Mandarinat et bureaucratie dans les administrations hospitalo-universitaires.

Traduction libre du texte de Johannes Borgstein et de Joseph Watine. Feudal lords of science and medicine. West J Med 2001; 175:139-40. Article en anglais téléchargeable à http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC1071512/pdf/wjm17500139.pdf

Lors de récents scandales (par exemple: scandale du sang contaminé ou plus récemment suicide d’un professeur de cardiologie au sein de l’EHGP), le public a pu juger avec consternation du rôle désastreux des féodalités qui sont à l’œuvre à la tête des administrations médico-universitaires. Nous réalisons assez mal que ces féodalités, en menaçant la libre expression des professionnels comme des usagers des services de santé, peuvent freiner les avancées médicales et scientifiques. Pour juger plus en détail cette situation, étudions attentivement les états de services de certains mandarins.

Pour l’ambitieux qui convoite un de ces postes plus ou moins prestigieux, faire preuve de curiosité médicale ou scientifique, s’interroger trop en profondeur, ne pas être d’accord avec les autorités établies, les dogmes, ou même placer les patients ou les étudiants en tête de ses préoccupations, peut causer des embarras de toutes sortes. Il suffit plutôt de plaire à la majorité la plus influente de ses pairs et d’avoir les bons contacts.

Sous prétexte qu’ils contrôlent les personnels et le budget de leurs services, ces individus se considèrent propriétaires de l’entière production intellectuelle de leurs collaborateurs-serfs. Quelques corrections mineures (ponctuation et autres coquilles) au travail d’un de ces serfs autorise le mandarin à prétendre en être co-auteur. Souvent même cela n’est pas nécessaire, car la plupart des serfs ont sagement appris à faire figurer le nom de leurs seigneurs sur tous leurs travaux. Il va de soi, en bonne tradition féodale, que de telles instructions ne sont jamais écrites.

A force de se protéger mutuellement en considération de leurs états de services politico-féodaux, de plus en plus des politiciens-médecins parviennent à s’insinuer dans la hiérarchie médico-scientifique. Au contraire, les meilleurs médecins, en raison de leur façon de penser, sont rarement de bons politiciens. Les meilleurs médecins ont donc tendance à se faire exclure d’un tel système ou à n’y être acceptés qu’en tant que faire valoir. Une tendance similaire, voire pire, s’observe dans l’administration puisque les critères de nomination et de maintien en place des directeurs sont au moins autant pervertis que ceux des médecins chefs.

Ces féodalités peuvent parfois être remises en cause ne serait-ce que parce qu’un bon scientifique a naturellement tendance à remettre en cause les dogmes établis et à tenter d’accumuler les preuves pour démontrer la pertinence de cette remise en cause. Généralement, de telles interrogations naissent chez les jeunes docteurs qui débutent leur carrière pleins de doutes, de naïveté, de curiosité et d’enthousiasme pour résoudre les problèmes qu’ils rencontrent. Ils représentent les espoirs de la médecine et de la recherche. Ils en sont l’élément le plus précieux, parce que ce sont leurs interrogations qui peuvent conduire à des avancées significatives.

Malheureusement, ils représentent aussi un grand danger pour le statu quo, parce qu’étant intelligents, ils réalisent vite que le(s) chef(s) s’attribuent une part disproportionnée de mérite. Dans les rares cas où un tel (jeune) scientifique ne réalise pas la nature de ses obligations hiérarchiques (non écrites), malgré tous les indices qu’il a sous les yeux, ou pis, s’il a l’idée saugrenue de penser qu’il peut corriger cet état de choses, son cas fera l’objet d’un traitement rapide et efficace, pour l’exemple. Premièrement, son chef l’avertira d’un ton paternel et badin que les choses marchent comme cela et pas autrement, et qu’en tant que chef de service, il a une obligation morale de faire en sorte que le niveau médical et scientifique du service (ou de l’institution) se maintienne à un niveau compatible avec sa haute réputation. S’il est assez habile pour comprendre et ne plus s’occuper que d’œuvrer à la célébration du génie de son chef, tout est pardonné, les membres du service sont rassurés et la routine reprend ses droits. Le jeune perturbateur sera observé pendant quelque temps. L’on s’assurera qu’il est conscient de sa chance de pouvoir travailler dans un service d’un tel niveau. Malheureusement, les bons scientifiques ayant pour habitude de penser, il est possible que notre fauteur de troubles continue, malgré lui, à se poser des questions, à formuler des hypothèses et à rechercher des solutions. Il pourrait même être assez téméraire pour accumuler les preuves qui expliqueraient pourquoi le travail du service est aussi dénué de pertinence scientifique, médicale, éthique…, et en toute innocence, il pourrait même aller jusqu’à proposer des solutions. A partir de ce moment-là, il est placé, sans ambiguïté, sur la liste noire des personnes compliquées et querelleuses.

Un exemple devra être fait au-dépens du perturbateur. Dans de nombreux pays, il existe des systèmes répressifs conçus pour remettre les dissidents dans le droit chemin. Ces sanctions vont de l’exclusion des réunions de service à la complète mise au placard du déviant, en passant par le tarissement progressif des moyens dont il disposait pour travailler, etc. Naturellement, aucune de ces sanctions ne peut être imputée directement au chef, qui peut même parfois exprimer des regrets "très sincères" à propos d’une telle situation qui est bien malheureusement en dehors de sa sphère d’influence. Si, à ce stade, notre investigateur, toujours intrépide, n’a pas encore compris, sa situation s’aggravera encore. Toute personne qui tenterait de travailler avec lui observerait rapidement un refroidissement similaire dans son propre entourage et aurait bientôt à choisir entre le maintien de ses relations avec le dissident et le bon déroulement de sa propre carrière. L’hérétique restera ainsi isolé jusqu’à ce qu’il fasse amende honorable et mette au crédit de son maître tout travail qu’il pourrait encore produire dans ces conditions peu propices. Après un temps plus ou moins long, il pourrait retrouver sa place et se faire accepter à nouveau, mais il ne lui sera probablement plus jamais accordé autant de confiance qu’à un autre. Seul un esprit particulièrement indépendant pourra résister à un tel traitement. Malheureusement, les meilleurs scientifiques sont souvent les plus indépendants.

Face à un tel adversaire, notre mandarin déclenchera alors les véritables hostilités, avec le soutien de l’administration dont il est le seul interlocuteur légal. Cette guerre médico-administrative se déroulera en différentes étapes, toujours les mêmes. Les mandarins/harceleurs confirment à cet égard leur faible capacité créatrice. 1) Le blocage administratif, insidieux. Les fonds s’épuisent, les procédures administratives se compliquent et deviennent plus rigides, la fréquence des refus sans explication augmente, la machine administrative se grippe de plus en plus… Chaque initiative devient un effort. 2) La provocation, plus sournoise. Diverses accusations injustifiées: "manque de ponctualité", "faibles performances professionnelles", "négligence vestimentaire", "vol de matériel" (agrafeuses, papier, etc) viennent compliquer les choses et renforcer la paranoïa qui réduit encore la productivité du dissident. 3) La réaction. Rares sont ceux qui peuvent supporter continuellement toute cette pression et ces accusation injustifiées. Le bouc émissaire finit donc presque toujours par répondre aux provocations dont il est victime. Cette réaction du dissident sert alors de prétexte à: 4) L’expulsion. Divers motifs peuvent être invoqués: "manque de respect à ses supérieurs", "nuit à la bonne réputation du chef de service, de ses confrères/ consœurs, du service, de l’institution, de la corporation"… Tout autre prétexte plus ou moins légal sera saisi. La complicité entre les mandarins médicaux, les mandarins administratifs et les serfs conformistes, donne à la meute des harceleurs des moyens qui rendent le harcelé particulièrement vulnérable. 5) La diffamation. Si l’expulsion échoue, la diffamation est intensifiée pour tenter de donner le coup de grâce. Le harcèlement se manifeste alors par l’emploi de qualificatifs injustifiés tels que "incompétent", "conflictuel", "malhonnête", "n’a pas l’esprit du service public", etc. Toute dissidence doit en effet être absolument éradiquée, de crainte qu’elle n’encourage d’autres confrères à suivre la même voie.

Une fois que le processus a démarré, il devient difficile de l’arrêter car à ce stade, le khalife en a fait une affaire beaucoup trop passionnelle. Les arguments scientifiques ne sont pas pris en compte. Ils sont même rejetés avec une complète désinvolture. Notre dissident sera ainsi harcelé et/ou restera dans son placard, jusqu’à ce qu’il demande sa mutation dans un autre service, une autre institution… ou qu’il démissionne. A ce moment, ses années les plus créatives sont passées. Elles ont été gaspillées dans cette lutte vaine contre des "scientifiques" médiocres mais influents. Cette guerre aura probablement relativisé la valeur du curriculum vitae du dissident, ce qui assure au mandarin que son souffre-douleur échouera dans sa recherche d’un autre emploi plus en rapport avec ses talents.

On comprend mieux pourquoi, dans les services féodaux, seuls demeurent les esprits les plus conformistes, capables de faire preuve du moins possible d’originalité, d’intelligence et de dynamisme. Les éléments les plus brillants ou les plus prometteurs sont éliminés ou neutralisés car ils représentent une menace intellectuelle pour leur navrante hiérarchie.

http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC1071512/pdf/wjm17500139.pdf

"Ce qui nous rend la vanité des autres insupportable, c'est qu'elle blesse la-nôtre" François de La Rochefoucauld.

 

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