine nous ait créé au sein de cette réalité dans le but de la divertir et de satisfaire son égo, que notre disparition de cette réalité serait palliée par le fait qu’elle puisse récupérer « nos âmes » à la fin, prolongeant à l’infini son amusement et la satisfaction de son narcissisme. Reconnaissons que cette perspective est peu enthousiasmante pour quiconque possède un minimum d’indépendance d’esprit…

Aussi essayons de trouver des arguments qui nous permettent de rendre cette proposition encore moins vraisemblable qu’elle ne l’est déjà :

  • Le divin peut-il vraiment être incarné par un pervers narcissique ? Comment des créatures aussi éphémères que nous le sommes, avec des capacités aussi limitées par rapport aux siennes, pourraient-elles être en mesure de posséder une moralité tellement supérieure à la sienne ? Il apparait totalement invraisemblable qu’un être immortel, connaissant la vérité sur toutes choses, doué de tous les pouvoirs puisse avoir la mentalité d’un enfant de sept ans muni d’un marteau et qui jouerait avec une fourmilière en punissant d’un coup bien placé chaque fourmi qu’il jugerait être en train de dévier du droit chemin, tout cela juste pour tromper son ennui et satisfaire ses instincts les plus cruels. Mais admettons… Ce serait un bien piètre dieu que celui-ci, mais admettons qu’il soit en effet doté de pareille personnalité. Dès lors serait-il moral d’accepter sa domination, de se soumettre à sa volonté malsaine ? Me concernant, quels que soient les risques encourus, je préfèrerai cracher à la figure d’une telle entité divine plutôt que d’accéder à sa volonté. Il m’est envisageable de suivre les directives d’un maître si celui-ci m’est supérieur en moralité et en intelligence. Mais dans le cas de figure présent, plutôt subir des tourments infinis dans la supposée géhenne que de plier devant pareille monstruosité.
  • Une entité divine qui pourrait intervenir à sa guise sur notre réalité après la création de celle-ci impliquerait de constater régulièrement des phénomènes qui ne suivent pas les lois de la physique qui régissent notre univers. Et ce n’est pas ce que nous observons en pratique. Autant que nous ayons pu le constater de manière objective, les lois physiques s’imposent à chacun des éléments de notre réalité et en toutes circonstances. Rien de contraire à ces lois n’a pu être observé et validé scientifiquement. Autrement dit, nous n’avons jamais objectivé aucune trace d’une intervention divine car quoi que ce soit de contraire n’a jamais été constaté et validé scientifiquement. Ce constat rend probable le fait que les divers miracles relatés ne relèvent que d’affabulations, d'hallucinations, d’artifices ou juste de phénomènes incompris (exemple des éclipses de soleil à une époque plus reculée).
  • Les conceptions chrétiennes, catholiques et musulmanes de « l’âme » me semblent nécessaires à la cohérence de la proposition actuellement débattue. Par « âme », entendons psyché, autrement dit ce qui rassemble nos sensations, nos pensées, nos émotions, notre mémoire et notre personnalité. Et la conception religieuse de l’âme dans les religions susdites implique l’immortalité de cette dernière et son appartenance à une réalité « supérieure », celle de l’entité divine. Or, les connaissances que nous avons acquises nous permettent désormais de savoir que toutes les manifestations mentales sont produites par notre cerveau. Pour saisir facilement la véracité de cette affirmation, il suffit de voir comment une lésion cérébrale est susceptible d’empêcher ou de perturber n’importe laquelle des activités mentales suscitées (dont celle de la personnalité, de la mémorisation et de la mémoire) selon la localisation et l’étendue de cette lésion. Si l’âme appartenait à une autre réalité, elle ne pourrait subir pareilles conséquences. Les manifestations mentales sont donc des données et ne sont donc pas « matière », certes, mais elles sont inféodées à la matière, au cerveau et surtout à sa capacité à fonctionner correctement. Dès lors, lorsque la mort survient, le cerveau ne génère plus aucune de ces données de manière définitive. Aussi, l’immortalité de l’âme apparait tout aussi impossible. Cette conception christiano-judéo-musulmanne de « l’âme » est donc incohérente. Autre conséquence de cette démonstration : les conceptions de l’âme de la religion hindoue et de ses dérivés en deviennent tout aussi incohérentes même si je n’en détaille pas la raison ici.

De tout cela il me semble tout à fait raisonnable de conclure que cette dernière proposition et l’hypothèse qui y correspond sont bien trop invraisemblables et incohérentes pour être vraies.

Conséquences éthiques sur l’idéal commun de nos sociétés globalisées autorégulées

Ainsi notre hypothèse reformulée apparait-elle pertinente dans tous les cas de figure  vraisemblables parmi tous ceux que nous venons de lister. Aussi pouvons-nous donc l’utiliser pour bâtir une éthique non-anthropocentrée. Pour rappel, voici l’hypothèse validée qui est désormais notre point de départ :

« L’amélioration des capacités de réduction de l’entropie de la matière par la Vie est soit la raison de l’existence de cette dernière, soit une conséquence directe ou indirecte d’un principe physique qui tend vers cet objectif et qui nous serait encore inconnu. »

Comme je l’ai dit au début de ce développement, nous sommes des êtres vivants et nous appartenons donc à la Vie. En tant que tels, tout ce que nous ferions qui irait contre les intérêts de la Vie serait « mal », ou disons plutôt « contre-nature ». On a vu aussi que la Vie améliorait la réduction de l’entropie et que ce serait vraisemblablement la raison de son existence. La conséquence en serait que tout ce que nous faisons qui vise à altérer la capacité de la nature à limiter l’entropie serait « mal » et ce qui viserait à la favoriser serait « bon ». 

Or, pour améliorer cette capacité, nous avons vu que la nature tend à s’étendre, se densifier et se complexifier dès qu’elle le peut. Ainsi, tout ce qui réduit son territoire d’occupation, tout ce qui la raréfie et tout ce qui lui fait perdre en complexité serait « mauvais ». À l’inverse, tout ce qui permettrait son expansion, sa densification et sa complexification serait « bon ». 

Ceci étant établi, que peut-on en conclure en pratique ? Tout d’abord, et c’est heureux, les conclusions que j’ai livrées dans les précédents articles restent inchangées avec ce système de pensée non-anthropocentré :

  • l’attitude qui a consisté à croitre sans discontinuer et sans limites, ce qui a abouti à une  artificialisation des sols, une destruction des écosystèmes, un effondrement de la biodiversité, est contre-nature.
  • Les idéologies « croissancistes » sont à bannir et doivent être remplacées par des sociétés porteuses d’une idéologie permettant l’acquisition d’une capacité d’autorégulation de la démographie et de la consommation des ressources.

Il est logique que ces conclusions soient inchangées vu que nous avions établi que tout ce qui nuirait au reste du vivant nous serait nuisible, ce qui avait abouti à une échelle de valeur qui plaçait l’équilibre de la nature au dessus de tout le reste. L’équilibre du vivant étant prioritaire, tout ce qui irait contre irait également contre sa raison d’être.

L’échelle de valeur de notre idéologie est par ce biais en adéquation parfaite avec une vision non-anthropocentrée du bien et du mal, ce qui pose d’ailleurs la question de savoir si nous ne serions pas en train de nous rapprocher du bien et du mal « par nature », si chère à Platon, à Aristote et à tant d’autres.

Deux remarques avant de poursuivre :

1 - Parfois, il pourrait être nécessaire de produire un « mal » pour un « bien » secondaire plus grand. Par exemple, la construction d’un nouveau bâtiment qui entraine l’artificialisation d’un sol pourrait se justifier si elle permet une extension, une complexification ou une densification secondaire de la Vie en un autre endroit. De même, il serait envisageable d’utiliser des ressources naturelles pour étudier l’équilibre du vivant et sa diversité, et comment le favoriser tout en retirant des bénéfices pour notre espèce dans le même temps. Enfin, l’utilisation de ressources pour faire disparaitre les idéologies « croissancistes » pourrait là-aussi avoir des conséquences positives pour la Vie sur le long terme.

2 - Tous ces principes éthiques non-anthropocentrés et leur justification ont certainement déjà été énoncés par nombre d’autres auteurs par le passé et je suis peut-être en train de réinventer l’eau chaude tout en vous faisant perdre votre temps. Mais étant loin d’avoir tout lu dans le domaine, croyez bien que je fais cela en toute bonne foi.

Ceci étant dit, que pouvons-nous dire de l’idéal commun des sociétés autorégulées, autrement dit, de la « feuille de route » établie précédemment dans cet article ? Sans surprise, on constate que tous sont également en adéquation avec l’éthique proposée, exactement pour les mêmes raisons : le regroupement d’individus au sein de sociétés embrassant l’idéologie de l’autorégulation, la propagation de cette idéologie, le regroupement de ces sociétés en réseaux locaux puis la formation d’une société globalisée autorégulée.

Ces quelques vérifications faites, il est maintenant temps de nous redemander s’il est véritablement satisfaisant de mettre en place un objectif qui consiste juste à ne plus nuire à l’ensemble dont nous faisons partie et à essayer de maintenir la présence de notre espèce le plus longtemps possible. Je repose la question car je suis maintenant en position d’y répondre : n’y a-t-il rien de plus grand à accomplir qui convienne à nos capacités au sein de cet ensemble ? Est-ce là tout ce que nous sommes susceptibles d’apporter au vivant et ne serions-nous pas en train de manquer un peu d’ambition ?

Les espèces qui composent cet ensemble lui apportent souvent quelque chose pour le faire gagner en stabilité, en complexité, en densité ou en étendue. Il suffit de lire Lovelock  (cf bibliographie) pour réaliser qu’un nombre incroyable d’espèces participent même à l’aménagement de l’environnement dans lequel nous évoluons pour le rendre plus accueillant pour la vie (composition de l’atmosphère, salinité de l’eau de mer, composition du sol, couverture nuageuse, etc). Et nous, nous ne serions pas capable d’apporter quelque chose de pertinent à l’ensemble qui soit en relation avec les capacités spécifiques que nous avons développées ?

Alors commençons par nous demander quelles sont ces capacités spécifiques et comment elles pourraient se révéler utiles à l’ensemble. En fait, il en est pour moi une seule qui serait à l’origine de toutes les autres : celle qui consiste à manier à un niveau inégalé le concept du « Pourquoi ? » et du « Comment ? ». Voici la question qu’aucune autre espèce de cette planète ne semble être en mesure de se poser aussi bien que nous le faisons. Nombre d’espèces sont capables de se poser la question du « Quand ? », du « Où ? », du « Qui,  quoi ? », quelques unes se posent la question du Pourquoi ? » et du « Comment ? », mais aucune ne semble en mesure de le faire aussi bien. Et c’est fondamentalement notre seule caractéristique spécifique, vu que tout le reste découle de cela, y compris nos spécificités anatomiques.

Ces questions ce sont celles qui nous permettent de remonter la chaine des causalités à un niveau inégalé et, une fois que nous l’avons remontée, nous sommes ensuite en mesure de faire le chemin inverse à partir du moment présent, c’est à dire de nous projeter au delà du temps présent sur cette chaîne. Autrement dit, c’est en essayant de comprendre le pourquoi et le comment des choses que nous sommes parvenus peu à peu à comprendre le fonctionnement de notre monde, puis à élaborer les adaptations sociétales supposées profitables qui en découlent (cf partie 8).

Alors, pour la première fois depuis qu’elle est apparue sur cette planète, la Vie s’est demandée par notre entremise comment elle est apparue et a évolué jusqu’à ce jour, et elle s’est aussi demandée pourquoi. Et ces questions, elle a réussi en partie à y répondre, toujours par notre entremise. Elle comprend désormais l’univers au sein duquel elle prend place et peut-être même la raison de son existence. Tout cela, nous le lui avons déjà apporté et nous continuerons de le faire, que nous le voulions ou non, tant que notre espèce perdurera.

Mais est-il suffisant pour nous d’être cantonné à ce rôle de compréhension de la Vie et du fonctionnement de l’univers ? Quand nous avons essayé de comprendre le pourquoi et le comment au cours de notre histoire, cela a toujours été dans le but conscient ou inconscient d’en concevoir de nouvelles manières de se comporter vis-à-vis du monde qui nous entoure et donc indirectement pour améliorer nos capacités à survivre et à nous reproduire (cf partie 8). Et, à terme, cette capacité nous a permis d’obtenir la puissance de remanier lourdement l’environnement dans lequel nous évoluons. La Vie, encore et toujours par notre entremise, a ainsi obtenu la capacité de se remanier et de remanier l’environnement dans lequel elle évolue à une vitesse affolante par rapport à l’histoire de son évolution. Pour la première fois, grâce à l’acquisition de la méthode scientifique, elle est devenue proactive dans ses processus évolutifs et non plus seulement rétroactive par la méthode du tâtonnement. Sauf que cette capacité portée par notre espèce a occasionné un déséquilibre qui a abouti à un recul des territoires que la vie occupait, à une raréfaction et à une perte de complexité presque partout sur notre planète.

Pourtant, il est évident que quand une espèce acquière une capacité, il ne faut pas qu’elle l’utilise à tort et à travers. Un guépard qui peut courir à 110 km/h ne doit se servir de cette vitesse que quand cela lui est véritablement utile, sinon il gaspille son énergie et n’est plus capable de l’utiliser au bon moment. Les abeilles peuvent injecter tout leur venin avec leur dard en le détachant de leur abdomen mais si elles utilisent là-aussi cette capacité quand ce n’est pas justifié, cela affaibli lourdement l’essaim. Bref, nous l’avons déjà dit, nous maitrisons mal l’usage de cette capacité d’une puissance démesurée sur le long terme et cela a des conséquences terribles sur l’ensemble du vivant.

Toutefois, lorsqu’on regarde l’évolution de la vie sur Terre, elle a déjà eu des errements qui ont parfois occasionné des extinctions de masse. L’accumulation de dioxygène dans l’atmosphère suite à l’apparition de la photosynthèse a par exemple représenté un cataclysme pour le vivant sans commune mesure avec ce que l’on a connu par ailleurs. Et ce dioxygène était produit par le vivant lui-même et ce n’est donc pas la première fois que la Vie met en place des mécanismes qui sont à l’origine de terribles conséquences pour elle-même. Mais l’accumulation de dioxygène dans l’atmosphère, après avoir occasionné un terrible cataclysme, a ensuite permis une expansion, une densification et une complexification du vivant sans précédent grâce à l’apparition de la respiration aérobie, consommatrice de dioxygène.

Aussi notre capacité spécifique, si elle est en train de nuire à la Vie faute d’être maitrisée par l’espèce qui la possède, pourrait aussi lui apporter un formidable avantage à terme pour améliorer sa lutte contre l’entropie, comme le dioxygène l’a fait en son temps. Et ces améliorations se feraient forcément sur les point suivants : en la protégeant d’agressions susceptibles d’altérer son équilibre ou en facilitant son extension, sa densification et sa complexification. 

C’est un fait, nous sommes la conscience de la Vie sur cette planète dans le sens où elle peut pour la première fois de son existence se regarder dans un miroir en se disant, « c’est moi ». Elle peut enfin comprendre son propre fonctionnement et détecter les dangers qui la menacent globalement. Enfin, elle peut grâce à cela prendre des décisions conscientes pour son propre avenir. Voilà ce que nous pouvons faire pour la Vie et voilà l’objectif commun qui devrait être le nôtre une fois notre civilisation globalisée autorégulée mise en place : la protéger des agressions susceptibles d’altérer son équilibre, participer à son extension, sa densification et sa complexification.

Détaillons un peu ces deux possibilités qui constitueraient donc nos fameux idéaux communs dont nous parlons depuis le début de cet article : 

  • Protéger la Vie d’agressions susceptibles d’altérer son équilibre. En d’autre terme, cela équivaut à devenir les « gardiens du vivants » et avouez qu’un tel projet apparait plus glorieux que d’en être les maîtres tyranniques. Nous sommes en effet capables de comprendre le fonctionnement de la nature et nous pouvons donc pointer ce qui est susceptible de la menacer. Ainsi sommes-nous en mesure de détecter un astéroïde géant susceptible d’annihiler l’immense majorité des espèces vivantes à l’instar de celui qui a marqué la fin de l’ère secondaire, mais aussi, nous sommes en théorie capables de l’empêcher de s’écraser sur notre planète s’il s’y dirige tout droit. Mais ce n’est pas le seul exemple de menace qui pourrait peser sur notre biosphère et nos capacités me laissent penser que nous serions susceptibles un jour de toutes les détecter, voire même de les éviter.
  • Participer à l’extension de la Vie, à sa densification et à sa complexification. Les possibilités sont infinies, évidemment, mais s’il est déjà à notre portée de la densifier et de la complexifier dans les endroits où nous l’avons fortement faite reculer (permaculture, reforestation), permettre son extension implique forcément de la faire coloniser des espaces qu’elle n’habite pas actuellement et il n’y en a presque plus aucun à la surface de notre planète. Et si notre espèce, en posant le pied sur la Lune, a pour la première fois permis à la vie de faire une brève incursion sur un sol qui ne l’avait jamais vue auparavant, nous sommes encore bien loin d’être en mesure d’établir de véritables écosystèmes viables et stables sur des astres actuellement inhospitaliers. Pour autant, aussi complexe, difficile et lointain que cela puisse paraitre, cela n’est pas impossible. Évidemment, l’échelle de temps se mesure à mon avis en millénaires, voire en dizaines de milliers d’années… Pour autant, cet objectif me parait totalement essentiel puisqu’il permettrait à la Vie d’essaimer sur d’autres planètes et ainsi d’échapper à son anéantissement si notre planète devait subir un cataclysme que notre espèce ne pourrait lui éviter de subir.

On voit bien avec ces quelques exemples que ces objectifs ne pourraient être pleinement atteints seulement si l’on arrivait à fonder une nouvelle société globalisée autorégulée stable sur le long terme. Et ils paraitraient tellement éloignés et difficiles à atteindre à des sociétés subissant un choc distributif de plein fouet, qu’ils ne devraient rester que de lointains idéaux dans un premier temps. Pourtant je pense que leur existence dans la conscience collective, aussi ténue soit-elle, serait d’une importance capitale pour une future civilisation globalisée autorégulée. Et c’est pourquoi je l’évoque, bien que ponctuellement, dans « Le chemin du prophète ».

Une dernière remarque, toutefois, avant de conclure cet article. Pour rappel, ce n’est pas parce que nous avons acquis une capacité qui va au delà de celle des autres espèces que cela nous donne une légitimité pour nous considérer supérieur au reste du vivant.  Le guépard ne se considère pas supérieur parce qu’il est capable de courir plus vite que n’importe quel autre animal. Le chien ne nous regarde pas avec mépris parce qu’il possède un odorat qui lui permet bien plus vite que nous de retrouver un objet caché dont il connait l’odeur. Une baleine bleue ne considère pas les autres espèces comme inférieures parce qu’elle est de loin le plus gros animal de cette planète.

Cela dit, celui qui est capable de se poser la question du « pourquoi » et du « comment » mieux que les autres est aussi souvent celui qui est le plus en mesure d’y répondre. Et celui qui est le plus en mesure de répondre aux questions les plus complexes a toute légitimité pour guider ceux qui ne le peuvent. Aussi, si cela ne justifie pas le fait de nous considérer au dessus des autres espèces, la possession de cette capacité nous confère une légitimité à prétendre pouvoir en devenir les gardiens, les protecteurs.

Cet article touche à sa fin et vous aurez peut-être été étonné de lire une théorie cosmologique qui justifie l’idéologie proposée dans les parties 8 et 9 de cette série d’article. Mais ne pas occuper l’espace des théories cosmologiques, c’est laisser potentiellement un espace dans lequel s’engouffrer aux idéologies concurrentes, chose qu’elles affectionnent d’ailleurs tout particulièrement pour ce qui concerne les « religions du livre ». De plus, je pense que cet argumentaire amène de la consistance à l’ensemble et même une cohérence plus importante encore, notamment sur le long terme. 

Le prochain article sera donc le dernier et j’y aborderai les moyens pratiques de mettre en place pareille idéologie après l’effondrement de notre société globalisée.

Bibliographie

  • « La terre est un être vivant : L’hypothèse Gaïa » J. Lovelock.
  • Propos sur la physique : sources diverses dont « La quantique autrement » J. Bobroff, « Des univers multiples » A. Barrau, « Une belle histoire du temps » S. Hawking, chaines Youtube de ScienceEtonnante et de ScienceClic, conférences vidéo de A. Barrau, pages Wikipédia des divers sujets abordés.

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