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Billet de blog 24 déc. 2021

« Plan C » : Que faudra-t-il faire quand l’effondrement sera complet ? (partie 8)

Après avoir expliqué pourquoi l’effondrement était inéluctable et imminent, j’ai exposé les diverses implications d’un tel constat. Il est maintenant temps d’exposer sur quelles bases j’ai élaboré le « plan C ». Attention : article « fleuve » nécessitant d’avoir un peu de temps devant soi…

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Comme je l’ai expliqué dans les parties précédentes, notre société globalisée va disparaitre d’ici peu et il s’ensuivra un « choc distributif » des plus violents, notamment dans les pays européens. Et nous avons vu que le fait de se baser sur le corpus idéologique préexistant (partie 6 et partie 7) pour faire ensuite renaître des sociétés sur les cendres de l’actuelle, se révèlerait certainement inefficace et dangereux à court et à long terme.

On pourrait se demander quelle est la pertinence, pour bâtir des sociétés nouvelles, de prendre pour base d’établir le corpus idéologique de ces sociétés avant toute autre chose. Et cette question est d’autant plus logique que les idéologies se sont justement bâties au fil du temps au sein des sociétés du monde entier.

Pour comprendre la démarche, il va falloir procéder pas à pas et on pourra voir que l’idée n’est pas de bâtir une idéologie sortie de nulle-part puis de l’insérer dans une société d’un coup de baguette magique…

Qu’est-ce qu’une société et à quoi cela sert-il ?

Commençons tout d’abord par le début : comment pourrait-on définir une société ? Évidemment on trouve diverses définitions d’une société selon les auteurs et les disciplines. Pour moi, la meilleure démarche analytique ne vient pas de la sociologie mais plutôt de l’éthologie (l’étude du comportement des espèces animales dont la nôtre). La sociologie, si elle se base parfois sur l’archéologie pour bâtir ses théories, a surtout le gros défaut d’être très polluée dans ses raisonnements par le développement exponentiel de notre économie depuis deux siècles. Et ce développement exponentiel est dû, je le rappelle, à l’exploitation massive des énergies fossiles durant cette période (cf partie 1, 2, 3 et 4). Or, les stocks d’énergies fossiles dans nos sous-sols ne se reconstituant pas vraiment en claquant des doigts (plusieurs dizaines de millions d’années), les sociétés du futur devront se bâtir sans utiliser ces énergies pourtant si concentrées et faciles d’utilisation, comme déjà expliqué précédemment. Pour moi, les théories sociologiques actuelles sont ainsi non transposables, donc non utilisables en pratique, pour tenter d’élaborer des sociétés du futur performantes et durables.

Voilà pourquoi il me semble plus pertinent de réaliser un petit effort analytique d’ordre éthologique pour essayer de partir d’une base totalement satisfaisante prêtant le moins possible à la confusion. 

Premier constat : l’espèce auto-proclamée Homo sapiens, est une espèce grégaire. Il est probable qu’il y ait eu certains individus isolés durablement de toute société dans l’histoire de l’humanité, mais la tendance au cours des âges est claire : nous sommes des animaux sociaux. On peut même dire qu’à l’heure actuelle, il n’y a quasiment plus aucun être humain qui ne vive complètement isolé de toute société et qui n’en tire aucun bénéfice direct ou indirect.

Deuxième constat : quand une espèce vit en groupe, c’est parce que les individus qui composent cette espèce y ont forcément trouvé un avantage. Et comme pour les autres espèces grégaires, si Homo sapiens vit en groupe, c’est, consciemment ou inconsciemment, dans l’idée d’améliorer ses chances de survie et sa capacité à se reproduire. Et dans les faits, c’est ce qu’il se passe : un individu de notre espèce totalement isolé des autres réduit considérablement ses chances de survie, ses chances de se reproduire et celles de faire survivre sa progéniture par rapport à ceux qui ont décidé de vivre en groupe.

Une société humaine est donc un regroupement d’êtres humains qui vivent ensemble dans l’objectif, conscient ou inconscient, d’améliorer leurs chances de survie et leurs chances de se reproduire. 

Comment les idéologies sont apparues au sein des sociétés et comment certaines sont devenues dominantes ?

Au fur et à mesure qu’elles rencontrent des problèmes, les sociétés mettent en place des stratégies qu’elles jugent efficaces pour remplir les deux objectifs précités. Puis, ces dernières perdurent ensuite ou évoluent en fonction des circonstances. Ces stratégies peuvent concerner la défense vis à vis des agressions extérieures, la captation d’énergie dans l’environnement (historiquement, la recherche de nourriture) et le maintien de la cohésion du groupe social.

Au final, de manière très lente et très progressive, elles aboutissent à l’établissement de croyances, de règles de vie et d’hygiène, le tout formant un corpus idéologique caractérisant les sociétés les unes par rapport aux autres. Quand des sociétés entrent en concurrence à un endroit, c’est celle qui prend le dessus sur l’autre qui établit son idéologie sur le territoire concerné. C’est donc l’idéologie qui aura été la plus « efficace » qui prendra le dessus.

Pour illustrer, ce propos, prenons l’exemple de la transition entre paléolithique et néolithique. Certaines sociétés se sont sédentarisées en développant des techniques agricoles. Ces techniques ont abouti à la constitution d’excédents alimentaires et de stocks qui ont permis l’augmentation de leurs effectifs. Certaines de ces sociétés sédentarisées se sont complexifiées, se spécialisant et se diversifiant pour finir par développer la militarisation. Ce sont les sociétés qui ont développées la sédentarisation et la militarisation qui ont peu à peu pris le dessus sur toutes les autres, établissant ces idéaux comme étant la norme quasiment partout.

Prenons ensuite un autre exemple marquant, celui des religions monothéistes dîtes « du livre ». On les a vu effectivement s’implanter partout dans le monde et devenir dominantes à quelques exceptions géographiques près. Pour expliquer pareille réussite idéologique, il suffit de lire leurs fameux « livres saints » qui contiennent toutes les recettes qui ont été employées pour obtenir ce résultat. En voici les principales :

  • La fanatisation des troupes militaires transformant les guerriers en exécuteur de la volonté divine. La religion de l’Ancien Testament attise leur motivation à se battre en leur donnant une confiance aveugle en leur victoire, d’abord parce qu’ils ont été désignés par « Dieu » pour être « le glaive de sa volonté », ensuite parce que la victoire leur serait garantie tant qu’ils restent fidèles et soumis à leur dieu. Celle du Nouveau Testament et du Coran, en plus d’utiliser les ficelles de l’Ancien Testament, garantissent aux combattants qui meurent vaillamment au combat une place de choix dans un arrière-monde paradisiaque jusqu’à la fin des temps. En plus d’un surcroît de confiance en la victoire donné aux combattants qui défendent la vraie foi, ils se trouvent ainsi être délivrés de la peur de mourir. Je vous laisse imaginer tous les avantages octroyés par pareil état psychologique chez un guerrier. Pour mémoire, les autres religions en concurrence employaient les mêmes techniques de manipulation mentale, mais lorsqu’on lit ces livres, on s’aperçoit avec quel brio les religions du livre les ont cumulées, développées et généralisées à tous les guerriers de leurs armées. 
  • En utilisant une divinité unique, elles ont uniformisé le message délivré aux masses populaires, tout en limitant (sans toutefois pouvoir les empêcher…) la formation de clans, et ainsi les luttes intestines, à l’intérieur même de la caste religieuse, à la différence des religions polythéistes. La cohésion des élites religieuses a ensuite permis de former un pouvoir religieux plus centralisé et de diffuser largement les livres dits « saints » .
  • Les élites religieuses depuis qu’elles sont apparues ont inventé diverses interprétations du monde qu’elles inculquaient aux sociétés qu’elles « guidaient » spirituellement. De même, ce sont elles qui, historiquement, ont véhiculé les règles de vie et d’hygiène des peuples, incarnées par les « traditions ». En procédant ainsi, chacune de ces élites religieuses créaient une uniformité du mode de pensée et des valeurs morales au sein d’une société et cette uniformité a toujours facilité la cohésion sociale. C’est une réalité : pour qu’un humain accepte de collaborer avec d’autres humains dans un groupe, il suffit qu’il sache que ces autres humains avec lesquels il collabore ont de nombreux intérêts communs avec les siens, en d’autres termes, il faut qu’il ait l’impression que ce qui sera bon pour lui et sa famille, sera bon pour les autres membres de la société et inversement. Et comme, grâce aux élites religieuses, tous les membres d’une société sont à peu près d’accord sur ce que l’on entend par « bon » et par « mauvais », la cohésion sociale se fait plus facilement. Or, la centralisation du pouvoir religieux dans les religions monothéistes et les livres « saints » ont permis une uniformisation d’un mode de pensée et des valeurs morales à un niveau inégalé et sur une échelle de temps et d’espace incomparable avec celles qui les ont précédées. Aussi ont-elles été un puissant outil de cohésion sociale.  
  • Parmi les règles de vie inculquées à la population d’une société par la caste sacerdotale, il y a toujours celle de la soumission totale de la masse à la divinité, donc — et seuls les naïfs peuvent imaginer que ce n’était pas la finalité — aux élites religieuses qui la représentent, et accessoirement aux élites politiques, selon leur connivence ou leur allégeance aux religieux. Dans les religions monothéistes dîtes « du livre », cette soumission des masses est essentiellement obtenue par la peur du châtiment divin, même s’il est fait appel à d’autres mécanismes tels que la reconnaissance d’avoir été créés par ses soins ou la promesse d’un destin attrayant, soit avant, soit après la mort, soit les deux. Le dieu de ces religions est une entité omnisciente qui lit jusque dans les pensées de chacun, partout dans le monde et à tout moment, toute-puissante donc capable d’infliger n’importe quel châtiment à l’une de ses créatures au moment qui lui plaira, exigeant une soumission totale à sa volonté et à ses desseins, bienveillante avec ceux qui se soumettent et impitoyable avec ceux qui envisagerait de s’émanciper. Bref, si vous pensiez que George Orwell avait inventé son fameux « Big Brother », vous vous êtes trompés sur son compte. Il n’a fait que copier le système qui se trouve dans les livres « saints » en remplaçant l’entité « Dieu » par un système étatique autoritaire utilisant la technologie plutôt que la religion. Bref, ce système de contrôle des masses populaires a été d’une grande efficacité dans l’histoire de l’humanité. De plus, il ne demande que peu d’investissement en ressources dans la mesure où il fait surtout appel à l’imagination des gens et à leur peur de l’inconnu. L’efficacité sur l’acceptation des inégalités sociales, donc sur la stabilité des sociétés complexes, s’est révélée historiquement tout à fait remarquable.
  • La promotion d’une image de perfection absolue de « Dieu » a augmenté le sentiment de vénération qu’il était censé inspirer. Les divinités des religions « païennes » avaient effectivement un comportement trop proche du nôtre, notamment par leurs interactions entre divinités dans les religions polythéistes. Cette proximité incitait les croyants à s’identifier à elles. Or, le processus d’identification limite la soumission et la vénération à la « divinité » donc aux élites religieuses.
  • L’expansionnisme religieux : les religions du livre visent de manière violente et autoritaire à l’expansionnisme des croyances qu’elles véhiculent, et sur les trois, seul le  judaïsme fixe une limite à cet expansionnisme en réservant le soutien de leur divinité à eux-seuls et à leur descendance . Elles font la chasse aux mécréants et aux apostats au sein des sociétés qu’elles dominent et la guerres aux « infidèles » est la règle à l’extérieur de leurs sociétés, car leur simple existence est une menace au règne de leur dieu sur les humains. Tous les « infidèles », selon les passages, doivent donc être, au mieux convertis, sinon méprisés ou exclus de la société, voire exécutés. Cette politique expansionniste extrêmement efficace a abouti au contrôle de zones géographiques impressionnantes par leur taille pour ce qui concerne le christianisme et l’Islam. De plus, les religions du « livre » sont, par essence, exclusives des autres croyances parce que monothéistes. Aussi ont-elles fini, non sans mal, par devenir quasiment la seule religion pendant plusieurs siècles au sein des territoires qu’elles contrôlaient, et ce jusqu’à récemment. L’association de cette expansionnisme et de ce caractère exclusif a provoqué une uniformité du mode de pensée et des valeurs morales sur ces vastes territoires et pendant une durée très longue, permettant l’établissement d’États-Nations gérés par des régimes politiques homologues (cf plus loin), donc un ensemble culturel et idéologique formant « une civilisation ». 
  • La mise en place d’un temps de repos hebdomadaire et de moments de convivialité et de communion pour les membres de la société.

Ainsi, les sociétés humaines regroupent des individus qui partagent un même système de pensées, des modes de vie et des valeurs morales communes parce qu’elles se sont d’une part construites de cette façon, mais aussi parce qu’une telle chose les rend moins à même de péricliter par des dissensions internes et parce que cela les rend plus compétitives pour dominer ou détruire les autres sociétés avec lesquelles elles rentrent en concurrence.

Quelques précisions avant de poursuivre : 

1- Il est important de comprendre que les religions dîtes « du livre » n’ont absolument pas l’exclusivité des caractéristiques listées mais qu’elles ont su les associer et les développer à un niveau inégalé. 

2 - Je ne dis absolument pas que la totalité des représentants de la caste religieuse sont d’horribles manipulateurs obsédés par la domination des autres. Une fois le système mis en place, une bonne part d’entre eux croient sincèrement à ce qu’ils racontent aux « fidèles »…

3 - Le fait que les membres d’une société établissent une stratégie parce qu’ils la jugent efficace ne préjuge aucunement de son efficacité réelle. Si l’on prend l’exemple des sacrifices humains, ces derniers ont émergés dans de très nombreuses sociétés sédentaires. On peut facilement imaginer ce qu’il se passait pour qu’une telle pratique apparaisse et se consolide : s’il fallait absolument qu’il s’arrête de pleuvoir, on procédait au sacrifice de quelque chose de précieux pour essayer de contenter les divinités (cf partie 7). Si ça ne fonctionnait pas, c’était forcément parce que le sacrifice n’était pas assez important et la lourdeur des sacrifices augmentait peu à peu jusqu’à ce qu’il s’arrête de pleuvoir de manière spontanée. Une fois l’effet escompté obtenu, les élites religieuses affirmaient que c’était forcément grâce aux sacrifices réalisés. Pourtant, les sacrifices humains et animaux ont disparu avant que les sociétés aient acquis les connaissances qui leur auraient permis de réaliser qu’il ne s’agissait là que de superstitions. Ce constat relève peut-être du fait que ces sacrifices aboutissaient en fait à une baisse d’efficacité globale de la société concernée. En effet, de telles pratiques entraînaient forcément une baisse de ses effectifs et de ses réserves alimentaires et on peut aussi supposer qu’elles provoquaient l’apparition de dissensions internes par le choix des animaux et des personnes sacrifiés. De plus, ce type de croyance empêchait les sociétés de chercher les véritables causes des problèmes qui les concernaient, vu que c’était forcément les divinités qui en étaient la cause. Elles s’empêchaient ainsi de trouver les véritables solutions efficaces à leurs problèmes. Les sociétés sacrificielles s’affligeant ainsi d’un handicap, cela explique possiblement pourquoi cette pratique a peu à peu disparu. Quant à leur émergence, ces pratiques, malgré le handicap qu’elles prodiguaient, n’ont vraisemblablement pu apparaitre que parce qu’elles faisaient partie intégrante d’une idéologie qui comprenait d’autres éléments, éléments qui eux avaient donné un avantage net sur les autres sociétés en concurrence.

4 - Les régimes politiques homologues sont un agglomérat d’états en concurrence les uns avec les autres, dotés de pratiques culturelles proches, de niveaux technologiques globalement équivalents et de systèmes politiques et économiques comparables. Les exemples que l’on peut citer sont l’Europe post-romaine, la Grèce antique, les Basses-Terres Mayas ou encore la Chine des royaumes combattants.

Peut-on substituer le mode de formation spontané des sociétés à la création planifiée d’une société après l’effondrement de notre société globalisée ? 

De nombreuses sociétés complexes se sont effondrées dans l’histoire de l’humanité et nombre d’humains sont bien souvent restés sur le territoire anciennement revendiqué par les sociétés en question. Ces humains ont ensuite presque toujours formé de nouvelles sociétés plus petites et moins complexes sur les cendres de la précédente. 

La formation de ces sociétés ne s’est pas faite avec un leader qui arrive et qui explique de but en blanc comment on va former une nouvelle société avec telle hiérarchie, tel système politique, tel mode de pensée, telles valeurs morales et tout cela sur tel territoire… Il est évident que les choses ne se passent pas ainsi et que ces nouvelles sociétés se façonnent peu à peu sur la base d’un phénomène progressif et adaptatif.

La question est donc : serait-il possible, de manière anticipée et réfléchie, de mettre en route un processus planifié qui aboutirait à la constitution de nouvelles sociétés efficaces sur les ruines fumantes de notre actuelle civilisation, avec, à terme (dans plusieurs siècles…), l’objectif de fonder une nouvelle société globalisée, pérenne et en équilibre avec le reste du vivant ?

Je « crois » qu’une telle chose est possible et j’y crois pour de bonnes raisons que je vais vous exposer. Avant cela, je me dois d’être honnête : « croire » n’est pas « savoir » et je n’ai donc aucune certitude à ce sujet. Mais ce qui compte au final, ce n’est pas de savoir si j’y crois ou non mais bien plus de savoir si un nombre suffisant de personnes sont susceptibles de me suivre dans cette croyance afin que cette idée soit susceptible de se concrétiser un jour. 

Les rares qui me lisent vont devoir se demander si croire en une telle chose est réaliste et, s’ils pensent qu’elle l’est, se demander ensuite si c’est le destin vers lequel ils veulent tendre eux-aussi. Mais avant d’en arriver là, il me reste encore beaucoup de choses à écrire et revenons en aux raisons qui font qu’une telle idée serait réalisable.

Tout d’abord, il n’est plus grand monde pour contester que l’espèce appelée Homo sapiens a évolué au fil des millénaires. Du comportement d’une espèce nomade vivant en groupes de petite taille, faiblement hiérarchisés et ayant un mode de vie de chasseurs-cueilleurs, elle est passée à un comportement sédentaire, avec des individus coopérants dans le cadre d’ensembles sociaux complexes, élaborés et hiérarchisés, ayant un mode de vie agro-pastoral. Nous sommes donc une espèce évolutive, comme toutes les autres espèces. Et ce sont les comportements qui permettent une meilleure adaptation à l’environnement qui sont en général ceux qui persistent par le biais d’une sélection naturelle.

Notre mode de vie actuel est un mode de vie inadapté à notre environnement et il est donc voué à disparaitre, soit parce que nous serons parvenus à élaborer un mode de vie plus efficace et moins destructeur que celui-ci, soit parce qu’en persistant dans ce mode de vie, les déséquilibres occasionnés rendront nos lieux de vie incompatibles avec la perpétuation de notre espèce.

Prenons l’exemple des lapins d’Australie pour illustrer ce propos. Il s’agit là d’une espèce jugée « invasive ». Lorsque les lapins y ont été introduits, leur population a été spontanément régulée par un prédateur indigène et leur population est restée stable pendant plusieurs années. Puis les lapins sont devenus plus efficaces pour éviter la prédation locale et, en même temps, le prédateur en question s’est raréfié pour finir par complètement disparaitre. De plus, le défrichage et la déforestation ont permis la création de zones de pâturages qui ont également été favorables aux lapins, les rendant plus efficaces pour extraire de l’énergie du milieu extérieur. Leur population a donc explosé en conséquence jusqu’à rencontrer un obstacle dans bien des zones : en détruisant la végétation naturelle des pâturages, puis la végétation ligneuse (arbustes, feuilles, écorce des arbres), les sols se sont retrouvés exposés au vent en bien des endroits et fragilisés. L’érosion a fait le reste du travail en faisant disparaitre la couche fertile et en mettant les roches à nu. Plus rien ne poussant en ces zones, les lapins en ont naturellement disparu… comme la plupart des autres espèces par la même occasion… 

Si un phénomène de régulation efficace était apparu avant un certain seuil, la population de lapin aurait pu se stabiliser avant que des dégâts trop importants sur leur écosystème n’entraîne leur disparition définitive de cet endroit. Et ces phénomènes de régulations des espèces se produisent de deux manières : l’apparition d’un prédateur ou celle d’un micro-organisme pathogène, autrement dit « une maladie ».

Pour ce qui concerne notre espèce après l’effondrement de notre actuelle civilisation globalisée : 

  • La régulation par un prédateur dans un futur relativement proche ne peut-être totalement exclue mais elle apparait peu vraisemblable compte-tenu surtout de nos capacités de coopération extrêmement poussées pour parvenir à leur résister depuis maintenant plusieurs millénaires.
  • La régulation par des agents infectieux est très probable dans un futur proche (cela a  même déjà commencé…) mais nous sommes tout à fait susceptibles de développer à terme des stratégies élaborées d’échappement à ce type de régulation comme nous l’avons parfaitement démontré par le passé, y compris avec un niveau technologique limité par rapport à notre niveau actuel.

Au regard de ces considérations, en l’absence d’une autorégulation, l’issue la plus vraisemblable qui se profile est donc celle de l’extinction par destruction de notre écosystème.

L’autorégulation d’une espèce est un phénomène exceptionnel mais il existe déjà dans la nature, notamment pour ce qui concerne le renard roux. Comme il s’agit là d’une espèce non grégaire et territoriale, on comprend tout de suite l’intérêt pour elle de développer ce genre de comportement naturel. Mais la force des espèces grégaires reposant souvent sur leurs effectifs (comme c’est le cas pour nous), le développement d’une capacité d’autorégulation de la démographie semblerait être une acquisition contre-productive… 

Par ailleurs, l’autorégulation démographique ne serait pas la seule dont il faudrait nous pourvoir. Le problème de notre impact environnemental reposant aussi sur la consommation par individu dont on sait maintenant par l’expérience qu’elle est potentiellement illimitée, il faudrait aussi mettre en place une limitation par personne de ce qui est prélevé dans l’environnement.

Mais il apparait évident qu’une société qui limiterait sa population et sa consommation de ressources s’affublerait d’un double handicap pour parvenir à prendre le dessus sur les sociétés concurrentes. Ainsi cette évolution du mode de vie disparaitrait d’elle-même au bénéfice d’un mode de vie « croissanciste » plus traditionnel et beaucoup plus efficace sur le court-terme pour les sociétés qui auraient choisi cette voie. Et ce constat implique aussi que ce sont ces sociétés qui émergeront spontanément de la période post-effondrement si rien n’est fait pour l’empêcher, reproduisant ainsi un schéma autodestructeur pour notre espèce.

Sommes-nous alors face à une impasse et ne viens-je pas de démontrer que mon objectif était en fait irréalisable ? Oui, c’est une impasse mais, non, ce n’est pas « irréalisable ». Après tout, pour sortir d’une impasse, ne suffit-il pas de faire demi-tour puis de s’engager dans un autre chemin ?

Raisonnons, affranchissons-nous de toutes les naïvetés et essayons de trouver une solution à tout ça, car je vous avoue que l’idée de voir disparaitre mes congénères de manière anticipée (quelques siècles ? un millénaire ?) ne me réjouit guère…

Alors, avant d’essayer de savoir s’il est possible de planifier la création de sociétés du futur, voilà la question à laquelle il nous faut répondre dans un premier temps : dans un monde subissant un choc distributif — donc un monde dur et violent—, comment parvenir à rendre « compétitives » les société porteuses de ces capacités d’autorégulation de manière à ce qu’elles arrivent à supplanter les sociétés concurrentes ? Autrement dit, déterminons d’abord précisément quel objectif on vise avant de savoir s’il est possible de l’atteindre.

On a vu que ces sociétés « souhaitables » ne pourront pas s’appuyer sur une démographie galopante, pas plus que sur des prélèvements massifs de ressources naturelles, options que leurs concurrentes choisiront sans aucune arrière-pensée. Il faudrait donc les doter d’une idéologie qui permettrait de pallier à ces handicaps. Et on a vu précédemment qu’au cours de l’histoire de l’humanité, certaines sociétés sacrificielles ont émergé alors qu’elles s’affublaient d’un handicap, tout simplement parce qu’elles étaient porteuses d’autres caractéristiques qui leur donnaient un avantage qui le contre-balançait largement. Il n’est donc pas impossible en théorie de mettre en place une idéologie qui contienne quelques éléments limitants pour peu que le reste de l’idéologie la rende suffisamment compétitive.

L’étape suivante est donc d’essayer de déterminer quels sont les idéaux à intégrer dans ce « projet idéologique » afin de créer un tout plus efficace, plus résistant, plus puissant et plus enviable que les sociétés concurrentes. Dans l’idéal, les sociétés qui en résulteraient devrait être capable de survivre dans un premier temps, puis de répandre leur modèle à l’ensemble de la planète, toujours dans l’idée de permettre à terme l’émergence d’une nouvelle société globalisée et cette fois-ci, équilibrée et durable.

Établissement des huit « piliers » idéologiques :

Premier pilier - L’autorégulation.

Comme on l’a déjà vu, sans cette capacité, les sociétés qui apparaitront reproduiront le schéma actuel de  surexploitation des ressources naturelles ce qui finira de détruire notre écosystème.

C’est donc un des prérequis absolus malgré le handicap qu’il affligerait. Nous l’avons démontré, nous sommes capables de faire évoluer nos idéologies au cours du temps et on peut supposer que nos capacités d’abstraction et de raisonnement nous permettent de prétendre à mieux collectivement que le comportement des lapins d’Australie…

De plus, il existe plusieurs exemples de sociétés sédentarisées avec un mode de vie agro-pastoral qui ont mis en place une autorégulation et cela confirme bien qu’une telle chose est possible :

  • Les habitants des hautes terres de Nouvelle-Guinée qui ont vécu dans un milieu contraint pendant sept mille ans, ont instauré une autorégulation démographique et économique, même si la régulation démographique se faisait en partie par la guerre entre villages. La mise en contact récente avec les sociétés « croissancistes » a récemment déséquilibré ce modèle.
  • Les habitants de l’île de Tikopia ont créé une société sédentarisée avec un mode de vie agro-pastoral pérenne depuis presque deux mille ans, grâce à une auto-régulation de leur démographie et de leur consommation par individu. Comme elles étaient très isolées sur le plan géographique, elles n’ont pas eu à subir la concurrence de sociétés « croissancistes » jusqu’à il y a peu.
  • Le japon du shogunat Tokugawa a mis en place une autorégulation de sa démographie et de sa consommation de bois pendant deux siècles avant que ne lui soit imposé par les navires du Commandeur Perry de réouvrir ses portes au reste du monde.

Il est à noter que ces initiatives d’auto-régulations sont à chaque fois apparues à la suite de mode de vie « croissancistes » qui ont abouti à des catastrophes écologiques aux conséquences terribles pour les peuples qui les ont subies. 

De même, on peut remarquer que, dans ces exemples, les sociétés auto-régulées ont toutes été déséquilibrées voir disloquées par leur mise en concurrence avec nos sociétés « modernes ». Toutefois, l’efficacité de ces dernières reposant sur l’exploitation des énergies fossiles dont on sait qu’elles ne seront bientôt plus extractibles (au moins pour ce qui concerne le pétrole et le gaz), on peut espérer que certaines des sociétés auto-régulées qui verront le jour après l’effondrement seront susceptibles de résister aux sociétés « croissancistes » qui seront, elles, privées de cette ressource.

Deuxième pilier - L’intelligence des masses populaires

C’est le pilier idéologique central, celui dont dépendront tous les autres. Sans l’accomplissement de cet idéal, tout le reste est inenvisageable car toute la cohérence de l’idéologie repose sur ce concept. 

Pourquoi viser l’intelligence des masses populaires ? Et, d’abord, qu’est-ce que j’entends véritablement par « intelligence des masses populaires » ?

Quand je parle d’intelligence des masses, j’entends par là une capacité globalisée à comprendre la complexité du monde, et ce n’est pas une maigre chose que d’y parvenir. Cela impliquerait que presque tous les membres d’une société possèdent des connaissances dans de nombreux domaines : 

  • Comprendre le fonctionnement de la vie de manière générale. Pour cela il faudrait comprendre ce qu’est la matière, comprendre l’histoire de la vie sur notre planète, comment elle a évolué et par quels mécanismes, mais aussi comment elle s’organise en un ensemble complexe qui interagit avec la planète elle-même. Pour cette dernière chose, il serait nécessaire, d’une part de connaître les bases de la géologie et de la climatologie, d’autre part de comprendre le fonctionnement du vivant et ainsi les bases de la chimie, de la biologie cellulaire, de la physiologie des plantes, des animaux et des microorganismes.
  • Comprendre ce que nous sommes, donc connaitre notre histoire, savoir la manière dont nous avons évolué au cours des âges et pour quelles raisons nous avons évolué ainsi. Il faudrait également réaliser quels sont nos points communs avec les autres espèces, donc notre anatomie et notre physiologie, mais aussi quelles sont nos particularités et comment nous interagissons avec l’ensemble. 
  • Comprendre que le monde ne fonctionne pas comme nos capacités sensorielles limitées nous le laissent présager. Pour cela, il faudrait comprendre les bases de la physique, notamment celles de l’astrophysique, de la relativité générale, de la mécanique quantique et de l’électromagnétisme.

Cet ensemble de connaissance nous donnerait la capacité visée, celle de comprendre la complexité du monde, puis nous ouvrirait surtout la possibilité d’en acquérir d’autres, celles qui nous ont cruellement manquées de manière collective pour éviter le désastre en cours :

a - L’humilité collective

Comme nous l’avons vu précédemment dans la partie 7, notre espèce s’est considérée au-dessus du reste du vivant, à l’écart, comme un maître avec ses esclaves. Mais le fait de savoir que nos organismes fonctionnent selon les mêmes principes nous permettrait de réaliser que nous sommes conçus de la même manière et soumis aux mêmes lois physiques. Ensuite, la compréhension des innombrables interactions et de la forte interdépendance que nous avons avec le reste du vivant (animaux, végétaux, microorganismes) devraient nous faire réaliser collectivement que nous ne sommes qu’une partie d’un ensemble complexe dont chacun des constituants dépend pour sa survie. De même, cette perception serait censée nous faire comprendre qu’il ne peut y avoir de maîtres d’un tel ensemble puisque ce dernier évolue pour son propre compte et gère sa propre complexité avec une précision et une efficacité totalement hors de notre portée.

Nous sommes une espèce vaniteuse, c’est chose certaine, et il nous faut globalement nous défaire de cette affliction puisque, comme nous l’avons vu, elle a une lourde responsabilité dans la situation actuelle. Et pour nous en défaire, il va falloir passer par l’acquisition généralisée de certaines connaissances pour réintégrer notre véritable place au sein du vivant. C’est seulement quand nous aurons compris que nos capacités particulières ne nous donnent pas le droit de dominer les autres espèces, mais plutôt le devoir de protéger leur équilibre, que nous serons alors en mesure de déterminer ce que ces capacités peuvent apporter à l’ensemble du sytème. Mais il y a beaucoup de chemin à parcourir avant cela…

b - La sagesse et la maturité collectives

Ces deux capacités vont ensemble parce qu’elles sont intriquées. Une espèce qui accède à une grande puissance et qui en use à tort et à travers sans avoir pris le temps de réfléchir aux conséquences de ses actes est une espèce immature. De même, si elle a été incapable de se limiter dans l’utilisation de cette puissance alors même qu’elle possédait les connaissances qui lui permettait de savoir qu’ainsi elle courait à sa propre perte, c’est qu’elle est en plus une espèce inconséquente.

Quand je prends de la distance et que je regarde le comportement qui a été le nôtre depuis deux siècles, je ne peux m’empêcher de voir un comportement d’adolescent auto-destructeur avec une illusion d’immortalité, autrement dit, le comportement d’un adolescent écervelé en pleine crise de toute-puissance, qui croit tout savoir et qui fonce tête baissée en suivant ses idées sans se rendre compte un seul instant que ce qu’il fait est totalement stupide et extrêmement dangereux pour lui-même. Toutefois le fait de subir un choc et de réaliser quels ont été nos propres erreurs pourraient nous faire grandir et nous mettre du plomb dans la tête. 

Autrement dit, le choc de civilisation que nous allons subir avec l’effondrement de notre société globalisée, associé à l’acquisition des connaissances qui nous mettraient en capacité de comprendre la complexité du monde et surtout de faire le constat des erreurs que nous avons commises, devraient nous permettre de passer à l’étape suivante de notre évolution, celle d’une espèce humble, mature et sage, capable collectivement d’autorégulation. 

Mais je suis certain qu’avoir ces connaissances ne sera pas suffisant. Quand on acquiert des connaissances à l’école ou à une autre occasion, on met ensuite du temps pour arriver à en saisir toutes les implications. En fait, la plupart du temps, il est même nécessaire que ces implications nous soient enseignées… Au delà de l’intégration de toutes les connaissances que nous avons citées, il apparait donc essentiel de mettre en place un autre type d’enseignement, un enseignement qui soit cette fois spécifiquement d’ordre idéologique, en cohérence avec toutes ces connaissances. Ce sujet sera abordé plus bas (cf quatrième pilier).

Troisième pilier - La science et l’usage de la raison pour comprendre le monde.

De tous temps, l’être humain a eu la particularité de se poser des questions sur le fonctionnement du monde, pour essayer de le comprendre. Or, quand une caractéristique apparait au sein d’une espèce et se transmet à la descendance, c’est que cela lui donne un avantage sur les autres. Aussi est-il vraisemblable que, si l’être humain essaie de comprendre le monde, c’est inconsciemment pour pouvoir élaborer des adaptations sociétales qui sont censées permettre de construire des sociétés plus efficaces améliorant les chances de survie et les chances de se reproduire des membres qui les composent. Et c’est ce qui se passe en pratique : ceux qui ont compris la reproduction des plantes et la domestication des animaux ont supplanté ceux qui ne les avaient pas comprises, ceux qui ont compris comment utiliser les métaux qui se trouvaient dans le sol pour en faire des outils et des armes plus performants ont supplanté ceux qui ne l’avaient pas compris, ceux qui ont compris comment organiser et stabiliser une société humaine grâce à des religions institutionnalisées ont supplanté ceux qui ne l’avaient pas compris et ceux qui ont compris que les esclaves humains pouvaient être remplacés avantageusement par des esclaves mécaniques ont supplanté ceux qui ne l’avaient pas compris.

Or, pour expliquer le monde, l’être humain a toujours fait appel à son raisonnement, raisonnement qui est devenu progressivement plus élaboré, et ce, par un mécanisme des plus simples. Il échafaudait des hypothèses qui lui semblaient pouvoir expliquer des phénomènes inexpliqués. Si ces hypothèses permettaient de développer des adaptations sociétales efficaces, les sociétés qui les mettaient en application développaient un avantage sélectif et prenaient le dessus sur celles qui s’appuyaient sur des hypothèses moins satisfaisantes. De cette manière, chaque hypothèse s’est trouvée soumise à l’épreuve du temps et de la raison. Si une hypothèse était prise en défaut par certains faits, alors une nouvelle hypothèse aboutissant à de meilleures réponses sociétales apparaissait quelque part. Peu à peu, par un mécanisme de tâtonnement, la connaissance du monde et les raisonnements se sont affinés pour atteindre un seuil marquant, celui de la méthode scientifique.  

La méthode scientifique et l’évolution même des connaissances scientifiques se calquent précisément sur le même processus : un individu (ou un groupe d’individus) comprend par l’utilisation de sa raison que certains faits ne sont pas expliqués par l’hypothèse principalement acceptée comme étant la bonne. Il élabore donc une nouvelle hypothèse susceptible d’inclure ces faits inexpliqués. Puis il confronte son hypothèse à l’expérimentation avant de la considérer comme étant valide. La nouvelle hypothèse est ensuite utilisée pour élaborer les adaptations sociétales qui en découlent et dont on pense qu’elles seront plus compétitives. D’un processus inconscient rétrospectif de validation des hypothèses par le « tâtonnement sociétal » (l’hypothèse ne se valide qu’au fil du temps par le biais de la compétitivité de la société qui l’utilise), on passe à un processus conscient et anticipatif, préjugeant du résultat des adaptations sociétales de manière prospective (on sait déjà que l’hypothèse est meilleure avant même de faire une quelconque adaptation et on préjuge donc du fait que ces adaptations amèneront une meilleure efficacité avant même qu’elles ne soient mises en place).

Et la méthode scientifique a clairement démontré sa supériorité dans les faits :

  • Il n’est presque plus aucune société sur cette planète qui ne l’utilise pas pour développer ses principales adaptations sociales.
  • Elle a fortement accéléré le progrès technologique des sociétés qui l’ont utilisée.
  • Les explications qu’elle fournit pour expliquer les phénomènes naturels et l’univers qui nous entoure ont rendu obsolètes les explications qui découlaient de la validation des hypothèses par « tâtonnement sociétal » (mythes et religions).

Je dois apporter ici une précision : ce n’est pas parce que l’adaptation sociale se révèle parfaitement efficace que l’hypothèse qui est à son origine est vraie. Autrement dit, cette dernière peut être totalement farfelue, si elle amène par chance des adaptations avantageuses à la société qui la juge satisfaisante, le bénéfice n’en sera pas moindre. Prenons l’exemple de l’absence de consommation de porc dans la religion de l’Islam et la religion juive pour illustrer ce propos : leur dieu leur aurait ordonné de ne pas manger cette viande, car elle aurait été désignée « impure » par ce dernier. Et il se trouve que les cochons étant une espèce très proche de nous sur le plan génétique, ils sont aussi à même de jouer le rôle de passerelle vers notre espèce pour de nombreux microorganismes qui seraient en recherche de nouveaux espaces de prolifération, comme cela a été le cas pour la pandémie grippale de 2008 à virus H1N1. De plus, l’ingestion de viande de porc peut provoquer certaines maladies parasitaires comme la cysticercose. Par ailleurs — et c’est certainement un point très important —, l’élevage du porc fait indirectement baisser les rendements agricoles dans la mesure où il faut cinq kilogrammes de nourriture végétale pour faire un kilogramme de viande de porc. Ainsi, les sociétés qui ont adopté ces religions ont inconsciemment développé ces trois avantages sociaux en se basant sur une hypothèse fausse.

À la lumière de ces éléments, ne pas faire appel à l’usage de la raison et de la méthode scientifique pour expliquer les phénomènes naturels et l’univers dans lequel nous vivons, reviendrait à se priver de l’outil le plus puissant à notre disposition pour élaborer des adaptations sociales profitables au fil du temps.

Deux constats qu’il me semble important de faire avant de poursuivre : 

1 - L’acquisition d’un savoir a été permis par l’existence de croyances antérieures. Citons deux exemples pour justifier cette affirmation : tout d’abord, il a été nécessaire que les gens croient que la terre était plate pour que certains fassent des constats qui rendaient cette hypothèse invraisemblable et qu’ils bâtissent l’hypothèse d’une terre sphérique ; deuxième exemple, il a aussi été nécessaire que certains croient que les étoiles et le soleil tournaient autour de la terre pour que certains s’aperçoivent que ce ne pouvait être vrai et découvrent ensuite la véritable nature du système solaire.

2 - Le processus de validation des solutions évolutives par tâtonnement (cybernétique) est celui utilisé par la vie depuis son apparition sur cette planète. Et nous n’y échappons toujours pas : les solutions adaptatives fournies par la méthode scientifique, malgré l’intérêt évident de cette méthode, subissent elles-aussi cette épreuve du temps. Si j’ai dit plus haut qu’une adaptation sociale efficace ne préjugeait pas forcément de la véracité de l’hypothèse qui en était à l’origine, l’inverse est tout aussi vrai : la complexité du monde aidant, le fait qu’une hypothèse soit vraie ne préjuge pas forcément de l’efficacité d’une adaptation sociétale qui en découle. En effet, la majeure partie des adaptations sociétales des deux derniers siècles ont été mises en place en se basant sur la méthode scientifique et une bonne partie du système idéologique qui est le nôtre actuellement n’est que la résultante de ces adaptations. Pourtant, ce système idéologique a abouti à une véritable faillite comme il a été démontré précédemment. La méthode scientifique n’a donc rien d’infaillible, loin de là, et l’humilité de notre espèce lorsqu'elle fait face à l’infinie complexité de l’univers et du vivant devrait être une règle inviolable.

Ceci étant dit, l’emploi de la raison et de la méthode scientifique comme pilier idéologique a quelques implications de taille. Tout d’abord, il est bien de vouloir faire des « découvertes scientifiques » afin de permettre une meilleure efficacité de nos sociétés futures, mais il faudrait déjà essayer d’éviter de perdre les connaissances qui leur seront essentielles. En effet, quel intérêt d’essayer de développer des techniques de permaculture adaptées aux conditions locales si on a oublié comment pousse telle ou telle plante ? Quel intérêt également de vouloir créer un nouveau type d’arme blanche si on ne sait plus comment fabriquer une forge ? De plus, l’usage de la raison et de la méthode scientifique nécessitent deux choses : un niveau d’éducation élevé et du temps libre.

Vous l’avez compris : comme nous l’avons dit pour le deuxième pilier, l’éducation des jeunes et des moins jeunes sera donc fondamentale pour que cet idéal (entre autres) soit atteint et du temps devra aussi être accordé à ceux qui sont en mesure de permettre ces progrès technologiques. 

Par ailleurs, les sociétés dont les membres auront un niveau de connaissance leur permettant de comprendre la complexité du monde bénéficieront d’un autre avantage. Cela évitera aux membres de ces sociétés d’en venir à se satisfaire d’hypothèses obsolètes et simplistes comme celles qui sont véhiculées par les religions, ce qui limitera le risque de les voir se soumettre à leur idéologie « croissanciste » et obscurantiste. S’ils comprennent cette complexité, ils percevront aussi l’importance et la pertinence de cette idéologie pour eux-mêmes leurs proches et leurs descendants. Et s’ils perçoivent cela, ils seront en mesure de se battre pour la défendre (cf quatrième et cinquième piliers).

Quatrième pilier - Uniformité des valeurs morales et du système de pensée

Pour avoir une société forte et stable, il faut avoir une société unie. Pour qu’une société soit unie, il faut que tous ses membres soient solidaires les uns avec les autres. Et les humains sont solidaires les uns avec les autres quand ils partagent les mêmes valeurs et un même système de pensée, ou autrement dit, quand ils pensent, comme je l’ai écrit précédemment, que ce qui est bon pour eux sera bon pour le reste de la société et inversement. L’idéologie est au final la synthèse des valeurs morales et du système de pensée, aussi serait-il donc nécessaire que celle sur laquelle nos sociétés « souhaitables » seraient fondées soit partagée par tout le monde.

Alors comment fait-on pour faire en sorte que tous les membres de nos futures sociétés  souhaitables adhèrent à la même idéologie ? 

Tout d’abord, commençons par regarder ce qu’il s’est fait historiquement au sein des sociétés humaines pour maintenir cette uniformité au sein des sociétés. Les élites religieuses étant ceux qui ont majoritairement joué ce rôle, il suffit une fois de plus de lire les livres dits « saints »  et de se référer à l’histoire pour voir quelles sont les procédés qui ont été utilisés pour instaurer ou maintenir cette uniformité au sein des sociétés :

  • Par la répression. Il a souvent été fait usage de la force pour empêcher certaines idéologies divergentes de perdurer, d’apparaître ou de prendre de l’ampleur. Cet usage de la force s’est historiquement traduit par des emprisonnements et des peines de mort (emprisonnement et crucifixion de Jésus Christ, bûchers de « sorcières »), par la torture (inquisition catholique), par des massacres (massacre de la Saint Barthélemy), par des guerres civiles, (siège de La Rochelle sous le règne de Louis XIII), mais aussi par des guerres de religion contre un envahisseur porteur d’une idéologie divergente (croisades, guerre de reconquête contre les sarrasins).
  • Par l’incitation. Deux méthodes incitatives ont prédominé pour le maintien de l’uniformité idéologique religieuse. L’emploi de la peur du châtiment divin est permanent dans les livres dits « saints ». Ce châtiment n’est d’ailleurs pas réservé qu’aux seuls mécréants, infidèles et apostats mais aussi aux croyants dont l’obéissance à « Dieu », dans leurs actes ou dans leurs pensées, ne serait pas aussi parfaite que ce que les élites religieuses souhaiteraient. D’où l’invention de la notion de « péché » pour lutter contre les  moindres déviances idéologiques des croyants. Mais l’usage seul de la peur a clairement été insuffisante pour maintenir l’uniformité idéologique. On le voit bien dans l’Ancien testament où l’on constate l’apparition graduelle de récompenses (et on retrouve ce même aspect pour les châtiments) pour ceux qui adhèrent parfaitement à l’idéologie et la défendent. Tout d’abord, il était promis l’aisance, la santé et les richesses dans leur vie présente. Puis, une nette discordance entre ce qui était promis et ce qui se produisait dans les faits devant apparaitre de manière un peu trop évidente, est peu à peu apparue dans les textes la promesse d’une vie éternelle pleine de félicité au côté de leur « Dieu » dans un arrière monde-idyllique.
  • Par l’éducation. L’éducation religieuse ne s’est jamais limitée à l’enseignement de l’idéologie aux plus jeunes mais concerne plus encore les adultes. Ce processus éducationnel repose en totalité sur la répétition de récits et de doctrines et à aucun moment sur le raisonnement personnel de celui qui reçoit l’enseignement idéologique. Le Coran parle de réfléchir, de raisonner, d’utiliser l’intelligence pour que le fidèle réalise la vérité de ce qui y est écrit, mais il n’y a en fait aucun raisonnement qui s’ensuit, pas plus qu’il n’est appris au fidèle comment faire usage sainement de la raison et de l’intelligence. C’est en fait une manière de dire « Si tu es intelligent, tu réaliseras que c’est la vérité. Sinon, c’est que tu es stupide et que tu es incapable de réfléchir correctement ». Et comme c’est le prophète Mahomet dont tout le monde vante la sagesse qui le dit et que personne n’aime à se considérer idiot… C’est donc à force de répétition par les élites religieuses que les idéologies véhiculées s’implantent dans l’esprit comme des vérités incontournables et c’est aussi comme ça qu’elles s’implantent le mieux à l’heure actuelle dans les sociétés occidentales par le biais des médias, de l’école et de l’entourage social de chacun.

Maintenant que nous avons vu comment il a été fait pour maintenir l’uniformité idéologique d’une société, essayons de voir lesquels de ces principes vont être compatibles avec notre idéologie de manière globale, donc utilisables pour atteindre cet objectif. Avant de les lister un par un, il est important de rappeler que les deuxième et troisième piliers idéologiques impliquent un niveau d’éducation élevée et l’usage de la raison. Tout ce qui consisterait alors à terroriser les populations par l’oppression ne ferait ainsi que créer de la « dissonance cognitive » car les gens se rendraient compte que l’idéologie leur est inculquée par la force. Autrement dit, il existerait un décalage fondamental entre des piliers idéologiques, ce qui rendrait l’idéologie inopérante dans sa globalité. 

a - Il n’y a pas de pilier idéologique qui me semble empêcher l’emploi de la répression par la force si le besoin devait s’en faire sentir mais, comme on vient de le dire, ce devrait être fait avec parcimonie et à bon escient. Par ailleurs, si l’on regarde dans le détail, certaines pratiques du passé me semblent inutilement cruelles quelle que soit la situation. Si la mise à mort de certains ennemis porteurs d’une menace idéologique s’avèrera probablement nécessaire dans certaines situations afin de protéger l’unité de nos sociétés « souhaitables », les morts humiliantes et douloureuses (bûchers, crucifixion) et les massacres de populations civiles seront à bannir car elles sont susceptibles d’attirer la rancoeur, de provoquer un sentiment de honte à ceux qui les auront infligé ou encore d’amener des gens à adhérer à cette idéologie par peur alors que ce ne doit pas être le cas.

b - L’incitation à adhérer à cette idéologie devrait se faire essentiellement par l’attrait. Il faudrait donc que les gens en arrivent à estimer qu’il s’agit de la seule voie à choisir parce que c’est tout simplement la meilleure. Et pour qu’ils arrivent à une telle conclusion, il faudrait qu’ils soient en mesure de comprendre que les autres idéologies sont pour eux, soit dangereuses à court terme en rendant leur société inapte à survivre, soit dangereuses à long terme en provoquant la disparition anticipée de notre espèce. Pour parvenir à une telle conclusion, il faut qu’ils soient capables de comprendre la complexité du monde. Et on a vu dans le second pilier qu’il serait nécessaire, pour qu’une telle chose soit possible,  que la population possède un niveau d’éducation élevé. Ce constat met ainsi cette méthode en cohérence avec le reste de l’idéologie. 

Pourtant, se dire que l’on adhère à une idéologie seulement seulement parce que les autres sont mauvaises, c’est courir à l’échec assuré. Il faudrait donc que les gens soient mobilisés par un projet commun à court et à long terme, un projet qui soit enthousiasmant tout en restant en adéquation avec l’idéologie proposée. Et il faut aussi que cette idéologie leur apporte du bien-être et éloigne notamment certaines angoisses comme le faisaient si bien les religions en leur promettant que leur âme était immortelle et qu’elle rejoindrait le paradis s’ils faisaient bien tout ce qu’on leur demandait.

Mais, que ce soit pour le projet commun ou pour leur bien-être et l’apaisement de leurs angoisses, il apparait de nouveau nécessaire que ce soit en accord avec l’usage de la raison et avec les connaissances que notre espèce à désormais accumulée. J’aborderai plus en détail ces deux sujets dans l’article qui parlera des moyens de mettre en place l’idéologie élaborée.

Quant aux méthodes d’incitation par la peur, elles devraient être exclues comme je l’ai écrit un peu plus haut. Tout au plus les gens devraient-ils avoir conscience que la perte de l’uniformité idéologique menacerait leur société de dislocation et qu’il faudrait donc se battre pour la préserver. Mais il ne s’agirait alors nullement de peur, ce serait plutôt de la compréhension.

c - Pour parvenir à faire l’éducation idéologique du peuple, il faudrait créer un corps  social regroupant les élites « spirituelles » à même de comprendre les fondements et les enjeux de cette idéologie, puis de les transmettre de manière intelligible à la masse populaire. Et pour ce dernier point, je rappelle une fois de plus qu’il sera nécessaire que les masses populaires aient la capacité de comprendre la complexité du monde. Ainsi, ce projet idéologique ne peut reposer que sur un niveau d’éducation suffisamment élevé et sur l’usage de la raison par le peuple. Un tel objectif étant très difficile à atteindre, il sera probablement nécessaire de procéder graduellement en commençant par regrouper ceux qui parviennent à cet objectif au sein des élites spirituelles avant de parvenir à généraliser cette capacité aux masses populaires. 

En attendant que cet objectif soit atteint, les élites spirituelles seront certainement obligées d’axer en grande partie leur éducation idéologique sur la répétition, comme les élites idéologiques du passé l’ont fait et comme les élites idéologiques actuelles le font.

Une dernière précision avant de passer au cinquième pilier. Uniformiser une idéologie au sein d’une société ne veut pas dire uniformiser la pensée dans sa totalité. Cette nuance est importante car la pensée unique empêche toute évolution, dans la mesure où les évolutions viennent de la confrontation des idées divergentes. Ce sont seulement les dissidences au corpus idéologique qui sont menaçants pour la société et qu’il ne faut pas laisser proliférer. On ne pourrait pas laisser, par exemple, quelqu’un prôner le consumérisme dans une société qui a défini l’autorégulation comme étant « le bien » et le croissancisme comme étant « le mal ». Si une part significative de la population finissait par se rallier à pareille dissidence, le fondement idéologique de la société en question se déliterait et la société entière vacillerait. En bref, une fois qu’une idéologie a permis de bien définir ce qui était « bien » et ce qui était « mal » au sein d’une société, il reste toujours une zone grise qui peut donner lieu aux débats internes.

Cinquième pilier - La militarisation

Qui serait assez naïf pour croire que toutes les sociétés qui vont émerger dans un contexte de choc distributif vont toutes êtres pacifiques et coopératives ? C’est évident, les sociétés qui ne seront pas militarisées seront vite détruites ou verront leurs membres réduits en esclavage par celles qui seront belliqueuses. 

La militarisation serait donc impérative pour que nos sociétés « souhaitables » soient compétitives face à celles avec lesquelles elles seraient mises en concurrence. Elles devraient être prêtes à mener des guerres et, surtout, à les remporter. Et les paramètres qui permettent de gagner des guerres sont les suivants : des effectifs supérieurs en nombre, des capacités de combat individuelles et collectives supérieures (combativité, techniques de combat, stratégies), et des armes et armures de qualité supérieure.

Alors prenons chacun d’entre-eux point par point afin de voir quelles sont les implications idéologiques de manière un peu plus précise.

  • Les effectifs : l’idéal d’auto-régulation va clairement à l’encontre du développement de ce paramètre et il va donc falloir trouver des moyens de pallier à ce problème. Le premier est de rendre la quasi-totalité de la population en mesure d’endosser le rôle de guerrier, donc une formation martiale généralisée à une exception près dont je parlerai plus tard. Évidemment, se priver des femmes au combat reviendrait à se priver de la moitié des effectifs potentiels et représenterait une terrible erreur de mon point de vue. Il est vrai que ce sont elles qui permettent de renouveler les effectifs après de lourdes pertes, mais sans elles, le risque de défaite augmente, ce qui est encore pire. Une autre manière d’augmenter facilement ses effectifs est la formation d’alliances militaires avec des sociétés proches géographiquement et idéologiquement. Ce sujet sera abordé en parlant du sixième pilier idéologique.
  • Les capacités de combat individuelles sont représentées par la combativité et par les techniques de combat ou « arts martiaux ». Le développement de l’enseignement des techniques de combat passe par la pratique du sport par les plus jeunes puis par l’entraînement à ces techniques dès que leur âge le permet. Le maintien de ces compétences martiales pour les adultes passe également par leur pratique régulière de ces arts martiaux. Un tel idéal passe par le fait d’allouer un temps dédié à cette pratique et à cet enseignement. Par ailleurs, il est possible de travailler sur l’état d’esprit des combattants pour améliorer leur combativité. Les religions monothéistes avaient bien compris cela en trouvant des arguments pour augmenter leur motivation et dissoudre leur peur de la mort. Dans nos sociétés « souhaitables », il faudrait obtenir ces mêmes résultats sans faire appel aux manipulations mentales des religions monothéistes. Ce sujet a été un peu abordé dans le 4ème pilier idéologique mais sera approfondi dans le prochain article.
  • La tactique et la stratégie représentent les techniques collectives de combat. À l’instar des techniques de combat individuelles, nos sociétés « souhaitables » devraient exceller dans ce domaine également. Il pourrait être confié aux membres d’une armée régulière, représentée par des combattants d’élites formés à la tactique et à la stratégie. Quant au gouvernant, il devrait tout autant maîtriser les notions de stratégies militaires pour des raisons que j’aborderai dans une série d’articles dédiés au choix du gouvernant dans ces sociétés. 
  • La qualité des armes et des armures est un point déterminant pour prendre le dessus sur ses adversaires dans un conflit armé. Il serait donc nécessaire de détacher une partie de la population à la production des armes et des armures ainsi qu’à leur perfectionnement. Il est important de préciser que l’utilisation des armes actuelles sera rendue difficile voire impossible dans les endroits où il n’y aura plus, ni de production d’essence, ni de secteur industriel. Il faudrait donc y utiliser des armes plus « traditionnelles » et éventuellement en développer de nouvelles.

Sixème pilier - L’expansionnisme idéologique

L’objectif à terme étant d’éviter la domination des sociétés « croissancistes », il faudrait donc parvenir à instaurer une hégémonie des sociétés durables.

L’expansionnisme idéologique serait donc la règle et il s’agirait d’implanter cette idéologie par trois mécanismes différents : 

  • La subjugation : les sociétés dont les idéologies « compatibles », autrement dit celles dont les principes moraux et les modes de vie tendraient vers les mêmes objectifs, seraient celles avec lesquelles il faudrait coopérer. L’idée est que ces sociétés s’approprient l’idéologie que nous définissons par un mécanisme de subjugation : attirée par les conditions de vie, la puissance, la stabilité et le projet de civilisation des sociétés qui l’auraient adoptée, elles devraient spontanément mettre en place une idéologie superposable.
  • La « propagande » idéologique : il est impossible d’envisager un expansionnisme idéologique sans la propagande qui va avec. Pour la bonne propagation d’une idéologie, il faudrait donc des « apôtres » qui se chargeraient de la diffuser, personnalisée par les élites « spirituelles » dont nous avons déjà parlées. Les sociétés ciblées par cette méthode seraient celles qui cherchent encore une idéologie pour bâtir un projet de société satisfaisant à leurs yeux. Les sociétés ainsi converties pourraient ensuite faire partie de celles avec lesquelles il faudrait coopérer. Je reviendrai ultérieurement sur ce sujet quand j’aborderai les moyens de mettre en place cette idéologie après l’effondrement, mais si ce sujet vous intrigue, sachez que tous les détails se trouvent déjà dans le conte philosophique en libre téléchargement : « Le chemin du prophète ». Si vous lisez ce livre, vous verrez alors qu’une propagande qui respecte l’intelligence de l’auditoire me semble envisageable.
  • La contrainte : certaines sociétés véhiculeront des idéologies « antagonistes » avec celle que je définis comme étant « souhaitable » pour notre espèce. Ce seraient celles dont les valeurs morales et les modes de vie s’opposeraient à l’accomplissement de l’objectif désiré. Comme le capitalisme s’opposait au communisme, les sociétés « croissancistes » s’opposeraient aux objectifs des sociétés prônant l’autorégulation de toute l’espèce humaine. Ces sociétés, bien trop dangereuses pour la survie de notre espèce, devraient donc être au mieux converties de force, sinon détruites… N’avais-je pas dit « affranchissons-nous de toutes les naïvetés » ?…

Un des aspects important de l’expansionnisme idéologique est celui de la centralisation idéologique, autrement dit celui de l’établissement de centres culturels et « spirituels », capables de mettre en place une véritable stratégie de propagation idéologique. Je pense que j’y reviendrai aussi au moment d’aborder les moyens de mettre en place l’idéologie élaborée.

Dernier point tout à fait essentiel pour clore le sujet de ce sixième pilier idéologique : les sociétés réunies par cette même idéologie seraient à même de former des réseaux d’entraide, plus ou moins centralisés par un ou plusieurs noyaux culturels et « spirituels », ce qui les rendrait d’autant plus efficaces pour améliorer leurs conditions de vie et pour se protéger des famines, des guerres et des épidémies. Si l’un de ces fléaux frappe en un endroit, les autres pourraient ainsi lui porter assistance. Les capacités militaires de l’ensemble s’en trouveraient aussi fortement améliorées ce qui devrait compenser le handicap imposé par l’auto-régulation. De plus, la mise en commun des élites scientifiques de ce réseau permettrait des avancées technologiques plus rapides (cf troisième pilier). 

L’apparition de conflits armés entre peuples unis par cette même idéologie me semble très peu vraisemblable. Pour comprendre la raison d’une telle affirmation, il faut tout d’abord réfléchir sur les causes qui ont certainement provoqué l’apparition des guerres à la période du néolithique:

  • La nécessité de conquérir de nouveaux territoires pour nourrir une population grandissante. Par les guerres, on récupérait de nouveaux territoires permettant une production alimentaire plus importante.
  • Le besoin d’asservir une main d’oeuvre corvéable à souhait (esclaves), pendant que les élites religieuses et militaires profitaient des fruits de leur travail et d’un surcroit de temps libre.
  • La capture de richesses diverses.

L’idéologie que nous définissons étant auto-régulée, la stabilité de la démographie est censée justement éviter la convoitise de nouveaux territoires. De même, l’autre fondement de cette idéologie est de supprimer l’avidité pour les futilités comme celle que nous considérons actuellement comme des « richesses ». Enfin, les sociétés raccordées en réseau auraient bien plus d’avantages à tirer d’une coopération avec les autres éléments du réseau, que d’un conflit, même si c’est dans l’idée de se pourvoir en esclaves (cf huitième pilier).

7ème pilier - La stabilité du système politique et économique.

Nos sociétés du futur devront se doter de systèmes politiques et économiques qui seront, d’une part, en cohérence avec le reste de l’idéologie définie et, d’autre part, en mesure de rendre les sociétés stables et capables de survivre. 

a - Le système politique.

Pour ce qui concerne le système politique, ce qui a déjà été énoncé dans la partie 6 permet de comprendre que l’instauration d’une démocratie « moderne » dans un contexte de stagnation économique, ou pire de choc distributif, rendrait les sociétés instables et incapables de survivre. De plus, les systèmes démocratiques actuels encouragent naturellement la dispersion et la versatilité idéologique puisque, dans ces systèmes, c’est la pensée majoritaire qui règne et que la pensée majoritaire est susceptible de changer facilement en quelques années sous l’influence d’un bon tribun au moindre problème économique. La mise en place d’un tel système politique dans nos sociétés « souhaitables » serait donc en totale incohérence avec le quatrième pilier idéologique, celui de l’uniformité des valeurs morales et du système de pensée.

Pour autant, le système de validation du gouvernant par le peuple resterait un élément extrêmement important, d’une part pour sa légitimité, donc sa capacité à gouverner la société, et d’autre part pour qu’il ait parfaitement conscience qu’il n’est gouvernant que pour servir l’intérêt du peuple et non le sien propre. En revanche, une fois le gouvernant  désigné, il ne devrait plus y avoir d’entrave par le peuple au bon exercice de sa gouvernance, sinon on tomberait immédiatement dans les travers du système démocratique. Il s’agirait donc de systèmes monarchiques totalitaires, dans la mesure où la quasi-totalité des pouvoirs se concentrerait entre les mains d’un seul gouvernant pour une durée indéterminée. Et le problème d’un système totalitaire, c’est que sa bonne marche ne dépend que de la qualité d’un seul homme alors que cet homme peut être soumis à un certain nombre de passions et à un certain nombre de défaillances. Si ce type de système politique peut-être d’une grande efficacité et peut permettre une grande stabilité, il peut aussi être source de tyrannie ou de mauvaise gouvernance. Par « tyrannie », j’entends la soumission du peuple dans le seul objectif d’obtenir le bien du gouvernant et par « mauvaise gouvernance », j’entends la prise de décisions irréfléchies et répréhensibles pour la société de manière globale.

Ainsi, le choix initial du gouvernant est absolument crucial, mais choisir parfaitement le souverain ne prémunirait pas de voir ce dernier être un jour victime d’une maladie qui altèrerait son jugement, sa personnalité et son comportement, donc sa capacité à prendre les bonnes décisions.

Le peuple ne pourrait pas lui-même révoquer un souverain, comme je l’ai écrit et je pense qu’un processus électif pour nommer un gouvernant sur le long terme serait la pire des idées dans la mesure où il suppose que le futur souverain candidaterait face à d’autres prétendants. Un tel processus ouvre en effet la porte à la démagogie, donc à la versatilité idéologique tout en sélectionnant les individus les plus retors, les plus compromis et les plus avides de pouvoir, comme cela se passe d’ailleurs dans nos sociétés actuelles (je développerai d’ailleurs ce sujet plus avant dans un article dédié aux moyens de bien choisir un gouvernant après l’effondrement). 

Il devrait donc exister une instance qui soit en mesure de guider le choix initial du gouvernant par le peuple en lui proposant un homme ou une femme jugé apte à telle fonction, mais aussi de le révoquer en cas de problème grave. Et les membres d’une telle instance ne devraient pas tirer de bénéfice particulier direct ou indirect de la nomination ou de la révocation du gouvernant.

Et quel groupe d’individu serait le plus en mesure de proposer ou de révoquer un gouvernant si ce n’est celui qui représente l’idéologie censée se répandre dans le monde entier pour remplacer l’actuelle, autrement dit, le groupe des élites « spirituelles ». Dans les faits, c’est d’ailleurs précisément ce qu’il se passe depuis la nuit des temps au sein des sociétés humaines :

  • Historiquement, les élites religieuses porteuses des idéologies pendant des millénaires ont, jusqu’à récemment (et c’est encore le cas dans certaines régions du monde), joué systématiquement le rôle de faiseurs (et « défaiseurs ») de rois, tant et si bien que les couronnements étaient soumis à la condition d’une allégeance totale à la religion d’état et qu’un monarque qui était désavoué par les élites religieuses faisait souvent le lit de sa destitution.
  • Dans nos sociétés actuelles, un homme politique qui sort du cadre idéologique défendu par les élites intellectuelles fera bien vite l’objet d’une campagne médiatique de discrédit qui l’empêchera d’accéder au pouvoir ou empêchera sa réélection s’il était déjà en fonction. 

Pour que ce système fonctionne, il incomberait donc à ces sociétés de se doter d’élites « spirituelles » clairvoyantes, incorruptibles, dévouées et ayant la pleine confiance du peuple, car elles porteraient, en plus de leurs autres responsabilités, celle de trouver l’individu qui serait capable de mener cette société sans jamais abuser de l’énorme pouvoir qu’il détiendrait entre ses mains, ainsi que celle de le désister en cas de problème grave. 

Autre point important, la recherche d’un niveau d’éducation élevé et d’un usage de la raison par la masse populaire la rendrait susceptible de produire de nombreuses idées et d’être à l’origine de très nombreuses initiatives profitables à l’ensemble de la société. Or, un régime politique monarchique n’exclut aucunement la possibilité pour le peuple de participer à l’élaboration d’adaptations sociétales efficaces, même si une telle chose ne devrait se faire que sur demande du souverain ou au moins sous son autorité par délégation. Cet aspect est d’autant plus important que les fonctionnements étatiques combinant les modes de gestion descendants (« top-down ») et ascendants (« bottom-up ») sembleraient clairement être les plus performants. L’idéologie proposée étant clairement en cohérence avec une telle combinaison, ce serait une erreur de ne pas en profiter en omettant de mettre en place un système qui favorise pareil fonctionnement.

Si vous voulez en savoir plus, une illustration de ce système est présente dans le conte philosophique dont je vous ai parlé plus haut (https://scribeproph.wixsite.com/scribe/manuscrit-1). Et si j’y parviens avant qu’il ne soit trop tard, j’écrirai un manuscrit ou une suite d’articles dédiés à ce sujet également.

b - Le système économique.

Nous avons vu dans la partie 6 que l’idéologie capitaliste poussait à l’emballement de la consommation par individu et à la croissance démographique. Ainsi une telle idéologie va-t-elle totalement à l’encontre de l’idéal d’autorégulation énoncé dans le premier pilier. Par ailleurs, si elle est manifestement très efficace pour inciter une société à accélérer sa croissance économique, elle a aussi une tendance nette à aggraver les inégalités, ce qui dans une société en stagnation ou en décroissance provoquerait une instabilité sociale majeure (cf partie 1, 2, 3 et 4), instabilité qui serait d’autant plus importante que le niveau d’éducation de la masse populaire serait élevé.

Je fais ainsi l’hypothèse que dans un monde sous contrainte énergétique et dans une société soumise à un choc distributif, un système économique empêchant l’accumulation capitaliste et favorisant plus l’égalité des conditions occasionnera une stabilité qui contrebalancera largement sa moindre efficacité.

Aussi le système d’accumulation capitaliste doit-il être empêché et ce malgré le maintien de la propriété privée pour des raisons d’acceptabilité. Si le capitalisme repose sur la rentabilisation à l’infini de la propriété privée, il est toutefois envisageable de la maintenir en supprimant toute possibilité d’en tirer un avantage économique par une législation adaptée.

Comme pour le système politique, le conte philosophique gratuit que j’ai écrit (« Le chemin du prophète ») aborde ce sujet plus en détail dans le chapitre intitulé « la monnaie ».

8ème pilier - Le travail.

L’effondrement de notre société globalisée va entrainer une forte baisse des rendements agricoles (cf parties 1 à 5), associée à la grande difficulté voire l’impossibilité de faire fonctionner les machines dans le domaine de l’alimentation. Sachant que les machines exécutent 99,5% de la totalité du travail réalisé par notre civilisation globalisée, il est aisé de conclure que l’immense majorité des activités humaines va de nouveau consister à essayer de faire pousser et de récupérer de quoi se nourrir.

En bref, l’époque où nous disposions d’une abondance de temps libre pour étudier, se cultiver, voyager, s’amuser et pratiquer des métiers superflus sera révolue, et peut-être de manière définitive. Les sociétés qui auront compris cela se mettront au travail avec ardeur. 

Sauf que le projet idéologique dont nous parlons nécessiterait non-seulement que la population soit nourrie, mais aussi qu’elle soit parfaitement éduquée et entrainée au combat, qu’elle possède quelques élites militaires, scientifiques, « spirituelles » et politiques et qu’elle produise des biens autres qu’alimentaires… Autant dire que tous les membres de ces sociétés devront travailler d’arrache-pied pour concilier tout cela.

Pourtant, une société au sein de laquelle les gens ne feraient presque que travailler serait tellement austère que pareil mode de vie en viendrait à être parfaitement repoussant. Et nous avons établi que l’expansionnisme idéologique nécessitait que nos sociétés adoptent un mode de vie enviable et attrayant pour permettre la subjugation des sociétés  « compatibles »  et une propagande efficace et surtout cohérente. De même, un mode de vie aussi austère rendrait l’uniformité idéologique peu réalisable, car la population aurait tôt fait de se trouver attirée par des modes de vie moins exigeants et moins regardants à l’équilibre de notre espèce avec le reste du vivant.

Aussi faudrait-il tout-de-même mettre en place des temps de repos quotidiens et hebdomadaires dédiés à la cohésion sociale et au bien-être (repas en commun, fêtes et jeux) pour qu’elle soit unie, bien-heureuse et inspirante.

Alors oui, les individus qui composeront ces sociétés travailleront d’arrache-pied pour atteindre les objectifs que nous avons définis avant d’établir ces piliers idéologiques. Il le faudra car s’ils ne le font pas, ils échoueront et seront supplantés par d’autres sociétés concurrentes. Mais il leur faudra aussi trouver rapidement un équilibre entre temps de travail et temps de repos qui leur sera tout aussi vital ! 

Et c’est le moment d’aborder le sujet de l’esclavage, car faire l’impasse sur un tel sujet juste parce qu’il est actuellement nauséabond serait une funeste erreur. 

Depuis la période du néolithique, jusqu’à la récente apparition des esclaves mécaniques, les sociétés florissantes ont effectivement fait usage des esclaves ou d’équivalents car la soumission de populations jugées inférieures à la classe dominante a toujours permis à cette dernière d’épargner la santé de ses membres et de leur libérer du temps libre pour qu’ils se consacrent à d’autres tâches comme l’éducation, l’entraînement militaire, la recherche scientifique, le gouvernement ou la propagande religieuse. Cette organisation a clairement fourni un avantage aux sociétés qui en faisaient usage puisqu’elle est vite devenue le modèle dominant partout dans le monde. Cette idéologie semble donc avoir été sélectionnée par le mécanisme de « tâtonnement sociétal » et on le retrouve d’ailleurs parfaitement légitimé dans les livres « saints » des religions monothéistes mais aussi dans les textes à la base de la religion hindoue. Pourtant, si développer ce système à large échelle a bien souvent permis à des sociétés de devenir dominantes (Grèce antique, Empire romain, systèmes féodaux de l’Europe médiévale,…), instaurer pareil modèle dans nos sociétés « souhaitables » serait certainement une erreur. En effet, la réhabilitation d’un esclavage de masse dans nos sociétés « souhaitables » serait en incohérence avec de nombreux piliers idéologiques déjà formulés.

Tout d’abord, l’autorégulation étant un facteur limitant des effectifs militaires, on a vu qu’il serait nécessaire de pallier ce problème en rendant presque toute la population en mesure de combattre. Or, si une part significative de la population possède le statut d’esclave, ce sont autant de gens qui ne peuvent pas participer aux combats, tout simplement parce que si vous mettez en capacité de combattre des gens opprimés par la classe dominante alors qu’ils représentent une part significative de la population, alors vous vous exposez à de sérieuses déconvenues…

Par ailleurs, notre idéologie visant l’intelligence des masses populaires, l’usage de la raison et une importante somme de connaissances, mais aussi de tendre vers l’égalité des conditions, la mise en place d’une classe opprimée au sein de ces sociétés ne pourrait aboutir qu’à une « dissonance cognitive », l’existence d’une telle classe créant une contradiction avec ces piliers idéologiques. Une telle dissonance est d’ailleurs facilement visible chez les penseurs de l’antiquité lorsqu’ils abordent le sujet et ce n’est pas sans poser problème dans leur raisonnement de manière globale. Platon, Aristote et Marc Aurèle ont par exemple normalisé l’exploitation des esclaves en employant des justifications qui allaient totalement à l’encontre de raisonnements qu’ils avaient employé précédemment dans plusieurs de leurs argumentaires, se rendant ainsi coupable de sophismes qu’ils étaient pourtant les premiers à condamner. Ces grands penseurs se sont simplement mentis à eux-même. Ils n’ont juste pas pu faire face à la réalité parce qu’une telle chose revenait à reconnaitre qu’ils avaient eu la possibilité d’acquérir leur sagesse grâce à l’oppression d’une population jugée inférieure sur des critères arbitraires, et cela, ils n’arrivaient manifestement pas à l’assumer. L’exemple de Marc Aurèle à ce sujet est frappant : c’est la justification même de son existence et de sa fonction qui se serait effondrée.

Le fait est que l’incapacité à affronter la réalité, à assumer certaines vérités dérangeantes, entraine un usage tronqué de la raison, qu’un usage tronqué de la raison abouti à des conclusions erronées, et que les conclusions erronées entraînent de mauvaises adaptations sociétales.

Ainsi la mise en place d’un esclavage de masse dans nos sociétés « souhaitables », malgré les quelques avantages qu’il confère manifestement, entraînerait aussi une moindre efficience sur le plan militaire, une dissonance cognitive populaire et un risque d’instabilité politique.

Ceci étant dit, bannir totalement l’existence d’individus sous contrainte (privés de droits  et de libertés que possèdent les autres membres de la société) faisant l’objet d’un travail forcé, serait également une terrible erreur. Et si j’affirme une telle chose, c’est parce que ces sociétés jugeront certaines personnes comme étant des criminels et ne pourront les laisser vivre librement. Or, dans un contexte de choc distributif, avoir des prisonniers est un problème, car il faut les nourrir, leur allouer un endroit où ils sont surveillés et des gardes : autant de choses qu’une société en recherche d’une efficience optimale ne peut pas se permettre… Un choix s’impose alors : les mettre à mort de la manière la plus indolore et la plus rapide possible ou les affecter au travail forcé afin que le coût social de leur privation de liberté soit contrebalancé.

Je traite de ce sujet abondamment dans mon manuscrit « le chemin du prophète » car j’estime qu’il s’agit d’un sujet important. Voici quelques clés qui permettent de comprendre les bases de pareille proposition.

  • Historiquement, un esclave est possédé par un autre individu. Ici, c’est la société, l’état, qui possèderait cet individu, comme une sorte de « bien commun » et non plus comme une propriété privée que l’on pourrait dégrader selon son bon plaisir.
  • « L’esclave », même s’il serait soumis à bien plus de contraintes qu’un citoyen normal — et au risque de mise à mort s’il ne les respectait pas —, possèderait tout de même un certain nombre de droits, notamment celui d’avoir des enfants qui auraient exactement les mêmes droits que les autres enfants et chez lesquels il aurait le droit d’habiter une fois qu’ils seraient en mesure d’obtenir un logement. Il pourrait aussi être affranchi par le souverain s’il s’est montré exemplaire et particulièrement utile à la société. Aussi « l’esclave » verrait-il toujours la possibilité de sortir un jour partiellement, voire totalement, de sa condition.
  • C’est le condamné lui-même qui ferait le choix de « l’esclavage » plutôt que celui d’une mise à mort. Ainsi se rendrait-il compte qu’il est dans cette situation parce qu’il a préféré lui-même ce destin à une mort rapide et la moins douloureuse possible.

Ces éléments, s’ils ne rendraient pas pour autant le statut d’esclave enviable, permettraient certainement de le rendre plus supportable voire préférable à une vie hors de la société. Et un esclave qui supporte plus facilement son sort est un esclave qui souhaite moins s’évader ou se révolter, donc qui nécessite moins de surveillance et qui, ainsi, entraine un coût social moins élevé.

Le point sur les esclaves terminé, il reste encore un double problème à résoudre. En effet, j’ai écrit plus haut que l’utilisation d’esclaves avait pour but d’épargner la santé des membres de la classe dominante d’une société et de leur libérer du temps libre. S’ils manquent dans une société, cela empêcherait donc en théorie la création de temps libre pour tout ce qui serait nécessaire à la bonne marche des sociétés « souhaitables ». De même, les techniques d’agriculture traditionnelle sont des techniques très éprouvantes pour les organismes, même en utilisant la traction animale et les membres de nos sociétés seraient bien trop épuisés pour s’entraîner au combat et bien trop en mauvaise santé pour être de redoutables guerriers… Serions-nous dès lors face à une impasse dans laquelle l’emploi massif d’esclaves et l’abstinence d’une telle chose rendraient tous deux l’idéologie incohérente et inopérante ? 

Ce serait sans compter le développement récent d’une technique d’agriculture fondamentale pour la réussite de ce projet millénaire de société globalisée, incontestablement une des pièces centrales de l’idéologie en question depuis le début cet article : la permaculture. L’emploi généralisé des techniques de permaculture au sein de ces sociétés serait susceptible de résoudre les deux problèmes générés par l’absence d’une classe sociale d’opprimés. Si je pense une telle chose, c’est parce que ce sont des techniques qui, d’une part, limitent de manière très importante la pénibilité du travail d’agriculteur, et d’autre part, qui quand elles sont optimisées permettent l’obtention d’excellents rendements agricoles par unité de surface exploitée, des rendements parfois supérieurs aux techniques d’agriculture intensive actuelle. Aussi, les sociétés qui emploieraient ces techniques pour faire de l’agriculture devraient voir leurs membres ne subir aucun retentissement physique particulier et génèreraient suffisamment de temps libre pour pourvoir à tous les autres besoins sociaux cités précédemment.

Mais ce ne serait pas rendre honneur à ces techniques de ne pas préciser que les avantages de ces techniques ne se limitent pas à ça : 

  • Elles ne nécessitent aucunement l’utilisation de machines.
  • Elles augmentent la captation de CO2 dans la terre, la biodiversité, et régénèrent les sols.
  • Elles nécessitent la mobilisation d’importantes connaissances scientifiques (besoin des plantes, interactions entre espèces végétales, entre espèces animales et végétales,  entre microorganismes et macroorganismes, phénomènes de régulation au sein des écosystèmes) et le développement de nouvelles connaissances pour les perfectionner, ce qui est cohérence avec le troisième pilier idéologique. 
  • De même, les membres de ces sociétés qui produiraient la nourriture acquerraient logiquement un statut social aussi honorable que les autres contrairement à ce qui est constaté depuis des millénaires. 
  • Ces techniques sont en totale adéquation avec les premiers et deuxième piliers puisqu’elles supposent que ceux qui les pratiquent comprennent la complexité du monde, qu’ils ne se glissent plus dans le rôle de maîtres des autres espèces mais plutôt dans celui de « gardiens de l’équilibre » de leurs jardins, palpant la réalité de faire partie d’un ensemble.

Voilà pourquoi les techniques de permaculture, non seulement règlent l’épineux problème de l’esclavage, mais elles font aussi bien plus que cela : elles sont une des pierres angulaires de cette idéologie.

Conclusion 

J’ai maintenant exposé les principaux piliers idéologiques de nos sociétés « souhaitables » même s’il reste de nombreuses considérations idéologiques à aborder. Les deux prochains articles seront donc dédiés à ces autres considérations qui, même si elles ne font pas partie des piliers, n’en restent pas moins importantes. C’est seulement après, dans la partie 11, que j’expliquerai les modalités de mise en place de pareille idéologie, car, si vous avez lu jusqu’ici, vous avez bien compris qu’on ne crée pas une société sur la base d’une idéologie « d’un coup de baguette magique »…

Bibliographie : 

  • Certains propos sur la concurrence des sociétés du néolithique : Conférence YouTube « origines de la violence et de la guerre » de M. Patou-Mathis.
  • Efficacité de l’idéologie des religions « du livre » : La Bible de Jérusalem (Ancien et Nouveau testament). Le Coran. Cours en vidéo sur YouTube « L’origine des religions : la préhistoire » J-M Dufays. Conférence YouTube « Critique de la religion : une imposture morale, intellectuelle et politique » Y. Quiniou. « Le livre des morts tibétain » Padmasambhava. « L’hindouisme » A. Astier.
  • Propos sur les régimes politiques homologues et sur la ré-émergence de société après l’effondrement d’une société complexe : « L’effondrement des sociétés complexes » J. Tainter.
  • Autres références archéologiques : Diverses conférences d’archéologie sur YouTube. 
  • Autorégulation du renard roux : Article Wikipédia (https://fr.wikipedia.org/wiki/Renard_roux)
  • Sociétés auto-régulées : « Effondrement » J. Diamond.
  • Bases pour la compréhension du système-Terre : « La terre est un être vivant : L’hypothèse Gaïa » J. Lovelock.
  • Propos sur le capitalisme : « Le capital » K. Marx.
  • Proportion du travail réalisé par les machines : « Dormez tranquille jusqu’en 2100 » J-M Jancovici, cours en vidéo à l’école des mines « Énergie et climat », conférences en vidéo.
  • Légitimation de l’esclavage par les religions : « La Bible de Jérusalem » (Ancien et Nouveau Testament). « Le Coran ». « L’hindouisme » A. Astier.
  • Dissonance cognitive des penseurs de l’antiquité sur l’esclavage : « Les Politiques » Aristote. « La République » Platon. « Pensées pour soi » Empereur Marc Aurèle.
  • Propos sur la permaculture : « Le vivant comme modèle » G. Chapelle. « Permaculture » P. et C. Hervé-Gruyer.

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